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Médias syriens sous Assad : du verrou d'État au smartphone-résistance

Censure du Baath, propagande de guerre, journalisme citoyen, réseaux sociaux : comment l'information est devenue un champ de bataille dans la Syrie d'Assad.

Par ISS10 décembre 2024, mis à jour le 4 juin 2026Lecture 6 min
Smartphone filmant une manifestation, symbole du journalisme citoyen né de la révolte syrienne.
Smartphone filmant une manifestation, symbole du journalisme citoyen né de la révolte syrienne. (Image d'illustration IA © ISS 2024)

À retenir

  1. Le parti Baath a verrouillé la presse syrienne pendant un demi-siècle, via une censure préalable institutionnalisée.
  2. En février 2011, le régime a levé son blocage de Facebook et YouTube, en concession aux Printemps arabes.
  3. Les réseaux sociaux ont donné une voix à l'opposition et exposé au monde la répression du soulèvement.
  4. La Syrie a longtemps été le pays le plus meurtrier au monde pour les journalistes et les reporters citoyens.
  5. Après la chute d'Assad, fin 2024, le pays a bondi de 179e à 141e au classement RSF de la liberté de la presse.

Le 22 février 2012, dans le quartier de Baba Amr à Homs assiégé, un obus s’abat sur un centre de presse improvisé. Il tue la reporter américaine Marie Colvin et le photographe français Rémi Ochlik. Sept ans plus tard, une cour américaine jugera que Colvin avait été « spécifiquement visée en raison de sa profession », pour faire taire ceux qui documentaient la révolte1. Cette mort résume la place de l’information dans la Syrie d’Assad : un champ de bataille à part entière, où raconter pouvait coûter la vie.

Un demi-siècle de presse verrouillée

Le contrôle de l’information n’a rien de nouveau en Syrie. Dès la prise du pouvoir par le parti Baath en 1963, l’État interdit tout média qui ne relaie pas la propagande officielle2. La machine se perfectionne en 1975 avec une administration chargée d’une censure préalable sur l’ensemble des publications — journaux, magazines, livres — dont le conseil d’administration réunit des responsables du ministère de l’Information, de l’armée et du Baath2.

Hafez al-Assad, puis son fils Bachar, héritent d’un système rodé. La télévision d’État y joue un rôle central : diffuser une image flatteuse du pouvoir et occulter le mécontentement. Cette fabrique du consentement s’inscrit dans une longue gestion de l’image publique d’Assad par les médias d’État. Pendant un demi-siècle, l’information officielle ne souffre aucune contradiction.

Le quotidien Al-Baath, organe du parti fondé en 1948, incarne cette presse aux ordres2. Le journaliste y est moins un témoin qu’un relais : sa mission est de glorifier le régime et de minimiser toute critique. L’autocensure devient un réflexe de survie, dans un pays où une phrase de travers peut conduire en prison. Ce verrouillage explique l’onde de choc provoquée, des décennies plus tard, par l’irruption d’images non filtrées sur les écrans des Syriens.

2011 : la brèche numérique

À la veille du soulèvement, le régime tente une ouverture en trompe-l’œil. Le 8 février 2011, alors que l’Égypte et la Tunisie s’embrasent, Damas lève le blocage de Facebook et YouTube imposé depuis 20073. La concession vise à désamorcer la contestation. Son effet pratique est limité — beaucoup de Syriens contournaient déjà la censure via des serveurs mandataires — mais elle ouvre une brèche symbolique3.

Quand la révolte éclate en mars, les réseaux sociaux deviennent une arme. En contournant la censure, Facebook, YouTube et Twitter accomplissent, selon la Columbia Journalism Review, deux choses que les médias syriens n’avaient jamais permises : donner une voix à l’opposition politique et exposer au monde l’appareil répressif du régime4. Le pouvoir réplique en coupant Internet : le 3 juin 2011, le réseau national est suspendu le jour même de manifestations massives5. Cette guerre numérique préfigure une surveillance numérique de l’opposition adossée aux télécommunications.

Le journalisme citoyen, acte de résistance

Faute de pouvoir compter sur une presse libre, des milliers de Syriens ordinaires deviennent reporters. Téléphone en main, ils filment les manifestations, les bombardements, les morts, et diffusent leurs images sur les réseaux. L’information devient, selon les analystes, « un acte de résistance » mené par les Syriens dans leur révolte4.

Cette mobilisation s’organise. La chaîne d’opposition Orient TV aurait constitué une base de données de près de 9 000 activistes prêts à transmettre vidéos et informations ; des ONG et fondations internationales ont fait parvenir des smartphones aux militants et formé des reporters à distance4. Ce maillage a permis de documenter ce que les médias traditionnels ne pouvaient atteindre — un travail prolongé par la documentation numérique des crimes de guerre.

Les réseaux sociaux ne servaient pas seulement à informer : ils sont aussi devenus un outil d’organisation. Lors des premières manifestations, Facebook et Twitter ont permis de coordonner les rassemblements, de diffuser des mots d’ordre et de tisser des communautés virtuelles par-delà les villes. Surtout, ces plateformes ont porté la voix syrienne jusqu’à un public mondial, attirant l’attention internationale sur des violations qui, sans elles, seraient restées invisibles. Pour un régime qui avait bâti son pouvoir sur le monopole du récit, c’était une perte de contrôle inédite. Mais le prix humain de cette ouverture fut terrible.

La contre-offensive de la propagande de guerre

Face à cette guérilla de l’image, le régime ne reste pas passif. Les médias d’État intensifient une propagande de guerre où les forces gouvernementales sont présentées en défenseurs de la patrie face à des « terroristes » et des « extrémistes ». Ce vocabulaire vise un double objectif : maintenir le soutien de la base loyaliste et justifier l’usage de la force contre des zones entières.

La désinformation devient un outil de guerre psychologique à part entière, destiné à semer le doute chez les opposants et à souder les partisans. Le pouvoir conteste systématiquement les images dérangeantes, qu’il qualifie de mises en scène, et inonde l’espace numérique de récits concurrents. Cette bataille de la vérité a aussi pesé sur la société : l’effondrement d’un débat public apaisé et la fuite de nombreux professionnels ont accompagné la désintégration de la classe moyenne syrienne, longtemps porteuse d’une culture de l’information.

Le pays le plus meurtrier pour les reporters

Pendant des années, la Syrie a été le pays le plus dangereux au monde pour les journalistes et les reporters citoyens, pris en étau entre le régime et ses alliés, l’État islamique et d’autres groupes armés6. Selon Reporters sans frontières, au moins 283 journalistes ont été tués en lien avec leur travail depuis 2011, dont 181 par le régime et ses alliés6. D’autres organisations syriennes avancent des chiffres bien plus élevés encore.

La mort de Marie Colvin illustre le caractère ciblé de cette violence. Selon les pièces du procès, des services de renseignement ont intercepté ses dernières transmissions en direct depuis le centre de presse de Baba Amr, localisé son signal satellitaire, puis concentré les tirs sur le bâtiment1. La justice américaine a condamné l’État syrien à 300 millions de dollars de dommages punitifs1. Loin d’être des victimes collatérales, les reporters étaient une cible. Le régime déployait en parallèle un récit officiel présentant ses adversaires en « terroristes » — un cadrage central de la narration d’Assad sur le conflit.

Perspectives

Pendant cinquante ans, l’État baathiste a fait de l’information un monopole. Le soulèvement de 2011 a brisé ce monopole, sans pour autant instaurer une presse libre : à la censure s’est ajoutée la balle. La chute du régime, le 8 décembre 2024, a rouvert le champ des possibles. RSF a fait bondir la Syrie de la 179e place en 2024 à la 141e en 2026, tout en appelant les nouvelles autorités à adopter des mesures concrètes pour protéger durablement les journalistes7. Le signal à surveiller est là : ce gain fragile se traduira-t-il par une liberté réelle, ou la Syrie retombera-t-elle dans ses vieux réflexes de contrôle ?

Pour aller plus loin

Questions fréquentes

Comment le régime contrôlait-il les médias ?

Depuis la prise du pouvoir par le Baath en 1963, l'État a interdit tout média ne relayant pas la propagande du parti. Une administration créée en 1975 exerçait une censure préalable sur les journaux, magazines et livres, faisant de la presse un instrument au service du pouvoir pendant un demi-siècle.

Quel a été le rôle des réseaux sociaux en 2011 ?

En contournant la censure, Facebook, YouTube et Twitter ont accompli ce que les médias d'État interdisaient : donner une voix à l'opposition et exposer au monde la répression. Les vidéos tournées par des citoyens ont documenté des violences que les médias traditionnels ne pouvaient pas couvrir.

Pourquoi la Syrie était-elle si dangereuse pour les journalistes ?

Pendant des années, la Syrie a été le pays le plus meurtrier au monde pour les reporters. Selon RSF, au moins 283 journalistes ont été tués depuis 2011, dont 181 par le régime et ses alliés. Beaucoup étaient des reporters citoyens, cibles directes pour avoir documenté la guerre.

La situation a-t-elle changé après la chute d'Assad ?

Le classement de la liberté de la presse de RSF a fait bondir la Syrie de la 179e place en 2024 à la 141e en 2026, après la chute du régime fin 2024. RSF a toutefois appelé les nouvelles autorités à des mesures concrètes pour garantir durablement la liberté des médias.

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Rédaction · Analyse stratégique

L'Institut des Sciences Stratégiques publie des analyses indépendantes sur la géopolitique, la défense et les transformations du pouvoir au XXIe siècle.

Sources

  1. NPR, « U.S. Court Orders Syria To Pay $300 Million For Killing Of Journalist Marie Colvin », NPR, 31 janvier 2019. https://www.npr.org/2019/01/31/690325322/u-s-court-orders-syria-to-pay-300-million-for-killing-of-journalist-marie-colvin 2 3

  2. Fanack, « Syria’s Media Landscape », Fanack. https://fanack.com/syria/media-in-syria/ 2 3

  3. JURIST, « Syria lifts ban on social media sites Facebook, YouTube », JURIST, février 2011. https://www.jurist.org/news/2011/02/syria-lifts-ban-on-social-media-sites-facebook-youtube/ 2

  4. Columbia Journalism Review, « Syria’s media war », CJR, 2012. https://www.cjr.org/analysis/syria_media_war.php 2 3

  5. OpenNet Initiative, « Syria goes mostly offline as protests intensify », OpenNet Initiative, juin 2011. https://opennet.net/blog/2011/06/syria-goes-mostly-offline-protests-intensify

  6. Reporters sans frontières, « Toll of ten years of civil war on journalists in Syria », RSF, 2021. https://rsf.org/en/toll-ten-years-civil-war-journalists-syria 2

  7. Reporters sans frontières, « RSF calls on Syria’s new authorities to adopt seven priority measures… », RSF, 2025. https://rsf.org/en/rsf-calls-syria-s-new-authorities-adopt-seven-priority-measures-line-their-promises-safeguard-press

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