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Inégalités en Syrie : la racine économique de la révolte contre Assad

Sécheresse, pauvreté à 33 %, fortunes accaparées par le clan Makhlouf : comment l'inégalité économique a nourri le soulèvement de 2011 contre Bachar al-Assad.

Par ISS10 décembre 2024, mis à jour le 4 juin 2026Lecture 6 min
Quartier périphérique de Damas où affluèrent les familles rurales ruinées par la sécheresse syrienne.
Quartier périphérique de Damas où affluèrent les familles rurales ruinées par la sécheresse syrienne. (Image d'illustration IA © ISS 2024)

À retenir

  1. En 2007, le PNUD estimait que 33 % des Syriens vivaient sous le seuil de pauvreté, soit environ sept millions de personnes.
  2. La sécheresse de 2006-2010 a poussé jusqu'à 1,5 million de ruraux vers les périphéries urbaines déjà saturées.
  3. La libéralisation des années 2000 a concentré la richesse autour d'un cercle proche du pouvoir, symbolisé par Rami Makhlouf.
  4. À Daraa, en mars 2011, les premiers slogans visaient nommément la corruption et l'homme d'affaires Makhlouf, traité de « voleur ».
  5. La chute du régime, le 8 décembre 2024, est survenue dans un pays où 90 % de la population vivait sous le seuil de pauvreté.

À Daraa, au printemps 2011, les premières banderoles ne réclamaient pas seulement la liberté. Elles désignaient un homme : Rami Makhlouf, cousin du président, traité de « voleur »1. Derrière ce nom, c’était tout un système que la rue mettait en accusation — celui d’une économie où la richesse remontait vers un cercle restreint pendant que les campagnes s’enfonçaient dans la pauvreté. Avant d’être une guerre, le soulèvement syrien a d’abord été une révolte contre l’injustice économique.

Une libéralisation qui enrichit les proches du pouvoir

Dans les années 2000, Bachar al-Assad présente l’ouverture économique comme une modernisation. Libéralisation des prix, dérégulation, expansion du privé : sur le papier, la Syrie tourne la page de l’économie étatisée2. Dans les faits, ces réformes s’accompagnent de mesures d’austérité sans véritable refonte institutionnelle, ce qui creuse les écarts de revenus et accentue l’injustice sociale2.

Le bénéfice de cette croissance reste captif d’un petit cercle lié au régime. Les flux financiers internationaux n’irriguent qu’une élite, ce qui nourrit aussi les tensions communautaires2. La figure emblématique de ce capitalisme de connivence est Rami Makhlouf. On lui prêtait, avant 2011, le contrôle de près de 60 % de l’économie — un chiffre largement cité mais contesté ; des estimations plus prudentes évoquent environ 7 % du PIB, son influence réelle sur les décisions économiques étant toutefois bien supérieure1. Des responsables américains le décrivaient comme « l’enfant modèle » de la corruption syrienne1. Cette mécanique d’accaparement prolongeait des réformes d’avant-guerre taillées pour les loyalistes du régime.

La pauvreté, une réalité de masse avant 2011

Les chiffres disent l’ampleur du décrochage. En 2007, le Programme des Nations unies pour le développement (PNUD) estimait que 33 % des Syriens vivaient sous le seuil de pauvreté — environ sept millions de personnes — tandis que 30 % se maintenaient tout juste au-dessus3. La même étude concluait que, « au niveau national, la croissance n’était pas favorable aux pauvres »4.

La pauvreté était d’abord rurale : en 2004, 62 % des Syriens pauvres vivaient à la campagne, contre 38 % en ville3. Et malgré une croissance du PIB positive, le chômage restait élevé, surtout chez les jeunes, autour de 20 % ou plus pendant l’essentiel de la décennie4. Une génération entière arrivait sur le marché du travail sans perspective. Ce délitement a fragilisé la classe moyenne syrienne, dont la stabilité d’avant-guerre n’était déjà qu’apparente.

La sécheresse, accélérateur de la fracture

À cette inégalité structurelle s’ajoute un choc climatique brutal. Entre 2006 et 2010, la Syrie traverse l’une des pires sécheresses de son histoire moderne. Selon des travaux relayés par les milieux spécialisés du climat et de la sécurité, jusqu’à 60 % du territoire connaît la plus grave série de mauvaises récoltes depuis les débuts de l’agriculture dans le Croissant fertile5. Dans le nord-est, les éleveurs perdent près de 85 % de leur cheptel ; 1,3 million de personnes sont touchées5.

Le résultat est une migration massive : jusqu’à 1,5 million de ruraux gagnent les périphéries de villes déjà économiquement sinistrées5. Ces ceintures urbaines, mal équipées, deviennent des poches de chômage et de frustration. Privées de réseaux d’eau, d’écoles et d’emplois suffisants, elles concentrent une population déracinée qui a tout perdu et n’a plus rien à perdre. C’est dans ces faubourgs, et dans les villes agricoles du sud, que la contestation trouvera ses premiers relais.

Il faut toutefois se garder d’un déterminisme climatique. Le Royal United Services Institute (RUSI) rappelle que la révolution syrienne fut d’abord « une histoire de politique, pas de changement climatique » : la sécheresse a aggravé une crise sociale, sans la créer de toutes pièces6. La Brookings Institution situe elle aussi le soulèvement dans une « économie politique » de longue durée, où sécheresse, corruption et inégalités se sont combinées7. Autrement dit, le climat a allumé une mèche posée de longue date par les choix du régime.

Deux Syrie qui ne se croisent plus

À la veille de 2011, le pays vit à deux vitesses. D’un côté, une Syrie urbaine et connectée, où une élite proche du pouvoir affiche sa réussite, multiplie les projets immobiliers et capte les fruits de l’ouverture. De l’autre, une Syrie rurale et périphérique, frappée par la sécheresse, le chômage des jeunes et le recul des services publics. Entre les deux, la classe moyenne s’effrite, prise en étau entre la hausse des prix et la stagnation des salaires4.

Cette fracture n’est pas seulement matérielle ; elle est aussi morale. Le sentiment d’injustice se nourrit du contraste entre l’enrichissement ostentatoire de quelques familles et la débrouille quotidienne du plus grand nombre. Quand l’ascenseur social se grippe et que la réussite paraît réservée à ceux qui sont bien nés ou bien introduits, la légitimité du contrat social s’érode. Ce ressentiment couve longtemps avant d’exploser — et il explique pourquoi des revendications d’abord économiques ont si vite pris une tournure politique.

De la frustration économique à la révolte politique

En mars 2011, la contestation part de Daraa, ville agricole du sud durement frappée par la sécheresse et l’incurie. Les premiers slogans mêlent revendications politiques et colère économique : la corruption, le chômage, la cherté de la vie. Le nom de Makhlouf et son entreprise Syriatel s’affichent sur les graffitis comme symboles de l’accaparement1.

Ce que la rue conteste, ce n’est pas seulement un dirigeant, mais un modèle : celui où une minorité prospère pendant que la majorité régresse. Lorsque le pouvoir répond par les balles, la frustration économique se mue en exigence politique. Le régime, lui, tente de masquer la fracture par le discours — un récit officiel soigneusement entretenu par les médias d’État. Mais la légitimité économique du pouvoir était déjà entamée. Et lorsque la guerre s’installe, le soutien militaire de l’extérieur, notamment celui de l’Iran et du Hezbollah, deviendra vital pour compenser cette érosion.

Perspectives

L’inégalité économique n’a pas, seule, fait tomber la Syrie dans la guerre. Mais elle en a posé les fondations : un pays coupé en deux entre une élite enrichie et une majorité appauvrie, où la sécheresse a fait office de détonateur. Treize ans plus tard, la boucle se referme cruellement. Quand le régime s’effondre, le 8 décembre 2024, et que Bachar al-Assad fuit vers la Russie8, il laisse un pays où environ 90 % des habitants vivent sous le seuil de pauvreté et où la livre a perdu l’essentiel de sa valeur9. Le signal à surveiller est désormais celui-ci : les nouvelles autorités sauront-elles s’attaquer aux inégalités héritées, ou laisseront-elles renaître le système qui avait nourri la colère de 2011 ?

Pour aller plus loin

Questions fréquentes

L'inégalité économique a-t-elle vraiment déclenché la révolte syrienne ?

Elle n'a pas tout déclenché à elle seule, mais elle a fourni le terreau. Pauvreté rurale, chômage des jeunes et fortunes accaparées par le clan au pouvoir ont nourri une colère que la répression de mars 2011 a transformée en soulèvement, selon Brookings et plusieurs analyses de référence.

Quel rôle la sécheresse a-t-elle joué ?

La sécheresse de 2006-2010, l'une des pires de l'histoire moderne du pays, a ruiné des centaines de milliers d'agriculteurs et poussé jusqu'à 1,5 million de personnes vers les villes. Cet afflux a aggravé chômage et tensions, sans être à lui seul une cause suffisante du conflit.

Qui était Rami Makhlouf ?

Cousin de Bachar al-Assad, Rami Makhlouf incarnait le capitalisme de connivence syrien. On lui prêtait le contrôle d'une large part de l'économie, dont l'opérateur Syriatel. À Daraa, dès 2011, les manifestants le désignaient comme « voleur » sur leurs banderoles.

Où en est l'économie syrienne après la chute d'Assad ?

Au moment de la chute du régime, le 8 décembre 2024, environ 90 % des Syriens vivaient sous le seuil de pauvreté et la livre s'était effondrée. Les inégalités héritées et la reconstruction figurent parmi les défis majeurs des nouvelles autorités.

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Rédaction · Analyse stratégique

L'Institut des Sciences Stratégiques publie des analyses indépendantes sur la géopolitique, la défense et les transformations du pouvoir au XXIe siècle.

Sources

  1. Moshe Dayan Center for Middle Eastern and African Studies, « Rami Makhlouf and the Syrian war economy », Tel Aviv University, 2020. https://dayan.org/content/rami-makhlouf-and-syrian-war-economy 2 3 4

  2. PMC / revue à comité de lecture, « Neoliberal economic policies as a root cause of forced migration from Arab Spring countries: the case of Syria », PMC (NIH). https://pmc.ncbi.nlm.nih.gov/articles/PMC12530031/ 2 3

  3. International Viewpoint, « Syria’s Economic Transition: From Kleptocracy to Islamic Neoliberalism in a War-Torn Economy », International Viewpoint. https://internationalviewpoint.org/Syria-s-Economic-Transition-From-Kleptocracy-to-Islamic-Neoliberalism-in-a-War 2

  4. Al-Jumhuriya, « The socio-economic roots of Syria’s uprising », Al-Jumhuriya, 21 septembre 2017. https://aljumhuriya.net/en/2017/09/21/socio-economic-roots-syrias-uprising/ 2 3

  5. The Center for Climate & Security, « Syria: Climate Change, Drought and Social Unrest », climateandsecurity.org, février 2012. https://climateandsecurity.org/2012/02/syria-climate-change-drought-and-social-unrest/ 2 3

  6. Royal United Services Institute, « The Syrian Revolution: A Story of Politics, not Climate Change », RUSI. https://www.rusi.org/explore-our-research/publications/commentary/syrian-revolution-story-politics-not-climate-change

  7. Brookings Institution, « Syrian uprising 10-year anniversary: A political economy perspective », Brookings, 2021. https://www.brookings.edu/articles/syrian-uprising-10-year-anniversary-a-political-economy-perspective/

  8. « Russia gave asylum to deposed Syrian President al-Assad, Kremlin confirms », Al Jazeera, 9 décembre 2024. https://www.aljazeera.com/news/2024/12/9/russia-gave-asylum-to-deposed-syrian-president-al-assad-kremlin-confirms

  9. Foreign Policy, « Why Syria’s Assad Regime Is Collapsing So Quickly », Foreign Policy, 5 décembre 2024. https://foreignpolicy.com/2024/12/05/syria-assad-regime-collapsing-quickly/

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