L'économie d'Assad avant la guerre : des réformes pour les fidèles
Banques privées, économie de marché, fortune des proches du régime : comment les réformes économiques de Bachar al-Assad ont nourri les inégalités avant 2011.

À retenir
- Arrivé au pouvoir en 2000, Bachar al-Assad ouvre l'économie et autorise les banques privées dès 2001.
- L'« économie sociale de marché » profite surtout à un cercle de proches, Rami Makhlouf en tête.
- La croissance, environ 4,5 % par an, masque une pauvreté et un chômage des jeunes en hausse.
- La coupe des subventions au carburant en 2008 et une sécheresse historique frappent les campagnes.
- Ces fractures économiques font partie du terreau qui mène aux soulèvements de mars 2011.
Damas, milieu des années 2000. Des enseignes de banques privées s’allument le long des avenues, des centres commerciaux poussent, une classe d’entrepreneurs s’affiche. La Syrie semble s’ouvrir. Mais derrière la vitrine, l’argent et les autorisations circulent dans un cercle restreint, adossé au palais. C’est l’histoire d’une modernisation qui a surtout servi ceux qui étaient déjà au pouvoir.
Un héritage étatiste que Bachar al-Assad veut réformer
Quand Bachar al-Assad succède à son père en 2000, il hérite d’une économie verrouillée par l’État, lourde et dépendante du pétrole. Le jeune président se présente en modernisateur. Son régime engage une vague législative spectaculaire : selon plusieurs analyses, plus de 1 200 textes nouveaux sont adoptés entre 2000 et 2005, libéralisation des prix, déréglementation, extension du secteur privé1.
Le tournant est officialisé en 2005, lorsque le congrès du parti Baas adopte le concept d’« économie sociale de marché ». Sur le papier, il s’agit de marier ouverture et justice sociale. Dans les faits, le modèle donne surtout plus de marge aux hommes d’affaires proches du régime pour opérer et accumuler de la richesse2. Les indicateurs, eux, paraissent flatteurs : sur 2001-2010, la croissance du PIB avoisine 4,5 % par an, le chômage officiel tourne autour de 8 % et les réserves de change atteignent quelque 18 milliards de dollars3.
Des banques privées, mais sous influence
La réforme la plus visible touche la finance. Dès mars 2001, une loi autorise les banques privées, longtemps interdites ; une loi sur le secret bancaire suit un mois plus tard4. Les premiers établissements privés entrent réellement en activité en 2004, et des banques étrangères obtiennent des licences à partir de fin 2002, avec une participation étrangère plafonnée à 49 %4.
Le mouvement est réel mais limité. Le capital doit rester majoritairement syrien, et l’État garde la haute main sur le système. À la fin de la décennie, les banques privées ne pèsent encore qu’une fraction du secteur, tandis que la réforme des banques publiques traîne5. Surtout, les nouveaux acteurs financiers sont souvent liés à des intérêts politiques et économiques gravitant autour du pouvoir, ce qui borne leur capacité à financer l’ensemble de l’économie5. À cela s’ajoute l’absence d’une véritable culture du crédit et d’éducation financière : pour la petite entreprise ou le ménage ordinaire, emprunter reste difficile, et la modernisation affichée profite d’abord aux grands groupes déjà installés.
Une prospérité capturée par un cercle restreint
C’est le cœur du problème : la libéralisation s’est doublée d’un capitalisme de connivence. La figure emblématique en est Rami Makhlouf, cousin du président. Présenté comme chargé d’« ouvrir » l’économie socialiste, il bâtit un empire qui s’étend des télécoms à la banque. Selon des analystes cités par la presse internationale, aucune entreprise étrangère ne pouvait alors travailler en Syrie sans son accord et son partenariat6.
Le résultat ressemble, vu de loin, à une économie moderne ; en réalité, l’ancien système de clientèle a perduré sous un nouveau vernis6. Les grandes sociétés liées au régime obtiennent contrats publics et accès privilégié aux ressources, tandis que les obstacles bureaucratiques et la corruption pèsent sur le reste du tissu productif. Ce déséquilibre alimente, comme le souligne l’analyse en économie politique de la Brookings, une montée des inégalités au détriment de la classe moyenne et des campagnes1.
Quand la statistique masque la fracture sociale
Les moyennes nationales cachent une polarisation croissante. Selon les travaux du PNUD, la part de la population en situation de pauvreté passe d’environ 30,1 % en 2004 à 33 % en 2007, et la croissance des années précédentes profite davantage aux non-pauvres qu’aux pauvres : les inégalités se creusent7. L’écart entre villes et campagnes devient béant.
Deux chocs aggravent la situation à la fin de la décennie. En 2008, la coupe des subventions fait tripler du jour au lendemain le prix du diesel, frappant agriculteurs et ménages modestes7. Au même moment, une sécheresse prolongée entre 1998 et 2009 — l’hiver 2007-2008 est le plus sec depuis le début des relevés en 1931 — touche environ 1,3 million de personnes et ruine des centaines de milliers d’exploitants, poussant des familles entières vers les périphéries urbaines7. Le lien avec la transformation des politiques agricoles du pays est direct.
Le terreau économique de 2011
Au tournant de 2010, les contradictions du modèle deviennent difficiles à masquer. Chômage des jeunes élevé, prix du foncier qui s’envolent dans les grandes villes, corruption omniprésente : la déception nourrit le ressentiment3. Les premières manifestations de mars 2011 portent d’ailleurs des revendications très concrètes — lutte contre la corruption, dignité économique — avant que la répression ne fasse basculer le pays dans la guerre2.
L’héritage économique de Bachar al-Assad d’avant-guerre est celui d’une modernisation inachevée et inégale : des réformes réelles, mais captées par une élite, qui ont fragilisé le contrat social plutôt que de le renforcer. Une dynamique qui se prolongera, sous une autre forme, avec l’essor des profiteurs de l’économie de guerre après 2011. Le signal à surveiller aujourd’hui : la reconstruction d’un système bancaire et fiscal capable, cette fois, de servir l’ensemble de la société et non un seul cercle.
Pour aller plus loin
Questions fréquentes
Quand la Syrie a-t-elle autorisé les banques privées ?
La loi sur les banques privées est promulguée en mars 2001, peu après l'arrivée de Bachar al-Assad. Une loi sur le secret bancaire suit le mois suivant. Les premières banques privées entrent réellement en activité en 2004.
Qu'est-ce que l'« économie sociale de marché » syrienne ?
C'est le modèle officiel adopté au congrès du parti Baas en 2005. Il combine ouverture au privé et maintien d'un discours social. En pratique, il a surtout ouvert l'espace aux hommes d'affaires proches du pouvoir, accentuant les inégalités.
Qui était Rami Makhlouf ?
Cousin de Bachar al-Assad, Rami Makhlouf est devenu le symbole du capitalisme de connivence syrien. Présent dans les télécoms, la banque et de nombreux secteurs, il incarnait l'enrichissement d'un cercle restreint adossé au régime.
Les réformes économiques ont-elles causé la guerre civile ?
Elles n'en sont pas l'unique cause, mais elles font partie du terreau. Hausse des inégalités, chômage des jeunes, coupes de subventions et sécheresse ont nourri un mécontentement qui s'est exprimé lors des protestations de 2011, réprimées dans le sang.
Sources
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Joseph Daher, « The Political Economy of Syria: Deepening Pre-War Orientations », Arab Reform Initiative, 2019. https://www.arab-reform.net/publication/the-political-economy-of-syria-deepening-pre-war-orientations/ ↩ ↩2
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« Economic liberalization and social transformations in pre-war Syria », Crisis Magazine, 1 octobre 2019. https://crisismag.net/2019/10/01/economic-liberalization-and-social-transformations-in-pre-war-syria/ ↩ ↩2
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« Bashar al-Assad’s 2000s Economic Reforms: Growth for Elites, Strain for Syrians », AloneReaders, 2024. https://www.alonereaders.com/article/details/3046/bashar-al-assads-2000s-economic-reforms-growth-for-elites-strain-for-syrians ↩ ↩2
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« Banking and Securities — Syria », Nations Encyclopedia, consulté en juin 2026. https://www.nationsencyclopedia.com/Asia-and-Oceania/Syria-BANKING-AND-SECURITIES.html ↩ ↩2
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« Syria quickens the pace of financial sector reform », Euromoney, consulté en juin 2026. https://www.euromoney.com/article/b12khv372bsnws/syria-quickens-the-pace-of-financial-sector-reform ↩ ↩2
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« Inside al-Assad’s palace: Rami Makhlouf, money, power and the future of Syria », Al Arabiya English, 4 juin 2020. https://english.alarabiya.net/features/2020/06/04/Makhlouf-and-Assad-A-feud-at-the-heart-of-the-Syrian-regime ↩ ↩2
-
« Poverty and Inequality in Syria (1997-2007) », Programme des Nations unies pour le développement, 2011. https://www.undp.org/arab-states/publications/poverty-and-inequality-syria-1997-2007 ↩ ↩2 ↩3
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