Femmes en Syrie : le paradoxe de la vitrine laïque et de la violence d'État
Diplômées mais bridées par la loi, ciblées par les viols en détention : le paradoxe des femmes dans la Syrie d'Assad, entre libertés affichées et violences documentées.

À retenir
- L'État baasiste a élargi l'accès des filles à l'école et au travail.
- Le droit du statut personnel maintenait de fortes inégalités dans le divorce, la garde et l'héritage.
- La participation féminine au marché du travail plafonnait à 22 % en 2010.
- L'ONU a qualifié les violences sexuelles en détention de crimes contre l'humanité.
- Après la chute d'Assad, l'inclusion des femmes dans la transition reste un point de tension.
Une étudiante en médecine à Damas en 2010 pouvait passer ses examens, conduire, voter, espérer une carrière. Mais pour accepter un poste après son mariage, la loi exigeait l’accord de son mari. Ce grand écart résume la condition des femmes dans la Syrie de Bachar al-Assad : une vitrine de modernité laïque adossée à un droit inégalitaire — et, pendant la guerre, à une violence d’État que l’ONU a qualifiée de crime contre l’humanité.
Une laïcité qui ouvre l’école et le travail
L’héritage baasiste a, sur un plan, réellement profité aux femmes. Dès les années 1970, le parti au pouvoir a fait de la lutte contre l’analphabétisme une priorité, et le nombre de filles scolarisées a fortement augmenté, du primaire à l’université1. La Syrie a longtemps fait figure d’exception régionale par cet accès à l’éducation.
L’emploi a suivi, mais à pas comptés. La participation des femmes au marché du travail atteignait 22 % en 2010, concentrée dans le secteur public et l’informel, et bridée par des barrières patriarcales tenaces1. Des figures féminines accédaient à la visibilité publique, à l’image de conseillères du palais. Cette promotion servait aussi l’image du régime : une modernité affichée, soigneusement mise en scène, qui rejoint la logique décrite dans l’évolution de l’image publique d’Assad et le rôle des médias d’État.
Le revers du droit
Derrière la vitrine, le droit racontait une autre histoire. Si la Constitution proclamait l’égalité dans la vie publique, le droit du statut personnel, d’inspiration religieuse, maintenait de profondes disparités dans le mariage, le divorce, la garde des enfants et l’héritage2. Le divorce unilatéral restait une prérogative masculine ; les motifs ouverts aux femmes étaient bien plus restreints.
L’Institut Georgetown pour les femmes, la paix et la sécurité résume cette tension par une formule : la condition des Syriennes se jouait « entre loi discriminatoire, culture patriarcale et politiques d’exclusion du régime »2. Autrement dit, l’État émancipait d’une main ce qu’il limitait de l’autre. L’égalité affichée ne descendait pas jusqu’au foyer.
Ce double standard n’était pas un accident, mais une stratégie. Mettre en avant des femmes diplômées et actives servait l’image d’une Syrie moderne et tolérante, utile pour séduire l’étranger et se distinguer d’autres régimes de la région. Mais le régime se gardait bien de toucher au droit de la famille, terrain sensible où il préférait ménager les autorités religieuses et les structures sociales conservatrices. L’émancipation était concédée tant qu’elle restait une vitrine, jamais quand elle menaçait l’ordre établi.
La guerre, et la violence comme arme
Le conflit déclenché en 2011 a fait basculer cette ambivalence dans l’horreur. La violence sexuelle est devenue un instrument de guerre. La Commission d’enquête de l’ONU a établi que des viols et agressions, commis notamment par les forces gouvernementales et des milices associées en détention, aux postes de contrôle et lors d’opérations au sol, formaient « une attaque généralisée et systématique dirigée contre une population civile » — des actes qui constituent des crimes contre l’humanité3.
Le détail des constats glace. Des viols en détention ont été documentés dans au moins vingt centres à travers le pays ; un rapport de 2018 reposait sur 454 témoignages de survivants, de proches de victimes, de transfuges et de soignants3. Ces violences, souligne l’ONU, ont touché des Syriens de tous horizons, hommes et garçons compris, mais ont frappé les femmes et les filles de manière disproportionnée4. Cette terreur intime s’est inscrite dans le climat répressif plus large qui irrigue aussi la culture du martyre entretenue dans la Syrie d’Assad.
Déplacements, précarité et résilience
Au-delà de la détention, la guerre a fragilisé les femmes sur tous les fronts. Les déplacements massifs les ont exposées à de nouveaux risques d’exploitation et de violences, dans des conditions de survie précaires. La désintégration des services publics a réduit leur accès à l’éducation et aux soins, frappant de plein fouet une classe moyenne syrienne déjà en plein effondrement.
Pourtant, beaucoup de Syriennes n’ont pas subi sans agir. Elles ont pris en charge des familles entières, animé des réseaux d’entraide et de soutien aux survivantes, souvent en première ligne de l’action de terrain — un rôle que prolonge celui des organisations humanitaires internationales en Syrie. La stigmatisation entourant les violences sexuelles a néanmoins continué de réduire au silence nombre de victimes.
L’après-Assad, entre promesses et inquiétudes
La chute du régime, fin 2024, rouvre la question sans la trancher. La déclaration constitutionnelle de transition adoptée en mars 2025 garantit, sur le papier, le droit des femmes à l’éducation, au travail et à la participation politique5. Le nouveau pouvoir a multiplié les gestes d’ouverture.
Mais les signaux sont contradictoires. Human Rights Watch et plusieurs collectifs féministes s’alarment de l’exclusion des femmes des instances de décision et de déclarations publiques restreignant leur rôle à la sphère familiale5. La conférence ayant désigné le président de transition s’est tenue, relèvent des observateurs, en quasi-absence de femmes6. Le risque pointé est clair : remplacer un autoritarisme par un autre, au détriment des droits acquis.
Le test des actes
L’avenir des Syriennes ne se lira pas dans les textes, mais dans leur application. Deux signaux concrets méritent d’être suivis : la place réelle des femmes dans les institutions de la transition, et le sort judiciaire réservé aux crimes sexuels de l’ère Assad, encore largement impunis. C’est à cette double aune — représentation et justice — que se mesurera la rupture promise. Le paradoxe d’hier ne sera levé que si la nouvelle Syrie cesse d’émanciper d’une main ce qu’elle bride de l’autre.
Pour aller plus loin
Questions fréquentes
Les femmes avaient-elles des droits sous le régime Assad ?
L'État baasiste, de tradition laïque, a favorisé l'éducation des filles et leur entrée sur le marché du travail. Mais le droit du statut personnel, d'inspiration religieuse, maintenait de fortes inégalités : divorce, garde des enfants et héritage restaient défavorables aux femmes, et une épouse devait obtenir l'accord de son mari pour travailler.
La violence sexuelle a-t-elle été utilisée comme arme de guerre en Syrie ?
Oui. La Commission d'enquête de l'ONU a établi que des viols et agressions sexuelles, commis notamment par les forces gouvernementales en détention et aux postes de contrôle dès 2011, s'inscrivaient dans une attaque généralisée contre des civils et constituaient des crimes contre l'humanité.
Qui étaient les victimes de ces violences ?
Selon l'ONU, ces violences ont touché des Syriens de tous horizons, hommes et garçons compris, mais les femmes et les filles ont été affectées de façon disproportionnée. Des viols en détention ont été documentés dans au moins vingt centres à travers le pays.
Quelle est la situation des femmes depuis la chute d'Assad ?
La déclaration constitutionnelle de transition de mars 2025 garantit sur le papier le droit des femmes à l'éducation, au travail et à la participation politique. Mais des organisations s'inquiètent de leur exclusion des processus de décision et de déclarations publiques restreignant leur rôle.
Sources
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« The Shifting Role of Women in Syria’s Economy », The Tahrir Institute for Middle East Policy (TIMEP), 2 août 2017. https://timep.org/2017/08/02/the-shifting-role-of-women-in-syrias-economy/ ↩ ↩2
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Georgetown Institute for Women, Peace and Security, « The Human Rights of Women in Syria: Between Discriminatory Law, Patriarchal Culture, and the Exclusionary Politics of the Regime », GIWPS, 2020. https://giwps.georgetown.edu/resource/the-human-rights-of-women-in-syria-between-discriminatory-law-patriarchal-culture-and-the-exclusionary-politics-of-the-regime/ ↩ ↩2
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Haut-Commissariat des Nations unies aux droits de l’homme, « UN Commission of Inquiry on Syria: Sexual and gender-based violence… a devastating and pervasive feature of the conflict », OHCHR, mars 2018. https://www.ohchr.org/en/press-releases/2018/03/un-commission-inquiry-syria-sexual-and-gender-based-violence-against-women ↩ ↩2
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ReliefWeb / OHCHR, « UN Commission of Inquiry on Syria: Sexual and gender-based violence against women, girls, men, and boys », ReliefWeb, mars 2018. https://reliefweb.int/report/syrian-arab-republic/un-commission-inquiry-syria-sexual-and-gender-based-violence-against ↩
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Human Rights Watch, « World Report 2026: Syria », Human Rights Watch, 2026. https://www.hrw.org/world-report/2026/country-chapters/syria ↩ ↩2
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Heinrich Böll Stiftung, « End of al-Assad’s 54-Year Rule: Syrian Feminist Views on the Transitional Phase », Heinrich-Böll-Stiftung, 10 juin 2025. https://www.boell.de/en/2025/06/10/end-of-al-assads-54-year-rule-syrian-feminist-views-on-the-transitional-phase ↩
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