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Le martyr, arme politique dans la Syrie d'Assad

Culte du chef, soldats tombés, mais aussi martyrs de la révolte : comment la figure du martyr a servi le régime Assad et, retournée, la rue qui l'a abattu.

Par ISS10 décembre 2024, mis à jour le 4 juin 2026Lecture 5 min
Affiches commémoratives de soldats présentés comme martyrs sur un mur d'une ville syrienne.
Affiches commémoratives de soldats présentés comme martyrs sur un mur d'une ville syrienne. (Image d'illustration IA © ISS 2024)

À retenir

  1. Sous Hafez puis Bachar al-Assad, le régime a bâti un culte de la personnalité où la figure du martyr servait à enrôler la loyauté.
  2. L'anthropologue Lisa Wedeen a montré que ce culte fonctionnait moins par la croyance que par l'obéissance affichée et la dissimulation publique.
  3. La guerre a multiplié les « martyrs » officiels : soldats tombés célébrés par affiches et funérailles d'État, et « martyrs vivants », ces blessés souvent négligés.
  4. À l'opposé, la révolte de 2011 a forgé sa propre culture du martyre : les funérailles de manifestants tués nourrissaient de nouvelles manifestations.
  5. La chute du régime, le 8 décembre 2024, a entraîné l'effacement progressif des symboles du culte Assad.

Sur les murs des villes syriennes, des visages. Des soldats en uniforme, des jeunes hommes figés dans des affiches grand format, présentés comme des martyrs tombés pour la patrie. Cette imagerie n’a rien d’anodin : pendant un demi-siècle, le régime Assad a fait du sacrifice un instrument de pouvoir. Mais la figure du martyr fut aussi, à front renversé, une arme de la rue contre lui. Comprendre cette double vie du martyr, c’est saisir une part du fonctionnement symbolique de la Syrie baasiste.

Un culte du chef avant un culte du martyr

La célébration du sacrifice s’enracine d’abord dans un culte de la personnalité méthodiquement construit. À partir de 1970, le régime a inscrit le nom d’Hafez al-Assad partout : écoles, aéroports, hôpitaux, institutions1. Statues, portraits omniprésents, slogans : le « père », le « chevalier vaillant » s’imposait dans l’espace public1. Le dispositif fut ensuite transmis à son fils Bachar, relayé par des médias d’État sous contrôle total et par l’école1.

L’anthropologue Lisa Wedeen a livré l’analyse la plus pénétrante de ce système. Dans son ouvrage de référence « Ambiguities of Domination » (1999), elle montre que le culte d’Assad agissait comme un dispositif disciplinaire2. L’essentiel n’était pas que les Syriens croient au discours officiel — la plupart, y compris ceux qui le produisaient, n’y croyaient pas —, mais qu’ils agissent « comme si » ils vénéraient leur chef2. Le culte servait à imposer l’obéissance, à induire la complicité et à isoler les individus les uns des autres. Le martyr, dans ce cadre, devient une pièce d’un théâtre du pouvoir.

La guerre et l’inflation des « martyrs » officiels

Le déclenchement du conflit en 2011 a démultiplié l’usage de la figure. Les soldats du régime tués au combat furent érigés en martyrs de la nation, célébrés par des funérailles militaires soigneusement orchestrées : cercueils portés par des soldats en uniforme, fanfare jouant « L’Adieu au martyr », présence de gouverneurs et de responsables du parti Baas3. La ville côtière de Tartous, bastion du régime, en offrait l’exemple le plus saisissant : une « place des Martyrs », des banderoles énumérant ceux tombés en combattant « le terrorisme » — terme officiel désignant les opposants —, et un bureau des affaires des martyrs traitant chaque jour le cas d’une centaine de veuves et d’orphelins3. Le récit officiel transformait ainsi chaque perte en preuve du dévouement à la patrie, et la défense du régime en cause sacrée — un ressort puissant pour mobiliser, aux côtés de l’armée, les milices loyalistes.

Mais cette glorification avait son revers, incarné par ceux que l’on appelait les « martyrs vivants » : les combattants gravement blessés. Selon une enquête de l’Atlantic Council, ils recevaient une reconnaissance bien moindre que les morts4. Leurs pensions, quand elles existaient, ne suivaient pas le coût de la vie ; beaucoup peinaient à se soigner, à trouver un emploi, à se loger, et affrontaient une réelle stigmatisation sociale4. L’écart entre l’honneur rendu aux morts et l’abandon des vivants révèle la fonction surtout symbolique du culte : célébrer un sacrifice mobilisateur, sans nécessairement en assumer le coût humain.

Le poids de ce deuil pesait aussi, de manière inégale, sur les familles. Derrière chaque affiche de martyr, une mère, une épouse, des enfants. Les veuves de guerre se comptaient par milliers — le seul bureau de Tartous en suivait une centaine de nouveaux cas par jour3 — ajoutant à la fragilité d’un rôle féminin déjà traversé de contradictions sous le régime. La célébration publique du sacrifice masculin laissait dans l’ombre la charge, économique et psychologique, qui retombait sur celles qui survivaient.

Le martyr retourné contre le pouvoir

La force du symbole tient à ce qu’il échappe à son émetteur. Dès les premières semaines du soulèvement de 2011, l’opposition s’est emparée de la figure du martyr — non plus le soldat, mais le manifestant désarmé tué par les forces de sécurité. À Deraa, berceau de la révolte, un engrenage tragique s’est installé : les funérailles des victimes se muaient en manifestations massives, sur lesquelles la sécurité tirait, garantissant des obsèques plus nombreuses encore le lendemain5.

Les chiffres rapportés par la presse internationale donnent la mesure du phénomène. À Deraa, certaines funérailles ont rassemblé jusqu’à 20 000 personnes, scandant « Le sang de nos martyrs ne sera pas oublié » et « Dieu, la Syrie, la liberté »5. Un autre slogan résumait le basculement : « Nous ne voulons pas de votre pain, nous voulons la dignité »5. Ici, le martyr ne sert plus à souder la loyauté, mais à délégitimer le pouvoir et à fédérer la contestation. La même grammaire symbolique nourrissait deux récits opposés — façonnant un paysage médiatique fracturé entre propagande d’État et témoignages venus d’en bas.

La fin d’un théâtre, pas de la mémoire

La chute du régime, le 8 décembre 2024, a brutalement interrompu la mise en scène. Dans les semaines qui ont suivi, des Syriens ont entrepris d’effacer les symboles du culte Assad — statues déboulonnées, portraits arrachés6. Le parti Baas, suspendu, a été formellement dissous par le gouvernement de transition le 29 janvier 20257. L’appareil qui produisait les « martyrs » officiels s’est effondré avec lui.

Mais la mémoire des morts, elle, ne disparaît pas par décret. La Syrie d’après-guerre hérite de centaines de milliers de familles endeuillées des deux côtés de la ligne de fracture, chacune porteuse de son récit du sacrifice. Le signal à surveiller est là : la transition saura-t-elle bâtir une mémoire partagée, qui reconnaisse les pertes sans rejouer les hiérarchies du martyre d’hier — ou de nouveaux récits viendront-ils, à leur tour, sacraliser leurs morts et diviser la nation ?

Pour aller plus loin

Questions fréquentes

Que signifie la « culture du martyre » dans le contexte syrien ?

Elle désigne la valorisation sociale et politique du sacrifice de la vie pour une cause. En Syrie, cette figure a été instrumentalisée à la fois par le régime Assad, pour célébrer ses soldats tombés et souder la loyauté, et par l'opposition, qui a fait des manifestants tués des symboles de sa lutte.

Que démontre l'étude de Lisa Wedeen sur le culte d'Assad ?

Dans « Ambiguities of Domination » (1999), l'anthropologue Lisa Wedeen soutient que le culte d'Hafez al-Assad fonctionnait comme un dispositif disciplinaire : il imposait moins la croyance sincère que l'obéissance affichée, contraignant les citoyens à agir « comme si » ils vénéraient leur chef.

Que sont les « martyrs vivants » en Syrie ?

L'expression désigne les combattants gravement blessés au service du régime. Selon l'Atlantic Council, ils recevaient une reconnaissance bien moindre que les soldats tombés, des pensions souvent insuffisantes, et faisaient face à la stigmatisation sociale et à de grandes difficultés d'accès aux soins et à l'emploi.

Comment l'opposition a-t-elle mobilisé la figure du martyr ?

Dès 2011, à Deraa et ailleurs, les funérailles de manifestants tués par les forces de sécurité se transformaient en nouvelles manifestations, elles-mêmes réprimées dans le sang. Ce cycle, documenté par la presse internationale, a fait des « martyrs » de la révolte un puissant ressort de mobilisation contre le régime.

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Rédaction · Analyse stratégique

L'Institut des Sciences Stratégiques publie des analyses indépendantes sur la géopolitique, la défense et les transformations du pouvoir au XXIe siècle.

ThèmesSyrie

Sources

  1. « Cult of personality: Syrians worshiping fear and idealizing al-Assad », Enab Baladi, juin 2021. https://english.enabbaladi.net/archives/2021/06/cult-of-personality-syrians-worshiping-fear-and-idealizing-al-assad/ 2 3

  2. Lisa Wedeen, « Ambiguities of Domination: Politics, Rhetoric, and Symbols in Contemporary Syria », University of Chicago Press, 1999. https://press.uchicago.edu/ucp/books/book/chicago/A/bo22776830.html 2

  3. « Streets of Tartus lined with pictures of martyrs for Assad », The National, 2016. https://www.thenationalnews.com/world/streets-of-tartus-lined-with-pictures-of-martyrs-for-assad-1.249126 2 3

  4. « The uncounted: Life after war for Syria’s living martyrs », Atlantic Council, 2018. https://www.atlanticcouncil.org/blogs/syriasource/the-uncounted-life-after-war-for-syrias-living-martyrs/ 2

  5. « Inside Deraa », Al Jazeera, 19 avril 2011. https://www.aljazeera.com/features/2011/4/19/inside-deraa 2 3

  6. « Syrians work to erase al-Assad cult of personality after fall of regime », Euronews, 18 février 2026. https://www.euronews.com/2026/02/18/syrians-work-to-erase-al-assad-cult-of-personality-after-fall-of-regime

  7. « Syria’s Baath party dissolved: What happens next? », Al Jazeera, 30 janvier 2025. https://www.aljazeera.com/news/2025/1/30/syrias-baath-party-dissolved-what-happens-next

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