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Économie de guerre en Syrie : qui s'est enrichi sous Assad

Captagon, sièges-business, oligarques de la reconstruction : enquête sur les profiteurs qui ont financé le régime Assad, et ce que sa chute a mis au jour.

Par ISS10 décembre 2024, mis à jour le 4 juin 2026Lecture 5 min
Comprimés de Captagon et liasses de billets, symboles de l'économie de guerre syrienne.
Comprimés de Captagon et liasses de billets, symboles de l'économie de guerre syrienne. (Image d'illustration IA © ISS 2024)

À retenir

  1. L'économie de guerre a transformé la loyauté au régime en source de profits, et le profit en pilier du régime.
  2. Le Captagon est devenu l'export le plus rentable de la Syrie : un marché mondial d'environ 10 milliards de dollars par an.
  3. Des oligarques comme Rami Makhlouf, Samer Foz ou Mohammad Hamsho ont prospéré, notamment via la « reconstruction ».
  4. Sièges et checkpoints ont nourri un business de la misère, la Quatrième division prélevant un impôt informel.
  5. La chute du régime en décembre 2024 a exposé ces réseaux et ouvert la question des comptes à rendre.

Pendant que des millions de Syriens sombraient dans la misère, une poignée d’hommes s’enrichissait à une vitesse vertigineuse. La guerre n’a pas seulement détruit le pays : elle a créé un marché. Drogue de synthèse, sièges transformés en péages, quartiers rasés pour bâtir des tours de luxe — sous Assad, le malheur des uns est devenu le carburant financier d’un régime aux abois.

Le Captagon, trésor de guerre du régime

L’histoire la plus spectaculaire tient en un comprimé. Le Captagon, un stimulant amphétaminique, est devenu l’exportation la plus précieuse de la Syrie, dépassant à lui seul tous les autres produits d’exportation légaux réunis1. Le marché mondial pèserait environ 10 milliards de dollars par an, et la Syrie en produisait à elle seule près de 80 % selon une estimation du ministère britannique des Affaires étrangères en 20232. Selon les estimations, le régime empochait entre 3 et 5 milliards de dollars par an sur ce commerce3.

Cette industrie n’avait rien d’artisanal. La quatrième division blindée, commandée par Maher al-Assad, frère du président, supervisait une grande part de la production et de la distribution, exportées depuis le port de Lattaquié2. Les recettes irriguaient le régime, son armée et ses forces paramilitaires, servant à la fois de source de revenus de substitution face aux sanctions et d’instrument de pression diplomatique sur les voisins4. Le narcotrafic n’était pas un dérapage : c’était une politique d’État.

Les oligarques de la loyauté

Avant même la drogue, le régime reposait sur un cercle d’hommes d’affaires liés au pouvoir. La figure emblématique est Rami Makhlouf, cousin du président et propriétaire de Syriatel, l’un des deux opérateurs mobiles du pays. Selon le Financial Times, il aurait contrôlé jusqu’à 60 % de l’économie syrienne à travers sa toile d’intérêts5. Surnommé « Monsieur cinq pour cent », il prélevait sa commission sur d’innombrables transactions, étouffant la classe moyenne au passage5. Son cas illustre la fusion intime des intérêts économiques et politiques que décortique notre dossier sur la corruption et les réseaux économiques au cœur du pouvoir d’Assad.

À mesure que l’économie de guerre s’installe après 2011, ce capitalisme de connivence se durcit, et la loyauté au régime devient plus précieuse que jamais6. De nouveaux noms émergent — Samer Foz, Mohammad Hamsho, Mazen Tarazi — bâtissant des empires dans le commerce, la finance et la « reconstruction »6. Ce système plonge ses racines dans une économie d’avant-guerre déjà taillée pour les fidèles du régime, comme l’analyse notre étude sur les réformes économiques favorisant les loyalistes.

Makhlouf incarnait aussi la fusion entre prédation économique et surveillance. Propriétaire de Syriatel, il jouait un rôle dans l’écoute des téléphones mobiles et le repérage des éléments jugés subversifs5. La fortune n’était donc pas seulement un butin : elle était un rouage de l’appareil de contrôle. Cette imbrication explique pourquoi le régime tenait tant à ses oligarques, et pourquoi leur disgrâce — celle de Makhlouf en 2020 — relevait autant du règlement de comptes politique que de la rivalité d’argent au sommet de l’État.

Affamer pour vendre : le business des sièges

L’économie de guerre a aussi sa face la plus cynique : transformer la famine en commerce. En cinq ans de conflit, les sieges sont devenus une entreprise lucrative mêlant hommes d’affaires, commerçants et acteurs armés, chacun profitant au détriment des civils encerclés7. Le principe est simple : qui contrôle l’accès à une zone assiégée fixe les prix. Plus d’un million de personnes ont été délibérément affamées, tandis que ceux qui maîtrisaient le flux de marchandises de contrebande engrangeaient d’énormes profits7.

Les checkpoints sont devenus des machines à cash. Le passage de Wafidine, à la sortie de la Ghouta orientale, était surnommé « le checkpoint du million » : les soldats y prélevaient un million de livres syriennes — environ 4 600 dollars — de pots-de-vin par heure7. La quatrième division a institutionnalisé ce racket, exploitant son réseau de barrages pour extraire des ressources de l’économie sous couvert de « taxation » : commerce de ferraille, escorte de camions, péages sur les marchandises et les personnes8. Souvent, les soldats étaient affectés aux checkpoints en récompense du front et encouragés à se payer sur la bête, faute de solde versée par le régime7.

L’effet pervers est qu’il devient rentable de prolonger la guerre. Cette économie de la misère a fini par alimenter le conflit lui-même : tant que des hommes d’affaires, des commerçants et des chefs militaires tiraient profit du blocus, ils n’avaient aucun intérêt à le voir cesser7. La contrebande s’est ramifiée jusqu’au Liban voisin, où carburant, bonbonnes de gaz et téléphones passaient la frontière pour être revendus à prix gonflés sur le marché syrien8. Pendant ce temps, l’aide humanitaire internationale était fréquemment détournée par des acteurs locaux cherchant à maximiser leurs marges, plaçant les organisations de secours devant un dilemme insoluble.

La reconstruction comme pillage

La paix relative des zones reconquises a ouvert un nouveau filon : reconstruire. Mais la « reconstruction » fut souvent un pillage légalisé. Pour faire place à de l’immobilier de luxe, le régime a expulsé et rasé les propriétés de dizaines de milliers d’habitants de quartiers de Damas naguère acquis à l’opposition9. Le projet phare, baptisé Marota City, présenté comme le plus grand investissement du pays, visait à installer une population aisée et loyale9.

Ces opérations servaient un double objectif : enrichir l’élite économique et redessiner la démographie des villes en remplaçant des quartiers d’opposition par des bastions pro-Assad, bloquant au passage le retour des réfugiés9. En 2019, le Trésor américain a sanctionné Samer Foz et seize personnes et entités liées pour avoir profité du conflit, lui et Mohammad Hamsho développant aussi des sociétés de pillage de ferraille dans les maisons détruites9. C’est précisément ce que la loi César, entrée en vigueur le 17 juin 2020, entendait punir — un dispositif détaillé dans notre analyse de l’impact des sanctions internationales sur l’économie syrienne.

Après la chute : l’heure des comptes

La chute du régime en décembre 2024 a fait basculer ces fortunes. Rami Makhlouf, déjà tombé en disgrâce et assigné à résidence en 2020, vit désormais en exil à Moscou, dans un hôtel de luxe5. Quant à l’empire du Captagon, son sort interroge : la production a été mise au jour dans des installations contrôlées par le clan Assad, et la question de sa survie ou de son démantèlement reste ouverte4.

L’économie de guerre laisse à la Syrie nouvelle un héritage empoisonné : des réseaux criminels enracinés, des biens spoliés, des comptes à rendre. Le vrai test de la transition ne sera pas seulement politique ou sécuritaire ; il sera économique. Démanteler ces empires, restituer les propriétés volées, couper les circuits du narcotrafic : sans cela, les profiteurs d’hier risquent de devenir les parrains de demain. Le signal à surveiller : les premières poursuites contre les oligarques de l’ère Assad, et le devenir des usines de Captagon.

Pour aller plus loin

Questions fréquentes

Qu'est-ce que le Captagon et quel rôle a-t-il joué ?

Le Captagon est un stimulant amphétaminique. Devenu l'export le plus précieux de la Syrie, il a alimenté un marché mondial d'environ 10 milliards de dollars par an, dont la Syrie produisait environ 80 %. Les recettes finançaient le régime, son armée et ses milices.

Qui était Rami Makhlouf ?

Cousin de Bachar al-Assad et propriétaire de l'opérateur Syriatel, Rami Makhlouf aurait contrôlé jusqu'à 60 % de l'économie syrienne selon le Financial Times. Tombé en disgrâce en 2020, il vit aujourd'hui en exil à Moscou depuis la chute du régime.

Comment les sièges devenaient-ils rentables ?

Encercler une zone créait un monopole sur les biens essentiels. Commerçants et militaires se partageaient d'énormes marges sur le marché noir. Au checkpoint de Wafidine, près de la Ghouta, les soldats prélevaient environ 4 600 dollars de pots-de-vin par heure.

Que prévoyait la loi César américaine ?

Signée en décembre 2019 et entrée en vigueur en juin 2020, la loi César sanctionnait le gouvernement syrien et ceux qui profitaient du conflit, notamment via la reconstruction. Elle visait des oligarques comme Samer Foz et freinait toute normalisation économique.

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Rédaction · Analyse stratégique

L'Institut des Sciences Stratégiques publie des analyses indépendantes sur la géopolitique, la défense et les transformations du pouvoir au XXIe siècle.

Sources

  1. Foreign Policy, « Syria: What Happens to the Captagon Trade Post-Assad? », Foreign Policy, 16 janvier 2025. https://foreignpolicy.com/2025/01/16/syria-captagon-assad-hts-drug-trade/

  2. Al Jazeera, « What is Captagon, the addictive drug mass-produced in al-Assad’s Syria? », Al Jazeera, 9 mai 2023. https://www.aljazeera.com/news/2023/5/9/what-is-captagon-the-addictive-drug-mass-produced-in-syria 2

  3. PBS NewsHour, « How the Assad regime made billions producing and exporting party drugs », PBS, 2024. https://www.pbs.org/newshour/show/how-the-assad-regime-made-billions-producing-and-exporting-party-drugs

  4. Al Jazeera, « What will happen to al-Assad’s Captagon empire now? », Al Jazeera, 18 décembre 2024. https://www.aljazeera.com/features/2024/12/18/what-will-happen-to-al-assads-captagon-empire-now 2

  5. Chatham House, « The split in Assad family ranks », Chatham House — International Affairs. https://www.chathamhouse.org/split-assad-family-ranks 2 3 4

  6. Karam Shaar, « Assad Regime Cronies: Dismantling Syria’s Corrupt Networks », karamshaar.com. https://karamshaar.com/syria-in-figures/tracking-regime-cronies-how-to-deal-with-assads-economic-networks/ 2

  7. Middle East Institute, « Sieges in Syria: Profiteering from Misery », MEI, 2016. https://www.mei.edu/publications/sieges-syria-profiteering-misery 2 3 4 5

  8. Enab Baladi, « Fourth Division strengthens “smuggling economy” with military deserters », Enab Baladi, janvier 2023. https://english.enabbaladi.net/archives/2023/01/fourth-division-strengthens-smuggling-economy-with-military-deserters/ 2

  9. U.S. Department of the Treasury, « Treasury Designates Syrian Oligarch Samer Foz and His Luxury Reconstruction Business Empire », U.S. Treasury, 2019. https://home.treasury.gov/news/press-releases/sm704 2 3 4

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