Corruption et réseaux : le ciment du pouvoir d'Assad
Capitalisme de copinage, empire Makhlouf, économie du Captagon : comment la corruption a maintenu le régime Assad au pouvoir, jusqu'à sa chute en décembre 2024.

À retenir
- Sous les Assad, l'accès à la richesse dépendait de la proximité avec le pouvoir, la sécurité et le parti Baas.
- Rami Makhlouf, cousin de Bachar, contrôlait jusqu'à 60 % de l'économie d'avant-guerre et pesait plus de 10 milliards de dollars.
- Sa disgrâce, en 2020, a révélé que la corruption servait d'abord la survie du clan présidentiel.
- La guerre a fait émerger une économie criminelle, financée par le Captagon, qui rapportait jusqu'à 2,5 milliards de dollars par an.
- Après la chute du régime en décembre 2024, une traque internationale vise une fortune cachée estimée à plusieurs milliards.
À la veille de la guerre, un seul homme contrôlait l’essentiel de l’économie syrienne. Rami Makhlouf, cousin de Bachar al-Assad, décidait quelles entreprises étrangères pouvaient entrer dans le pays et lesquelles en seraient exclues. Sa fortune, son pouvoir, sa chute brutale racontent l’histoire d’un régime où la corruption n’était pas une dérive, mais le système nerveux du pouvoir.
Une richesse adossée au sérail
En Syrie, sous les Assad, le succès économique n’a jamais relevé du seul marché. Depuis la prise de pouvoir de Hafez al-Assad en 1970, l’accès à la richesse dépendait de la proximité avec l’élite dirigeante, l’appareil sécuritaire et le parti Baas1. Sous Bachar, ce mécanisme s’est durci en un capitalisme de copinage assumé : un cercle restreint d’hommes d’affaires, choisis pour leur loyauté et leur soutien financier, était autorisé par l’État à prospérer1.
La corruption était donc, selon les enquêteurs de l’OCCRP, une « caractéristique systémique et endémique » de la gouvernance syrienne2. Le régime ponctionnait le secteur privé par des redevances, mais aussi par la confiscation pure et simple de maisons, de terres et de biens1. Cette « accumulation par dépossession » asséchait l’activité légale et redirigeait ce qui restait de richesse vers Assad et ses fidèles. Loin d’être une faiblesse, ce système a longtemps consolidé le pouvoir, comme l’avait laissé entrevoir la montée au pouvoir de Bachar al-Assad et ses promesses de réforme vite enterrées.
L’empire Makhlouf, vitrine et talon d’Achille
Rami Makhlouf en était l’incarnation. Au début de la guerre, il figurait parmi les hommes les plus riches et les plus puissants de Syrie. On estime qu’il contrôlait jusqu’à 60 % de l’économie d’avant-guerre, son empire s’étendant par la corruption et le favoritisme3. Il possédait Syriatel, premier opérateur mobile du pays, ainsi que des intérêts dans la banque, l’immobilier et le commerce3. Sa fortune accumulée à l’étranger dépassait, en 2020, les 10 milliards de dollars3.
Puis vint la rupture. Au printemps 2020, Makhlouf s’est brouillé avec son cousin présidentiel. Placé en résidence surveillée, il a vu ses adjoints arrêtés et ses sociétés ciblées par les forces de sécurité3. Le 19 mai, le ministère des Finances a ordonné la saisie de ses avoirs, nommé un administrateur pour Syriatel et lui a interdit de quitter le territoire3. Cette mise au pas a livré un enseignement brutal : dans le système Assad, même l’homme le plus riche n’était qu’un rouage, sacrifiable dès qu’il menaçait le centre4.
Du copinage à l’économie criminelle
La guerre déclenchée en 2011 a métamorphosé ce capitalisme de cour. À mesure que l’économie de guerre s’installait, la loyauté au régime est devenue plus rentable que jamais, faisant émerger une classe de profiteurs de guerre prospérant sur le chaos5. Le financement du pouvoir s’est appuyé sur la production de Captagon, mais aussi sur la contrebande d’êtres humains et de cigarettes, le pillage d’antiquités et le trafic d’armes5.
Le Captagon, amphétamine bon marché, est devenu une véritable rente d’État : jusqu’à 2,5 milliards de dollars par an en moyenne entre 2020 et 2022, de quoi contourner les sanctions occidentales6. La corruption a ainsi dévoré l’économie légale. Les services publics se sont effondrés, les investisseurs ont fui un environnement où le pot-de-vin était la règle, et le chômage a explosé. Cette prédation a creusé les inégalités, nourrissant l’inégalité économique qui avait déjà alimenté la contestation de 2011. Même l’armée n’y a pas échappé : sur les fronts d’Idlib et d’Alep, officiers et soldats étaient souvent davantage occupés à survivre ou à s’enrichir par la contrebande et le racket qu’à combattre5.
La corruption, à la fois ciment et poison
Pendant des années, ce système a tenu. En distribuant des privilèges, Assad s’assurait la fidélité d’élites dont la prospérité dépendait de sa survie. Placer des loyaux aux postes clés verrouillait les institutions et étouffait toute contestation. La survie du régime reposait aussi sur l’appui financier et militaire de ses alliés, au premier rang desquels l’Iran et le Hezbollah.
Mais ce ciment était aussi un poison lent. La même corruption qui achetait les loyautés rongeait l’État, démoralisait l’armée et tarissait l’économie. Plusieurs analystes voient dans cette prédation généralisée l’une des causes de l’effondrement final : un régime miné de l’intérieur, incapable de payer ou de motiver ses propres soldats face à l’offensive de décembre 2024.
Après la chute : la traque des milliards
Le 8 décembre 2024, le régime s’est effondré et Bachar al-Assad a fui vers la Russie. Aussitôt, une traque internationale a commencé pour retrouver la fortune amassée par le clan en cinq décennies. Les estimations divergent largement, mais des enquêtes évoquent environ 16 milliards de dollars d’avoirs, dont 200 tonnes d’or et des milliards d’euros7. Un rapport du département d’État américain de 2022 chiffrait la richesse familiale entre 1 et 12 milliards de dollars7.
Récupérer ces fonds dispersés à l’étranger prendra des années, à l’image des chasses aux trésors de Saddam Hussein ou de Mouammar Kadhafi, qui n’ont donné que des résultats partiels7. En 2019 déjà, un tribunal français avait gelé 90 millions d’euros d’avoirs appartenant à Rifaat al-Assad, oncle de Bachar — un précédent qui mesure l’ampleur du défi7.
Surtout, l’héritage de la corruption ne disparaît pas avec le dictateur : selon l’OCCRP, les réseaux économiques de l’ère Assad menacent encore la transition syrienne2. Le risque est d’autant plus aigu que les chantiers de reconstruction, financés par des milliards étrangers, offrent un terrain idéal au détournement — un piège que les politiques de reconstruction avaient déjà illustré sous l’ancien régime, où l’on rebâtissait pour récompenser les fidèles. Le signal à surveiller : la capacité du nouveau pouvoir à démanteler ces structures sans les recycler à son profit. Car une transition qui se contenterait de changer les bénéficiaires de la rente, sans rompre avec le système, reproduirait la matrice qui a perdu la Syrie.
Pour aller plus loin
Questions fréquentes
Qui était Rami Makhlouf ?
Cousin maternel de Bachar al-Assad, Rami Makhlouf était l'homme d'affaires le plus puissant de Syrie. On estime qu'il contrôlait jusqu'à 60 % de l'économie d'avant-guerre, via l'opérateur Syriatel et des intérêts dans la banque, l'immobilier et le commerce. Aucune entreprise étrangère ne pouvait travailler sans son aval.
Comment la corruption maintenait-elle Assad au pouvoir ?
Le régime distribuait ressources et privilèges à un cercle de loyaux dont la prospérité dépendait de sa survie. Ce système clientéliste achetait la fidélité des élites et verrouillait les institutions. La richesse n'était jamais le fruit du marché, mais de la proximité avec le pouvoir, la sécurité et le parti Baas.
Quel rôle a joué l'économie de guerre ?
Après 2011, le capitalisme de copinage s'est mué en économie criminelle. Production de Captagon, contrebande, pillage d'antiquités et confiscation de biens ont financé le régime et contourné les sanctions. Le Captagon rapportait à lui seul jusqu'à 2,5 milliards de dollars par an entre 2020 et 2022.
Où est passée la fortune des Assad ?
Après la chute du régime en décembre 2024, une traque internationale a commencé. Les estimations varient fortement, mais des enquêtes évoquent environ 16 milliards de dollars d'avoirs, dont 200 tonnes d'or. Récupérer ces fonds, dispersés à l'étranger, prendra des années, comme pour les fortunes de Saddam Hussein ou Kadhafi.
Sources
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International Viewpoint, « Syria’s Economic Transition: From Kleptocracy to Islamic Neoliberalism in a War-Torn Economy », International Viewpoint, 2025. https://internationalviewpoint.org/Syria-s-Economic-Transition-From-Kleptocracy-to-Islamic-Neoliberalism-in-a-War ↩ ↩2 ↩3
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OCCRP, « Assad-Era Corruption Still Threatens Syria’s Transition, Report Warns », OCCRP, 2025. https://www.occrp.org/en/news/assad-era-corruption-still-threatens-syrias-transition-report-warns ↩ ↩2
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Enab Baladi, « The Makhlouf dynasty: privilege, power, and wealth », Enab Baladi, 2021. https://english.enabbaladi.net/archives/2021/06/the-dynasty-of-makhlouf-privilege-power-and-wealth/ ↩ ↩2 ↩3 ↩4 ↩5
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The Tahrir Institute for Middle East Policy, « The demise of Makhlouf: A shift in Syria’s internal power dynamics », TIMEP, 11 août 2020. https://timep.org/2020/08/11/the-demise-of-makhlouf-a-shift-in-syrias-internal-power-dynamics/ ↩
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The Washington Post, « Bashar al-Assad’s Syrian regime tightens economic grip by raiding, seizing businesses », The Washington Post, 2021. https://www.washingtonpost.com/world/interactive/2021/assad-syria-business-government/ ↩ ↩2 ↩3
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New Lines Institute, « The Captagon Trade from 2015 to 2023 », New Lines Institute, 2023. https://newlinesinstitute.org/state-resilience-fragility/from-2015-2023-the-captagon-trades-trends-trajectory-and-policy-implications/ ↩
-
Israel Hayom, « Where are the billions hidden by the Assad family? », Israel Hayom, 15 décembre 2024. https://www.israelhayom.com/2024/12/15/where-are-the-billions-hidden-by-the-assad-family/ ↩ ↩2 ↩3 ↩4
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