Syrie-Turquie sous Assad : de l'embrassade à la guerre
Accord d'Adana, pic commercial de 2010, puis rupture et opérations turques : retour sur deux décennies de relations Syrie-Turquie, des amitiés aux frontières en feu.

À retenir
- L'accord d'Adana de 1998 met fin à la crise des Kurdes et ouvre une décennie de rapprochement.
- Entre 2000 et 2010, les échanges explosent : les exportations turques vers la Syrie approchent 1,7 milliard de dollars.
- En 2011, le soutien d'Ankara à l'opposition fait voler en éclats l'amitié Erdogan-Assad.
- La Turquie mène trois grandes opérations militaires dans le nord syrien entre 2016 et 2019, contre les forces kurdes.
- Après la chute d'Assad en décembre 2024, Ankara redevient un acteur de premier plan à Damas.
Juin 2000. À Damas, lors des funérailles de Hafez al-Assad, la délégation turque est conduite par le président Ahmet Necdet Sezer en personne — un geste qui aurait paru impensable deux ans plus tôt. Quelques mois après, Bachar al-Assad fait porter à Ankara une lettre promettant de « tourner une nouvelle page »1. Entre les deux voisins, séparés par 911 kilomètres de frontière, s’ouvre alors une décennie d’amitié qui finira dans le sang.
D’Öcalan à l’embrassade : la décennie du rapprochement
Au tournant des années 1990, Damas et Ankara frôlent la guerre. La Syrie héberge alors les camps du Parti des travailleurs du Kurdistan (PKK) et son chef, Abdullah Öcalan2. Sous la menace militaire turque, le régime cède : l’accord d’Adana, signé le 20 octobre 1998, l’engage à expulser le PKK. Öcalan quitte la Syrie le 29 octobre, avant d’être capturé par les services turcs début 19992.
Cette page tournée, tout s’accélère. Les mines le long de la frontière sont déminées, les restrictions de passage allégées dès février 20021. Sous Recep Tayyip Erdogan, la doctrine du « zéro problème avec les voisins » fait de la Syrie une vitrine. Les visites se multiplient, un accord de libre-échange est signé, et les échanges s’envolent : à la veille de la guerre, les exportations turques vers la Syrie atteignent près de 1,7 milliard de dollars, un sommet historique3.
2011 : la bascule
Le printemps 2011 brise net cette dynamique. Quand les manifestations éclatent, Ankara presse d’abord Assad de réformer. Mais la répression, dénoncée par la communauté internationale, pousse la Turquie à changer de camp : elle juge le régime illégitime et soutient ouvertement l’opposition armée4. L’accord d’Adana, qui avait tenu treize ans, vole en éclats2.
La Turquie ouvre alors ses frontières à un flot de réfugiés. Le pays en accueille aujourd’hui environ 3,6 millions, la plus grande population réfugiée au monde5. La pression se concentre sur les provinces frontalières : les Syriens représentent plus de 21 % de la population du Hatay et près de la moitié de celle de Kilis5. Services de santé, écoles, logement : tout est mis sous tension, sur fond de montée d’un sentiment hostile aux réfugiés.
La question kurde, ligne de fracture
Le chaos syrien fait surgir une donnée qu’Ankara redoute par-dessus tout : une autonomie kurde le long de sa frontière. Le Parti de l’union démocratique (PYD) et sa branche armée, les Unités de protection du peuple (YPG), prennent le contrôle de cantons du nord. La Turquie les considère comme le prolongement syrien du PKK et y voit une menace existentielle, d’autant que Washington fait des forces kurdes son principal allié au sol contre l’État islamique6.
La riposte turque est militaire. Trois grandes opérations marquent la décennie : Bouclier de l’Euphrate (août 2016-mars 2017), d’abord contre l’État islamique ; Rameau d’olivier (janvier-mars 2018), qui chasse les YPG d’Afrin ; et Source de paix (2019), qui enfonce un coin dans le nord-est et place des milliers de kilomètres carrés sous influence turque7. Au fil de ces offensives, l’armée turque et ses supplétifs ont pris le contrôle de plusieurs milliers de kilomètres carrés et de dizaines de localités, installant une administration de fait dans une bande frontalière7. Ces incursions, menées au nom de la sécurité nationale, heurtent la souveraineté de Damas et redessinent durablement la carte du conflit. L’enjeu rejoint celui de l’autonomie limitée concédée à la population kurde par le régime avant la guerre.
Le grand jeu régional
Le dossier syrien a remodelé toute la politique étrangère turque6. Lâchée par les Occidentaux sur la question kurde, Ankara se rapproche paradoxalement de la Russie et de l’Iran, pourtant parrains du régime, à travers le processus dit d’Astana. Damas, de son côté, doit sa survie militaire au soutien de Moscou et de Téhéran. Ce jeu d’alliances mouvantes, fait de rivalités et de marchandages, a longtemps rendu toute normalisation hors d’atteinte, comme le rappelle la trajectoire des relations diplomatiques de la Syrie, passées de l’engagement à l’isolement. Pour la population, la facture est double : effondrement économique côté syrien, aggravé par les sanctions, et coût social côté turc.
Après Assad, une page se rouvre
La chute du régime, le 8 décembre 2024, rebat brutalement les cartes. Dès le 14 décembre, la Turquie rouvre son ambassade à Damas, et son ministre des Affaires étrangères, Hakan Fidan, figure parmi les premiers diplomates à s’y rendre8. Ankara renoue à grande vitesse avec le nouveau pouvoir : rencontres au sommet, évocation de « relations stratégiques », coopération annoncée dans le commerce, l’énergie, l’aviation, la santé8.
Mais les vieux noeuds demeurent. La priorité affichée par Ankara reste le démantèlement des forces kurdes du nord-est, dossier qui conditionne la stabilité de toute la région et touche directement la sécurité régionale et les flux de réfugiés. Le signal à surveiller : un éventuel retour des réfugiés et la place que la Turquie occupera dans la reconstruction — et donc dans la Syrie de demain.
Pour aller plus loin
Questions fréquentes
Qu'est-ce que l'accord d'Adana de 1998 ?
Signé le 20 octobre 1998, l'accord d'Adana engage Damas à expulser le Parti des travailleurs du Kurdistan (PKK) et son chef Abdullah Öcalan, alors hébergés en Syrie. Il désamorce une crise au bord de la guerre et ouvre une décennie de coopération sécuritaire entre les deux pays.
Pourquoi les relations Syrie-Turquie ont-elles rompu en 2011 ?
Au début du soulèvement syrien, Ankara presse Bachar al-Assad de réformer. Devant la répression, la Turquie bascule et soutient ouvertement l'opposition, accueillant ses combattants et des millions de réfugiés. L'amitié personnelle entre Erdogan et Assad se mue en hostilité durable.
Quelles opérations militaires la Turquie a-t-elle menées en Syrie ?
Trois offensives principales : Bouclier de l'Euphrate (2016-2017) contre l'État islamique, Rameau d'olivier (2018) à Afrin et Source de paix (2019) dans le nord-est, visant les forces kurdes du YPG qu'Ankara assimile au PKK. Elles ont placé une bande frontalière sous influence turque.
Comment ont évolué les relations après la chute d'Assad ?
Après le 8 décembre 2024, la Turquie a rouvert son ambassade à Damas et son chef de la diplomatie a été parmi les premiers à s'y rendre. Ankara s'est imposée comme un partenaire majeur du nouveau pouvoir, évoquant des relations stratégiques et une coopération économique élargie.
Sources
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« Turkish-Syrian Rapprochement: Causes and Consequences », The Washington Institute for Near East Policy, consulté en juin 2026. https://www.washingtoninstitute.org/policy-analysis/turkish-syrian-rapprochement-causes-and-consequences ↩ ↩2
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« Analysis: What does the Adana deal mean for Turkey and Syria? », Al Jazeera, 23 octobre 2019. https://www.aljazeera.com/news/2019/10/23/analysis-what-does-the-adana-deal-mean-for-turkey-and-syria ↩ ↩2 ↩3
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« Recent Trends and Prospects of Turkey’s Trade with Syria », Turkish Studies / Taylor & Francis, 2012. https://www.tandfonline.com/doi/abs/10.1080/14683849.2012.717840 ↩
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« Turkey’s Relations with the Syrian Opposition », Carnegie Endowment for International Peace, avril 2012. https://carnegieendowment.org/research/2012/04/turkeys-relations-with-the-syrian-opposition ↩
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« Syrian Refugees in Turkey », The Washington Institute for Near East Policy, consulté en juin 2026. https://www.washingtoninstitute.org/policy-analysis/syrian-refugees-turkey ↩ ↩2
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« How Syria Changed Turkey’s Foreign Policy », Carnegie Endowment for International Peace, septembre 2021. https://carnegieendowment.org/research/2021/09/how-syria-changed-turkeys-foreign-policy?lang=en ↩ ↩2
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« The Turkish Military Operation in Northeastern Syria: Scope, Aims and Reactions », Arab Center Washington DC, octobre 2019. https://arabcenterdc.org/resource/the-turkish-military-operation-in-northeastern-syria-scope-aims-and-reactions/ ↩ ↩2
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« Turkey looks set to play an outsize role in shaping the new Syria after Assad », NPR, 18 décembre 2024. https://www.npr.org/2024/12/18/nx-s1-5232122/turkey-role-syria-post-assad ↩ ↩2
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