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Les Kurdes de Syrie : de l'apatridie à l'autonomie disputée

Recensement de 1962, émeutes de Qamichli, autonomie de Rojava, accord de 2025 : l'histoire heurtée des Kurdes syriens face au pouvoir Assad et après lui.

Par ISS10 décembre 2024, mis à jour le 4 juin 2026Lecture 6 min
Vue d'une ville du nord-est syrien à majorité kurde, région de l'Administration autonome du Nord et de l'Est.
Vue d'une ville du nord-est syrien à majorité kurde, région de l'Administration autonome du Nord et de l'Est. (Image d'illustration IA © ISS 2024)

À retenir

  1. Le recensement exceptionnel de 1962 dans la province de Hassaké a privé de nationalité environ 120 000 Kurdes, rendant à terme près de 300 000 personnes apatrides.
  2. En mars 2004, les émeutes de Qamichli, parties d'un match de football, ont été réprimées dans le sang : au moins une trentaine de morts et plus de 2 000 arrestations.
  3. Le retrait des forces du régime à l'été 2012 a permis l'émergence d'une administration autonome de fait dans le nord-est (Rojava / AANES).
  4. Après la chute d'Assad, un accord a été signé en mars 2025 entre le président Ahmed al-Charaa et le commandant des FDS, Mazloum Abdi.
  5. Son application a buté sur la méfiance ; un nouvel arrangement d'intégration a été conclu fin janvier 2026.

Une carte d’identité rouge. Ce simple document a longtemps résumé la condition de centaines de milliers de Kurdes syriens : un papier qui les désignait comme étrangers dans le pays où ils étaient nés. De la déchéance de nationalité organisée sous Hafez al-Assad à l’autonomie arrachée pendant la guerre, puis aux tractations tendues qui ont suivi la chute du régime, l’histoire des Kurdes de Syrie se lit comme une longue oscillation entre marginalisation et émancipation.

1962 : naître apatride chez soi

L’instrument le plus durable de cette marginalisation est administratif. En 1962, un recensement exceptionnel est mené en une seule journée dans la province de Hassaké, cœur kurde du nord-est1. Le prétexte officiel : vérifier les entrées illégales depuis la Turquie. Pour figurer sur les registres, chaque habitant devait prouver une résidence en Syrie remontant à 1945. Faute de quoi, il était de fait privé de nationalité1.

Le résultat fut massif. Environ 120 000 Kurdes furent immédiatement déchus de leur citoyenneté ; au fil des décennies, près de 300 000 personnes basculèrent dans l’apatridie1. Deux catégories se sont alors figées : les ajanib (« étrangers »), dotés de papiers spécifiques, et les maktoumeen (« non enregistrés »), dépourvus du moindre document1. Human Rights Watch a documenté de longue date les droits qui leur étaient refusés : voter, posséder un bien, faire reconnaître légalement un mariage2. À cela s’est ajoutée une politique d’arabisation des terres frontalières, et une interdiction de fait de l’usage public du kurde2.

Cette marginalisation n’était pas isolée : elle s’inscrivait dans une gestion autoritaire des minorités syriennes, où l’allégeance au régime primait sur la reconnaissance des identités. Représentant, selon les estimations, environ 10 % de la population, les Kurdes constituaient pourtant la première minorité non arabe du pays.

Qamichli 2004, l’étincelle d’un match

La colère accumulée a éclaté au grand jour le 12 mars 2004. À Qamichli, un match de football entre une équipe kurde locale et des supporters venus de Deir ez-Zor dégénère en affrontements3. Les heurts se muent en révolte : le siège local du parti Baas est incendié, une statue de Hafez al-Assad déboulonnée3.

La réponse du régime fut brutale. L’armée déploie des milliers d’hommes appuyés par des chars et des hélicoptères3. Le bilan, selon les recoupements disponibles, s’établit à au moins une trentaine de Kurdes tués, plus de 160 blessés et plus de 2 000 arrestations3. Des milliers de Kurdes fuient alors vers le Kurdistan irakien. L’épisode, souvent désigné comme l’« Intifada kurde », est resté un repère fondateur de la conscience politique kurde en Syrie.

2012 : le vide, puis l’autonomie

La guerre civile a renversé la donne. À l’été 2012, alors que le régime concentre ses moyens sur les fronts du centre et du sud, l’armée se retire des zones à majorité kurde du nord entre le 19 et le 21 juillet4. Les Unités de protection du peuple (YPG), bras armé du Parti de l’union démocratique (PYD), prennent le contrôle des principales villes presque sans combat4.

De ce retrait naît une administration autonome de fait, qui deviendra l’Administration autonome du Nord et de l’Est de la Syrie (AANES), aussi appelée Rojava5. Inspirée du « confédéralisme démocratique » théorisé par Abdullah Öcalan, elle met en place assemblées locales et institutions propres, instaure l’enseignement du kurde longtemps prohibé, et affiche une gouvernance se voulant inclusive, associant Arabes, Assyriens et autres communautés5. Elle finit par contrôler une part importante du territoire syrien — dont des champs pétroliers stratégiques5.

Cette autonomie doit beaucoup à un fait d’armes : la guerre contre l’organisation État islamique. À partir de 2014, les YPG, intégrés ensuite dans les Forces démocratiques syriennes (FDS) avec l’appui de la coalition internationale, sont devenus le fer de lance terrestre de la reconquête, jusqu’à la chute du dernier réduit djihadiste en 20195. Ce rôle a conféré aux Kurdes une légitimité internationale nouvelle. Mais l’autonomie ne fut jamais reconnue par Damas, et attira l’hostilité d’Ankara, qui voyait dans les YPG une extension du PKK : c’est tout l’enjeu de l’évolution des relations entre la Syrie et la Turquie, qui pèsent lourdement sur l’avenir kurde.

Après Assad : l’autonomie à l’épreuve de l’intégration

La chute du régime, en décembre 2024, a posé une question inédite : que devient l’autonomie kurde dans une Syrie sans Assad ? Le 10 mars 2025, le président de transition Ahmed al-Charaa et le commandant des Forces démocratiques syriennes (FDS), Mazloum Abdi, signent un accord historique6. Le texte prévoit l’intégration des structures militaires et civiles kurdes aux institutions de l’État, un cessez-le-feu général, et des droits garantis pour tous les groupes6.

Mais l’accord a buté sur une méfiance tenace. Faute d’avancées avant l’échéance fixée à la fin 2025, Damas a durci sa position, recadrant le dossier autour de la souveraineté territoriale plutôt que de l’inclusion négociée7. La tension est montée d’un cran début 2026. Un nouvel arrangement a finalement été conclu fin janvier 2026 : retrait des lignes de front, déploiement de l’État au centre de Hassaké et Qamichli, fusion des forces de sécurité locales et création d’une division militaire incluant des brigades des FDS8. Reste à savoir si ce compromis tiendra, ou s’il ne fait que reporter l’affrontement — un enjeu central pour la sécurité régionale.

Un avenir suspendu à la confiance

L’histoire des Kurdes de Syrie illustre une constante : leurs droits ont dépendu moins de garanties juridiques stables que des rapports de force du moment. Le recensement de 1962 a montré comment un État pouvait rayer une population des registres ; l’autonomie de 2012 a montré comment un vide de pouvoir pouvait la faire émerger. La période ouverte par la chute d’Assad rejoue cette tension, à front renversé : il ne s’agit plus de résister à un régime, mais de négocier une place dans un État en reconstruction.

Le signal à surveiller est précis. La nouvelle Syrie reconnaîtra-t-elle enfin la citoyenneté pleine et les droits culturels des Kurdes — réparant l’injustice de 1962 — ou se contentera-t-elle d’une intégration imposée par la force ? La réponse dira si la transition syrienne tient sa promesse d’inclusion, ou si elle reconduit, sous d’autres habits, la centralisation autoritaire d’hier.

Pour aller plus loin

Questions fréquentes

Qu'est-ce que le recensement de 1962 en Syrie ?

C'est un recensement exceptionnel mené en une journée dans la province de Hassaké, à majorité kurde. Sous prétexte de débusquer des entrées illégales depuis la Turquie, il a privé de nationalité environ 120 000 Kurdes, créant les catégories d'apatrides ajanib (« étrangers ») et maktoumeen (« non enregistrés »).

Que sont les émeutes de Qamichli de 2004 ?

Déclenchées le 12 mars 2004 par des heurts lors d'un match de football, elles ont tourné à la révolte kurde. La répression du régime a fait au moins une trentaine de morts, plus de 160 blessés et plus de 2 000 arrestations. L'événement est devenu un marqueur de la mémoire politique kurde syrienne.

Qu'est-ce que l'Administration autonome du Nord et de l'Est de la Syrie ?

Connue aussi sous le nom de Rojava (AANES), c'est une administration de fait née après le retrait des forces du régime à l'été 2012. Dirigée par des forces kurdes liées au PYD et aux YPG, elle a couvert une part importante du territoire syrien et de ses ressources pétrolières, sans reconnaissance officielle de Damas.

Quel accord les Kurdes ont-ils conclu après la chute d'Assad ?

Le 10 mars 2025, le président de transition Ahmed al-Charaa et le commandant des Forces démocratiques syriennes, Mazloum Abdi, ont signé un accord prévoyant l'intégration des structures kurdes à l'État. Difficile à appliquer, il a été suivi d'un nouvel arrangement fin janvier 2026 sur le déploiement de l'État dans le nord-est.

ISS
Rédaction · Analyse stratégique

L'Institut des Sciences Stratégiques publie des analyses indépendantes sur la géopolitique, la défense et les transformations du pouvoir au XXIe siècle.

ThèmesSyrie

Sources

  1. « Strangers in Their Own Homeland: The 1962 al-Hasaka Exceptional Census and the Path to Transitional Justice in Syria », Syrians for Truth and Justice, 2022. https://stj-sy.org/en/strangers-in-their-own-homeland-the-1962-al-hasaka-exceptional-census-and-the-path-to-transitional-justice-in-syria-2/ 2 3 4

  2. Human Rights Watch, « Group Denial: Repression of Kurdish Political and Cultural Rights in Syria », Human Rights Watch, 26 novembre 2009. https://www.hrw.org/report/2009/11/26/group-denial/repression-kurdish-political-and-cultural-rights-syria 2

  3. « The history behind the 2004 “Kurdish Intifada” », North Press Agency, 2021. https://npasyria.com/en/94623/ 2 3 4

  4. « An extraordinary tale: The YPG/PYD rises » (retrait des forces du régime du nord à l’été 2012 et prise de contrôle des villes par les YPG), Clingendael Institute, 2021. https://www.clingendael.org/pub/2021/the-ypgpyd-during-the-syrian-conflict/1-an-extraordinary-tale-the-ypgpyd-rises/ 2

  5. « North and East Syria (Rojava): Liberatory Project or US Proxy? » (administration autonome inspirée du confédéralisme démocratique d’Öcalan, enseignement du kurde, rôle des FDS contre l’État islamique et contrôle des champs pétroliers), Journal of Middle East Critique (Taylor & Francis), 2025. https://www.tandfonline.com/doi/full/10.1080/19436149.2025.2531469 2 3 4

  6. « The Shrinking Space for Kurdish Autonomy in Syria », Arab Center Washington DC, 2025. https://arabcenterdc.org/resource/the-shrinking-space-for-kurdish-autonomy-in-syria/ 2

  7. « How Damascus Reclaimed Syria’s Northeast, and What Integration Now Means », Middle East Council on Global Affairs, 2026. https://mecouncil.org/blog_posts/syria-sdf-integration-agreement-2026-analysis/

  8. « Kurdish-led SDF agrees integration with Syrian government forces », Al Jazeera, 30 janvier 2026. https://www.aljazeera.com/news/2026/1/30/kurdish-led-sdf-agrees-integration-with-syrian-government-forces

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