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Services publics en Syrie : quand l'État se privatise

Des holdings de cronies à l'aide humanitaire captée : comment les services publics syriens sont devenus, sous Assad, un instrument de pouvoir et de loyauté.

Par ISS10 décembre 2024, mis à jour le 4 juin 2026Lecture 6 min
File d'attente devant un bureau administratif dans une ville syrienne sous contrôle gouvernemental pendant la guerre.
File d'attente devant un bureau administratif dans une ville syrienne sous contrôle gouvernemental pendant la guerre. (Image d'illustration IA © ISS 2024)

À retenir

  1. Avant 2011, les services publics syriens étaient centralisés mais inégalitaires et politisés, le recrutement primant la loyauté sur la compétence.
  2. La guerre a accéléré une privatisation de fait : des holdings liées au régime ont capté des pans entiers de l'économie et des services.
  3. Rami Makhlouf, cousin de Bachar al-Assad, contrôlait au début du conflit jusqu'à 60 % de l'économie d'avant-guerre via des sociétés comme Cham Holding.
  4. Des « institutions parallèles » humanitaires (Croissant-Rouge, Syria Trust) ont servi à orienter l'aide vers les zones loyales.
  5. L'ONU aurait perdu plus de 100 millions de dollars en deux ans via des taux de change imposés par le régime.

Avant 2011, un Syrien malade poussait la porte d’un hôpital public ; un enfant entrait dans une école d’État. Le service était médiocre, mais il existait, et il portait le sceau de l’État. Dix ans de guerre ont fait voler ce modèle en éclats. À la place, un patchwork de holdings privées, d’organisations « humanitaires » sous tutelle et de profiteurs armés, où l’accès au moindre service essentiel s’est mué en instrument de fidélité politique. L’histoire de cette mutation éclaire la nature profonde du régime Assad.

Un État providence sous condition de loyauté

Le tableau d’avant-guerre n’a rien d’un âge d’or. Les services publics syriens étaient centralisés, mais inégalement répartis entre zones urbaines et rurales, et minés par une corruption endémique. Surtout, ils étaient politisés : le recrutement des fonctionnaires reposait souvent sur la loyauté au régime plutôt que sur la compétence. Cette logique n’était pas nouvelle. Dès les années 1970, sous Hafez al-Assad, le pouvoir avait façonné une classe d’affaires dont les opportunités dépendaient de la proximité avec le clan dirigeant1.

Les réformes économiques limitées des années 2000 n’ont guère corrigé ce biais. La modernisation du secteur bancaire et l’ouverture partielle au marché ont surtout profité aux loyalistes, sans démocratiser l’accès aux services — un déséquilibre qui pesait déjà lourdement sur la classe moyenne syrienne et préparait, sans le savoir, le terrain de l’effondrement. La sécheresse de la fin des années 2000, qui a jeté des centaines de milliers de ruraux vers les périphéries urbaines, a encore tendu un système déjà à bout de souffle, sans que l’État y réponde par un renforcement des services.

La guerre, accélérateur de privatisation

À partir de 2011, l’effondrement des infrastructures et la pression militaire ont poussé le régime à déléguer des pans entiers de l’action publique au privé — un privé soigneusement choisi. La figure emblématique de ce système est Rami Makhlouf, cousin maternel de Bachar al-Assad. Au début du conflit, il était considéré comme l’homme le plus riche de Syrie et contrôlait, selon les estimations, jusqu’à 60 % de l’économie d’avant-guerre2. Son groupe Cham Holding pesait dans la téléphonie, le tourisme, l’immobilier, la banque2.

La guerre n’a pas affaibli ce capitalisme de connivence : elle l’a intensifié. Les proches du pouvoir se sont positionnés sur la reconstruction et les marchés captifs. Le cas est si central qu’il a fini par se retourner : en décembre 2019, le régime a saisi une partie des avoirs de Makhlouf, signe que même les plus puissants restaient à la merci du clan3. Cette concentration s’est doublée d’un appauvrissement massif de la population : la livre syrienne s’est effondrée de plus de 90 % entre 2010 et 2018, rendant inabordables des services jadis subventionnés4. Pour le citoyen ordinaire, la traduction concrète fut une vie rythmée par les coupures d’électricité, les files d’attente pour le carburant et des soins médicaux dont le coût pouvait devenir prohibitif. L’écart se creusait entre une minorité connectée au régime, capable de payer, et une majorité reléguée.

Les profiteurs de l’ombre et les « institutions parallèles »

Sous les grands noms a prospéré une nouvelle génération de profiteurs, nés du chaos. D’anciens commerçants ruraux, comme les frères Qaterji, ont bâti des monopoles dans le transport et le raffinage du pétrole, servant d’intermédiaires entre territoires ennemis — y compris, selon plusieurs analyses, dans des échanges troubles avec les Kurdes et l’organisation État islamique5. Aux points de passage, des barrages prélevaient leur dîme : l’un d’eux, près de la Ghouta orientale, surnommé le « barrage du million », générait un million de livres par jour5. Cette économie de guerre prédatrice, fondée sur la rente plus que sur la production, aurait fini par concentrer environ 75 % de l’activité entre les mains de l’élite du conflit5.

Le volet le plus documenté de ces « institutions parallèles » concerne l’aide humanitaire. Selon Human Rights Watch, le régime a coopté l’assistance internationale et les fonds de reconstruction à son profit6. Les agences onusiennes étaient contraintes de travailler avec des partenaires locaux pré-approuvés par les services de renseignement, tels le Croissant-Rouge arabe syrien et la Syria Trust for Development6. Le CSIS a chiffré l’un des mécanismes : des taux de change imposés à l’ONU lui auraient coûté plus de 100 millions de dollars sur deux ans7. Or, soulignait HRW, plus de 60 % des Syriens dans le besoin vivaient hors des zones du régime6 — l’aide servait donc moins à secourir qu’à récompenser la loyauté, comme le détaille l’analyse du rôle politisé des organisations humanitaires.

Le service public comme levier de contrôle

Le fil conducteur de cette évolution est limpide : sous Assad, le service n’a jamais été qu’un moyen au service du pouvoir. Avant-guerre, l’État dispensait des prestations en échange d’une loyauté passive. Pendant le conflit, il a sous-traité ces prestations à des acteurs privés et humanitaires triés sur le volet, transformant l’accès au pain, à l’eau ou aux soins en récompense ou en sanction politique. Contrôler les ressources, c’était contrôler les corps et les allégeances.

La chute du régime, en décembre 2024, ouvre une page incertaine. Les holdings de connivence, les réseaux de profiteurs et les circuits d’aide captée ne s’évaporent pas avec un changement de pouvoir : ils constituent un héritage structurel, des intérêts enkystés que toute reconstruction devra affronter. Le signal à surveiller est double : la capacité du nouveau pouvoir à démanteler ces monopoles sans simplement en redistribuer les rentes, et celle de la communauté internationale à conditionner l’aide à la reconstruction d’un service public réellement impartial. Faute de quoi, la Syrie risquerait de remplacer une captation par une autre.

Pour aller plus loin

Questions fréquentes

Comment étaient organisés les services publics syriens avant la guerre ?

Ils étaient centralisés et gérés par l'État — santé, éducation, eau, électricité —, mais marqués par de fortes inégalités entre villes et campagnes, par la corruption, et par une politisation du recrutement où la loyauté au régime primait souvent sur la compétence professionnelle.

Qui était Rami Makhlouf ?

Cousin maternel de Bachar al-Assad, Rami Makhlouf était considéré comme l'homme le plus riche de Syrie au début du conflit. Il contrôlait, selon les estimations, jusqu'à 60 % de l'économie d'avant-guerre via des sociétés comme Cham Holding. En 2019, le régime a saisi une partie de ses avoirs après une rupture publique.

Comment l'aide humanitaire a-t-elle été détournée ?

Selon Human Rights Watch et le CSIS, le régime a canalisé l'aide via des organisations approuvées par ses services, comme le Croissant-Rouge arabe syrien et la Syria Trust for Development, l'orientant vers les zones loyales. Des taux de change imposés à l'ONU lui auraient fait perdre plus de 100 millions de dollars en deux ans.

Qu'est-ce que l'« économie de guerre » syrienne ?

C'est un système où la richesse provient moins de la production que de la prédation : contrôle des points de passage, contrebande, intermédiation entre zones ennemies. De nouveaux profiteurs, tels les frères Qaterji, y ont prospéré, l'élite d'affaires accaparant environ 75 % de l'économie.

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Rédaction · Analyse stratégique

L'Institut des Sciences Stratégiques publie des analyses indépendantes sur la géopolitique, la défense et les transformations du pouvoir au XXIe siècle.

Sources

  1. « The Assad-Makhlouf spat: A complicated family affair », Middle East Institute, 2020. https://mei.edu/publication/assad-makhlouf-spat-complicated-family-affair/

  2. « Rami Makhlouf and the Syrian war economy », Moshe Dayan Center for Middle Eastern and African Studies, 2020. https://dayan.org/content/rami-makhlouf-and-syrian-war-economy 2

  3. « Syrian government seizes assets of businessman Rami Makhlouf », Al Jazeera, 24 décembre 2019. https://www.aljazeera.com/economy/2019/12/24/syrian-government-seizes-assets-of-businessman-rami-makhlouf/

  4. « The Economics of War and Peace in Syria », The Century Foundation, 2019. https://tcf.org/content/report/economics-war-peace-syria/

  5. « Syria: How Warlords Emerged », The Syrian Observer, 2020. https://syrianobserver.com/features/75693/syria-how-warlords-emerged.html 2 3

  6. Human Rights Watch, « Rigging the System: Government Policies Co-Opt Aid and Reconstruction Funding in Syria », Human Rights Watch, 28 juin 2019. https://www.hrw.org/report/2019/06/28/rigging-system/government-policies-co-opt-aid-and-reconstruction-funding-syria 2 3

  7. « How the Assad Regime Systematically Diverts Tens of Millions in Aid », CSIS, 2023. https://www.csis.org/analysis/how-assad-regime-systematically-diverts-tens-millions-aid

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