2015 : comment Poutine a sauvé Assad — et ce qu'il en a tiré
En septembre 2015, la Russie intervient en Syrie et renverse le cours de la guerre. Retour sur les calculs de Poutine, le prix payé par les civils et l'effondrement de 2024.

À retenir
- En septembre 2015, le régime ne contrôlait plus qu'environ 10 % du territoire syrien selon des estimations citées.
- L'aviation russe a renversé le rapport de forces et permis la reconquête d'Alep fin 2016.
- Human Rights Watch et Amnesty ont dénoncé des frappes indiscriminées et le ciblage méthodique d'hôpitaux.
- L'intervention a offert à Moscou ses bases de Tartous et Hmeimim, leviers d'influence en Méditerranée.
- En décembre 2024, accaparée par l'Ukraine, la Russie n'a pu empêcher la chute d'Assad — un revers cinglant pour Poutine.
Au début de l’automne 2015, le régime de Bachar al-Assad vacille. Selon des estimations citées, ses forces ne contrôlent plus qu’environ 10 % du territoire syrien1. Puis, le 30 septembre, les premiers avions russes décollent2. En quelques mois, le cours de la guerre s’inverse. Neuf ans plus tard, en décembre 2024, le même régime s’effondre en quelques jours — pendant que Moscou regarde ailleurs. Entre ces deux dates se joue toute l’histoire d’un pari russe.
Un allié de toujours, un pari de circonstance
Le lien entre Damas et Moscou est ancien : la Syrie fut l’un des principaux clients de l’Union soviétique au Proche-Orient, armé et formé par elle des décennies durant. Mais l’intervention de 2015 ne relève pas de la simple fidélité. Elle répond à un calcul froid.
Après l’annexion de la Crimée en 2014, Vladimir Poutine porte son attention sur la Syrie pour empêcher la chute de son allié et le basculement du pays dans la sphère d’influence occidentale1. L’enjeu dépasse Damas : il s’agit de montrer que la Russie peut, elle aussi, projeter sa puissance loin de ses frontières, et de contester l’ordre international dominé par Washington3. Aux yeux de Poutine, laisser les États-Unis renverser un nouveau régime autoritaire reviendrait à valider un précédent dangereux3. Ce pari rejoint celui de l’Iran et du Hezbollah, autres parrains du régime, dans une convergence d’autocrates.
Des bases pour une ambition méditerranéenne
L’intervention a aussi une dimension très concrète : des points d’appui militaires. La Syrie offre à la Russie son unique port en eau chaude en Méditerranée, à Tartous, vital pour projeter sa marine vers la Méditerranée et l’Atlantique4. À cela s’ajoute la base aérienne de Hmeimim, dans la province de Lattaquié, opérationnelle dès le 30 septembre 2015 et concédée à Moscou par un traité d’usage gratuit et sans limite de durée2.
Ces installations ont transformé la Syrie en plateforme régionale. Elles ont permis à la Russie d’étendre son influence vers le Moyen-Orient, l’Afrique du Nord et la Méditerranée orientale, faisant de l’engagement syrien une pièce maîtresse de sa politique étrangère.
L’aviation qui a renversé la guerre
Sur le terrain, l’effet fut spectaculaire. L’appui aérien massif, coordonné avec les troupes au sol du régime et de ses alliés, a inversé le rapport de forces en quelques mois. Là où Damas reculait depuis des années, les loyalistes se sont remis à avancer, reprenant villes et axes stratégiques. De fin 2016 à 2020, le pouvoir engrange des gains décisifs, à commencer par la reconquête d’Alep, qui scelle le sort de l’opposition armée dans le nord du pays5.
Mais ce succès militaire a eu un coût humain effroyable. Entre septembre 2015 et fin février 2016, les frappes russes auraient tué plus de 2 000 civils selon des organisations de documentation syriennes5. Lors de l’offensive sur Alep-Est, Human Rights Watch a documenté des frappes « imprudemment indiscriminées », visant délibérément au moins un établissement médical et recourant à des armes à sous-munitions et incendiaires6. Amnesty International, de son côté, a décrit un ciblage méthodique des hôpitaux, assimilable à une stratégie calculée de déplacement forcé des civils7. La reprise d’Alep fin 2016 a scellé le tournant de la guerre8.
Maître du jeu diplomatique — et économique
Au-delà des armes, Moscou s’est imposé comme l’arbitre incontournable du dossier syrien. En sauvant Assad, la Russie a marginalisé l’opposition modérée et fait du président syrien un acteur central de toute négociation. Elle a piloté un processus diplomatique parallèle — les pourparlers d’Astana — taillé pour ses intérêts.
Moscou a aussi cherché à monnayer son engagement. Des accords sur les ressources naturelles, dans le pétrole et le gaz, ont accompagné l’aide militaire, dans une logique que des observateurs ont jugée prédatrice — un volet qui recoupe le contrôle étranger du secteur énergétique syrien. Mais la reconstruction promise est restée largement lettre morte, étranglée par les sanctions occidentales et l’absence de financements internationaux. Cette mainmise a durablement pesé sur la position régionale d’Assad.
2024 : le sauveur pris ailleurs
Le pari de 2015 a fini par se retourner. En décembre 2024, une offensive rebelle balaie les défenses du régime. Cette fois, la Russie ne vole pas au secours d’Assad. La raison est limpide : ses troupes et sa puissance de feu sont concentrées sur l’Ukraine, et sa capacité à protéger son client s’en trouve réduite9.
La chute, neuf ans après le sauvetage russe, est un revers cinglant pour Poutine. La perte de son seul véritable allié arabe a entamé le prestige du Kremlin sur la scène mondiale et pourrait affaiblir sa main dans toute négociation sur l’Ukraine10. Surtout, l’avenir des bases de Tartous et Hmeimim — clé de voûte de l’influence russe en Méditerranée — est devenu incertain, suspendu à de délicates négociations avec les nouvelles autorités9.
Perspectives
L’intervention de 2015 restera un cas d’école : avec des moyens limités, la Russie a sauvé un régime condamné, redessiné le conflit et arraché un strapontin de grande puissance au Moyen-Orient. Mais cette réussite reposait sur un socle fragile — un allié impopulaire, tenu à bout de bras. Quand Moscou s’est détourné, tout s’est effondré. Le signal à surveiller désormais est le sort des bases russes : leur maintien ou leur perte dira si l’aventure syrienne de Poutine fut un coup de maître durable ou une victoire à la Pyrrhus.
Pour aller plus loin
Questions fréquentes
Pourquoi la Russie est-elle intervenue en Syrie en 2015 ?
Pour sauver son allié Assad, alors au bord de l'effondrement, et empêcher la Syrie de basculer dans la sphère occidentale. Moscou voulait aussi affirmer son retour comme puissance mondiale, sécuriser ses bases de Tartous et Hmeimim et contrer l'ordre international dominé par les États-Unis.
Quel a été l'effet militaire de l'intervention russe ?
Décisif. L'appui aérien massif a renversé le rapport de forces : les troupes d'Assad ont repris des villes clés, dont Alep fin 2016. Avant septembre 2015, le régime ne contrôlait, selon des estimations citées, qu'environ 10 % du territoire syrien.
Quelles accusations pèsent sur les frappes russes ?
Human Rights Watch a documenté des frappes « imprudemment indiscriminées » et l'usage d'armes à sous-munitions et incendiaires à Alep. Amnesty International a décrit un ciblage méthodique d'hôpitaux assimilable à une stratégie de déplacement forcé des civils.
Qu'a changé la chute d'Assad pour la Russie en 2024 ?
Un revers majeur. Concentrée sur l'Ukraine, la Russie n'a pu protéger son allié. La perte de son seul allié arabe a entamé le prestige du Kremlin et fragilisé ses bases méditerranéennes de Tartous et Hmeimim, dont l'avenir reste en suspens.
Sources
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RAND Corporation, « Understanding Russia’s Intervention in Syria », RAND, 2021. https://www.rand.org/pubs/research_reports/RR3180.html ↩ ↩2
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« The Russian Khmeimim Base in Syria: How Did It Turn Into an Integrated City for Russian Soldiers? », Al-Estiklal Newspaper. https://www.alestiklal.net/en/article/the-russian-khmeimim-base-in-syria-how-did-it-turn-into-an-integrated-city-for-russian-soldiers ↩ ↩2
-
The Washington Institute for Near East Policy, « Russia’s Strategic Success in Syria and the Future of Moscow’s Middle East Policy », The Washington Institute. https://www.washingtoninstitute.org/policy-analysis/russias-strategic-success-syria-and-future-moscows-middle-east-policy ↩ ↩2
-
Royal United Services Institute, « Russia’s Options for Naval Basing in the Mediterranean After Syria’s Tartus », RUSI. https://www.rusi.org/explore-our-research/publications/commentary/russias-options-naval-basing-mediterranean-after-syrias-tartus ↩
-
PBS Frontline, « 11 Years into the Syrian Conflict, Explore its Toll, Putin’s Role », PBS. https://www.pbs.org/wgbh/frontline/article/putin-airstrikes-syrian-war-assad-ukraine/ ↩ ↩2
-
Human Rights Watch, « Russia/Syria: War Crimes in Month of Bombing Aleppo », Human Rights Watch, 1er décembre 2016. https://www.hrw.org/news/2016/12/01/russia/syria-war-crimes-month-bombing-aleppo ↩
-
NPR, « Russia showed its playbook in Syria. Here’s what it may mean for civilians in Ukraine », NPR, 1er mars 2022. https://www.npr.org/2022/03/01/1083686606/ukraine-russia-civilian-casualties-syria ↩
-
PBS Frontline, « 11 Years into the Syrian Conflict, Explore its Toll, Putin’s Role » (reprise d’Alep en 2016), PBS. https://www.pbs.org/wgbh/frontline/article/putin-airstrikes-syrian-war-assad-ukraine/ ↩
-
The Washington Post, « Assad’s fall humiliated Putin and could dent his global ambitions », The Washington Post, 12 décembre 2024. https://www.washingtonpost.com/world/2024/12/12/russia-syria-assad-global-power/ ↩ ↩2
-
Al Jazeera, « “A blow to Putin’s prestige”: What al-Assad’s fall means for Russia », Al Jazeera, 10 décembre 2024. https://www.aljazeera.com/news/2024/12/10/a-blow-to-putins-prestige-what-al-assads-fall-means-for-russia ↩
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