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Géopolitique & États · Syrie

Énergie syrienne : du pétrole d'Assad au pays plongé dans le noir

Champs pétroliers ravagés, réseau électrique effondré, ressources convoitées : comment la guerre a brisé l'énergie syrienne et qui se dispute désormais ses gisements.

Par ISS10 décembre 2024, mis à jour le 4 juin 2026Lecture 5 min
Installation pétrolière endommagée dans l'est de la Syrie après des années de guerre civile.
Installation pétrolière endommagée dans l'est de la Syrie après des années de guerre civile. (Image d'illustration IA © ISS 2024)

À retenir

  1. Avant 2011, la Syrie produisait environ 380 000 barils de pétrole par jour.
  2. La guerre a effondré la production et le réseau électrique du pays.
  3. Les principaux champs pétroliers sont longtemps restés sous contrôle kurde, dans le nord-est.
  4. La capacité électrique est tombée de 9,5 GW à environ 1,6 GW.
  5. Depuis la chute d'Assad, un méga-contrat gazier qatari de 7 milliards de dollars relance le secteur.

Le soir tombe sur Damas, et avec lui, la lumière. Dans une grande partie de la Syrie, le courant ne coule plus que deux à quatre heures par jour. Le pays qui exportait son brut et alimentait ses centrales au gaz s’éclaire désormais à la bougie et au générateur diesel. En une décennie de guerre, l’énergie syrienne est passée d’atout économique à symptôme de l’effondrement national.

Avant la guerre, une rente modeste mais vitale

La Syrie n’a jamais été un géant pétrolier, mais ses hydrocarbures comptaient. Avant 2011, le pays produisait environ 380 000 barils de brut par jour, une rente qui assurait entre 20 et 25 % des recettes de l’État1. Le gaz naturel, lui, alimentait l’essentiel des centrales électriques.

Cette manne avait ses fragilités. Le régime en dépendait excessivement, négligeant la diversification d’une économie déjà minée par la corruption et le clientélisme — un travers que l’on retrouve dans les réformes économiques d’avant-guerre taillées pour les loyalistes du régime. Le secteur énergétique était un pilier, mais un pilier mal entretenu.

La guerre, ou l’effondrement de la production

Le conflit a ravagé cette colonne vertébrale. La production pétrolière s’est effondrée : tombée à environ 40 000 barils par jour en 2015, alors qu’une large part du territoire était aux mains de l’État islamique, elle oscillait encore entre 15 000 et 30 000 barils en 20191. Les principaux gisements — al-Omar, al-Tanak, al-Taym à Deir ez-Zor, Roumeïlan dans le Hassaké — sont devenus des enjeux militaires1.

Le réseau électrique a suivi la même pente. Plus de 70 % des centrales et lignes de transport ont été gravement endommagées, et la capacité de production est tombée d’environ 9,5 gigawatts avant 2011 à seulement 1,6 gigawatt2. Fin 2024, plus de la moitié du réseau était hors service2. Cette dégradation rejoint les autres atteintes massives aux infrastructures et ressources environnementales du pays.

Les conséquences se mesurent au quotidien. Privés d’un réseau fiable, les ménages se rabattent sur des générateurs diesel coûteux ou des panneaux solaires de fortune, creusant une inégalité nouvelle entre ceux qui peuvent payer la lumière et les autres. Hôpitaux, écoles et ateliers tournent au ralenti, faute de courant stable. L’énergie n’est plus seulement un secteur sinistré : elle est devenue le goulet d’étranglement de toute reprise économique.

Le pétrole, ligne de front et monnaie d’échange

La géographie des gisements a redessiné celle du pouvoir. À partir de 2017, l’essentiel des champs pétroliers de l’est est passé sous contrôle des Forces démocratiques syriennes (FDS), dominées par les Kurdes et appuyées par les États-Unis1. Damas s’est ainsi retrouvé privé de ses propres ressources, contraint d’importer du brut, notamment d’Iran.

Ce contrôle kurde du sous-sol a longtemps cristallisé un rapport de force avec le pouvoir central, prolongement de la question kurde et des tentatives d’Assad de reprendre le contrôle du nord-est. En mars 2025, après la chute du régime, les FDS ont accepté de rétrocéder les gisements au nouveau gouvernement, dont al-Omar, le plus vaste du pays, et le complexe gazier Conoco1. Le pétrole, longtemps ligne de front, redevenait levier de l’État.

Pétrole, gaz et grandes puissances

Au-delà du terrain, l’énergie syrienne a aussi été un théâtre de rivalités étrangères. Russie, Iran et États-Unis y ont défendu des intérêts contradictoires : ancrage stratégique pour Moscou, corridor terrestre vers la Méditerranée pour Téhéran, levier face à l’influence iranienne pour Washington.

Un épisode résume ces tensions. En 2009, Damas aurait écarté un projet de gazoduc qatari devant traverser la Syrie et la Turquie vers l’Europe, lui préférant un tracé reliant l’Iran et l’Irak3. Certains y ont vu une cause cachée de la guerre. La thèse est toutefois contestée : plusieurs analystes rappellent que le régime lui-même n’a jamais présenté le conflit comme une « guerre du gazoduc », et que les causes du soulèvement sont d’abord internes4. La prudence s’impose : l’énergie a pesé sur la géopolitique syrienne, sans en être le moteur unique.

Reconstruire dans le noir

L’héritage est colossal. Les autorités syriennes estiment qu’il faudra plus de 30 milliards de dollars pour réhabiliter les secteurs du pétrole, du gaz, des mines, de l’électricité et de l’eau, dont une dizaine de milliards en urgence pour la seule production électrique5. La pénurie est quotidienne : le ministère de l’Électricité a reconnu ne recevoir qu’une fraction du gaz et du carburant nécessaires au fonctionnement de ses centrales2.

Mais la chute du régime a débloqué des financements jusque-là interdits. Un accord avec le Qatar, d’un montant de 7 milliards de dollars, prévoit la construction de quatre centrales à gaz et d’une centrale solaire, soit environ 5 gigawatts de capacité nouvelle et la promesse de dizaines de milliers d’emplois6. Cette relance, encore suspendue à la levée durable des sanctions, dépendra de la manière dont la reconstruction sera pilotée — et de qui en tirera profit.

Le courant, test de la nouvelle Syrie

Rallumer la Syrie sera moins une affaire de gisements que de gouvernance. Les chiffres donnent le vertige, mais l’essentiel se jouera ailleurs : dans la transparence des contrats, le partage des revenus du pétrole de l’est, la capacité à attirer des investisseurs encore frileux. Le signal à surveiller est simple et concret : le nombre d’heures de courant par jour. Tant qu’il restera à deux ou trois, la reconstruction restera une promesse — pas une réalité.

Pour aller plus loin

Questions fréquentes

Combien de pétrole la Syrie produisait-elle avant la guerre ?

Environ 380 000 barils par jour, ce qui assurait entre 20 et 25 % des recettes de l'État. La production s'est effondrée pendant le conflit, tombant à environ 40 000 barils par jour en 2015, puis entre 15 000 et 30 000 en 2019.

Qui contrôlait les champs pétroliers syriens pendant la guerre ?

Après l'éviction de l'État islamique, l'essentiel des gisements de l'est, notamment al-Omar et le complexe gazier Conoco, est passé sous contrôle des Forces démocratiques syriennes, dominées par les Kurdes et appuyées par les États-Unis, jusqu'à un accord de rétrocession en mars 2025.

Pourquoi la Syrie manque-t-elle d'électricité ?

Plus de 70 % des centrales et lignes de transport ont été endommagées, et la capacité de production est tombée de 9,5 GW avant 2011 à environ 1,6 GW. Dans de nombreuses régions, le réseau ne fournit que 2 à 4 heures de courant par jour.

Qu'est-ce que l'accord gazier syro-qatari ?

Conclu après la chute d'Assad, cet accord de 7 milliards de dollars prévoit la construction de quatre centrales à gaz et d'une centrale solaire, soit environ 5 GW de capacité nouvelle. Il vise à fournir une part majeure de l'électricité du pays et à créer des dizaines de milliers d'emplois.

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Rédaction · Analyse stratégique

L'Institut des Sciences Stratégiques publie des analyses indépendantes sur la géopolitique, la défense et les transformations du pouvoir au XXIe siècle.

Sources

  1. Al Jazeera, « Syria’s war-ravaged oil sector faces tough road to recovery, analysts say », Al Jazeera, 20 janvier 2026. https://www.aljazeera.com/economy/2026/1/20/syrias-war-ravaged-oil-sector-faces-tough-road-to-recovery-analysts-say 2 3 4 5

  2. Argus Media, « Syria’s energy reset reflects geopolitical shifts », Argus Media, 2026. https://www.argusmedia.com/en/news-and-insights/latest-market-news/2759982-syria-s-energy-reset-reflects-geopolitical-shifts 2 3

  3. Small Wars Journal, « Assad’s Fall and the Qatari Gas Pipeline: A Risky Bet or Potential Source of Relief? », Small Wars Journal, 5 février 2025. https://smallwarsjournal.com/2025/02/05/assads-fall-and-the-qatari-gas-pipeline/

  4. Middle East Eye, « The “Pipelineistan” conspiracy: The war in Syria has never been about gas », Middle East Eye, 2018. https://www.middleeasteye.net/big-story/pipelineistan-conspiracy-war-syria-has-never-been-about-gas

  5. Argus Media, « Syria’s energy reset reflects geopolitical shifts », Argus Media, 2026. https://www.argusmedia.com/en/news-and-insights/latest-market-news/2759982-syria-s-energy-reset-reflects-geopolitical-shifts

  6. New Arab, « Gridlocked: Why Syria’s future hinges on its energy sector », The New Arab, 2025. https://www.newarab.com/analysis/gridlocked-why-syrias-future-hinges-its-energy-sector

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