Syrie : la justice internationale à l'épreuve d'Assad
Procès en Europe, affaire à La Haye, photos César : comment la justice internationale tente de juger les crimes du régime Assad, avant et après sa chute en 2024.

À retenir
- Tant qu'Assad gouvernait, la voie de la Cour pénale internationale était bloquée par les veto russe et chinois.
- La compétence universelle a permis des procès en Europe, dont la condamnation à perpétuité d'Anwar Raslan en Allemagne (2022).
- Pays-Bas et Canada ont saisi la Cour internationale de Justice contre l'État syrien pour torture en 2023.
- La chute du régime, en décembre 2024, a ouvert les prisons et les archives, mais Assad s'est réfugié en Russie.
- Photos César et travail de l'IIIM constituent un socle de preuves pour les poursuites à venir.
Pendant treize ans, une même image a hanté les couloirs des tribunaux du monde entier sans qu’aucun n’ait pu en juger l’auteur : celle d’un État qui torturait à l’échelle industrielle, à l’abri de ses parrains. Tant que Bachar al-Assad gouvernait, sa survie même était un défi lancé à la justice internationale. Sa chute, en décembre 2024, n’a pas effacé ce défi — elle l’a déplacé.
Une impunité verrouillée au sommet
Le premier obstacle est juridique, et il est de taille : la Syrie n’a jamais ratifié le Statut de Rome, le traité fondateur de la Cour pénale internationale (CPI). La seule porte d’entrée passait donc par le Conseil de sécurité de l’ONU. Or, en 2014, la Russie et la Chine ont opposé leur veto à une résolution qui aurait renvoyé la situation syrienne devant la CPI1.
Le résultat : pendant que les preuves s’accumulaient, la juridiction censée juger les pires crimes restait paralysée. Cette impasse a nourri un sentiment d’impunité et illustré crûment les limites du multilatéralisme, déjà éprouvées sur le dossier des armes chimiques et des normes internationales. Tant que le régime tenait, ses dirigeants se savaient hors d’atteinte.
La compétence universelle, voie de contournement
Faute de tribunal international, la justice est passée par les États. Plusieurs pays européens reconnaissent la « compétence universelle », qui les autorise à poursuivre crimes de guerre et crimes contre l’humanité, où qu’ils aient été commis2. L’Allemagne en a fait l’usage le plus retentissant.
Le 13 janvier 2022, un tribunal de Coblence condamne à la réclusion à perpétuité Anwar Raslan, ancien colonel des services de renseignement syriens, reconnu coupable de crimes contre l’humanité : plus de 4 000 cas de torture et plusieurs dizaines de meurtres dans une prison de Damas qu’il supervisait en 2011-20123. C’est la première condamnation d’un haut responsable du régime pour les atrocités de la guerre. Après plus de cent audiences et des centaines de témoins, la Cour fédérale de justice rejette son pourvoi en août 2024, rendant la peine définitive3.
Documenter pour ne pas oublier
Ces procès n’auraient pas été possibles sans un travail acharné de documentation. La pièce la plus glaçante porte un nom de code : César. En 2013, un photographe de la police militaire syrienne fait sortir clandestinement 53 275 clichés montrant les corps émaciés et suppliciés de détenus morts en détention4. Ces images, comme l’a montré l’ampleur des crimes de Saidnaya — où Amnesty International a documenté plus de 13 000 exécutions extrajudiciaires entre 2011 et 2015 — donnent corps à l’horreur des prisons du régime5.
Côté institutionnel, l’ONU a créé en 2016 un Mécanisme international, impartial et indépendant (IIIM), opérationnel depuis 2018, chargé de réunir les preuves des crimes les plus graves commis depuis mars 2011. Le mécanisme a reçu 280 demandes de quinze juridictions et facilité 143 enquêtes distinctes6. Photos César et dossiers de l’IIIM ont directement nourri les procès européens, dont celui de Coblence4.
La Haye saisie de la torture
Au-delà des individus, c’est la responsabilité de l’État syrien qui a été portée devant la justice. En 2023, les Pays-Bas et le Canada ont saisi la Cour internationale de Justice (CIJ) pour violation de la Convention contre la torture. Le 16 novembre 2023, la Cour a ordonné à la Syrie de prendre toutes les mesures en son pouvoir pour prévenir les actes de torture7. Procédure entre États, et non contre des individus, elle vise à établir la responsabilité de l’État — un signal politique autant que juridique.
Pour étayer leur requête, La Haye s’est appuyée sur des preuves abondantes fournies par des victimes et des survivants syriens, ainsi que sur un rapport confidentiel de l’IIIM consacré au système de détention, achevé en juin 20246. Le procès de Coblence n’est d’ailleurs pas resté isolé : d’autres juridictions européennes, en Allemagne, en France ou ailleurs, ont ouvert des enquêtes ou prononcé des condamnations contre d’anciens agents du régime, faisant de la compétence universelle le principal levier de justice tant que les voies internationales restaient closes.
Après la chute : une fenêtre, des angles morts
Le 8 décembre 2024, l’effondrement du régime bouleverse l’équation. Les prisons s’ouvrent, les archives deviennent accessibles, des dizaines de milliers de familles cherchent leurs disparus8. Pour les enquêteurs, c’est une mine de preuves et de témoignages, qui prolonge le drame des réfugiés et des exilés syriens.
Mais les obstacles demeurent. Bachar al-Assad s’est réfugié en Russie, hors de portée des juridictions9. La CPI reste sans compétence automatique, même si le nouveau pouvoir pourrait, en théorie, l’accepter via l’article 12(3) du Statut de Rome9. Surtout, la Syrie doit désormais bâtir une justice transitionnelle crédible, capable de juger sur son sol sans rouvrir les plaies sectaires — enjeu qui rejoint celui de la stabilité régionale. Le signal à surveiller : la préservation des archives du régime et la capacité des nouvelles autorités à transformer une décennie de documentation en procès équitables.
Pour aller plus loin
Questions fréquentes
Pourquoi la Cour pénale internationale n'a-t-elle pas jugé Assad ?
La Syrie n'a jamais ratifié le Statut de Rome. La seule voie passait par le Conseil de sécurité de l'ONU, mais la Russie et la Chine ont opposé leur veto à une saisine en 2014. Faute de renvoi, la CPI n'a pas pu ouvrir d'enquête sur les crimes commis en Syrie.
Qu'est-ce que la compétence universelle ?
C'est le principe qui autorise un État à juger les crimes les plus graves — crimes de guerre, crimes contre l'humanité — quel que soit le lieu où ils ont été commis et la nationalité des auteurs. L'Allemagne l'a appliquée pour condamner d'anciens responsables syriens, faute d'accès à un tribunal international.
Que sont les photos César ?
En 2013, un photographe de la police militaire syrienne, surnommé César, a fait sortir clandestinement 53 275 clichés montrant des milliers de corps de détenus morts sous la torture. Ce fonds documentaire est devenu une pièce maîtresse dans les enquêtes et procès pour crimes du régime.
La chute d'Assad change-t-elle la donne judiciaire ?
Oui et non. L'ouverture des prisons et des archives en décembre 2024 a libéré des preuves et des témoins. Mais Assad s'est réfugié en Russie, hors de portée des juridictions, et la Syrie reste à doter d'une justice transitionnelle crédible pour juger les responsables sur son sol.
Sources
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« Syria Needs the International Criminal Court », Just Security, consulté en juin 2026. https://www.justsecurity.org/106846/syria-international-criminal-court/ ↩
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« Seeking Justice for Syria: How an Alleged Intelligence Officer was Put on Trial in Germany », Human Rights Watch, 6 janvier 2022. https://www.hrw.org/feature/2022/01/06/seeking-justice-for-syria/how-an-alleged-intelligence-officer-was-put-on-trial-in-germany ↩
-
« Syria trial in Koblenz: Life sentence for Anwar R for crimes against humanity », European Center for Constitutional and Human Rights (ECCHR), 13 janvier 2022. https://www.ecchr.eu/en/press-release/syria-verdict-anwar-r/ ↩ ↩2
-
« Caesar Files revealing gruesome crimes in Syrian prisons revisited after Assad regime’s fall », Anadolu Agency, 2024. https://www.aa.com.tr/en/middle-east/caesar-files-revealing-gruesome-crimes-in-syrian-prisons-revisited-after-assad-regimes-fall/3423159 ↩ ↩2
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« Syria: Secret campaign of mass hangings and extermination at Saydnaya Prison », Amnesty International, 7 février 2017. https://www.amnesty.org/en/latest/news/2017/02/syria-investigation-uncovers-governments-secret-campaign-of-mass-hangings-and-extermination-at-saydnaya-prison/ ↩
-
« International Crimes Accountability Matters in Post-Assad Syria », Carnegie Endowment for International Peace, janvier 2025. https://carnegieendowment.org/research/2025/01/international-crimes-accountability-matters-in-post-assad-syria?lang=en ↩ ↩2
-
« World Court Rules Against Syria in Torture Case », Human Rights Watch, 16 novembre 2023. https://www.hrw.org/news/2023/11/16/world-court-rules-against-syria-torture-case ↩
-
« Recommendations on Next Steps for Comprehensive Justice for Syria », Human Rights Watch, 17 novembre 2025. https://www.hrw.org/news/2025/11/17/recommendations-on-next-steps-for-comprehensive-justice-for-syria ↩
-
« How can the Assad regime be prosecuted by the ICC? », Middle East Monitor, 19 décembre 2024. https://www.middleeastmonitor.com/20241219-how-can-the-assad-regime-be-prosecuted-by-the-icc/ ↩ ↩2
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