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Minorités religieuses syriennes : le pari risqué d'Assad

Alaouites, chrétiens, druzes : comment le régime Assad a noué un pacte de protection avec les minorités, et ce que sa chute en 2024 a fait voler en éclats.

Par ISS10 décembre 2024, mis à jour le 4 juin 2026Lecture 5 min
Église et minaret côte à côte dans une vieille ville syrienne, symbole de la diversité religieuse du pays.
Église et minaret côte à côte dans une vieille ville syrienne, symbole de la diversité religieuse du pays. (Image d'illustration IA © ISS 2024)

À retenir

  1. Le régime Assad s'est présenté comme le protecteur des minorités face à la menace d'un pouvoir sunnite radical.
  2. Les alaouites, 10 à 15 % de la population, occupaient des postes clés dans l'armée et la sécurité, surtout sur la côte.
  3. Chrétiens (environ 5 % aujourd'hui) et druzes (environ 3 %) ont oscillé entre soutien prudent et inquiétude.
  4. La chute du régime en décembre 2024 a brisé ce pacte et exposé les alaouites à des représailles.
  5. En mars 2025, les violences sur la côte ont fait, selon un comité officiel, au moins 1 426 morts alaouites.

Pendant un demi-siècle, le régime Assad a tenu un discours simple et redoutablement efficace : sans nous, c’est le chaos sectaire. Aux alaouites, aux chrétiens, aux druzes, le pouvoir promettait la protection contre un péril sunnite radical. Ce pacte a fait sa force. Sa chute, en décembre 2024, en a révélé le prix — et la fragilité.

Une mosaïque sous tutelle

La Syrie est un carrefour religieux. Les sunnites forment la majorité ; les alaouites, branche du chiisme, représentent environ 10 à 15 % de la population1. Les chrétiens, longtemps autour de 10 %, ont vu leur part chuter depuis 2011 jusqu’à environ 5 %, soit quelque 1,2 million de personnes2. Les druzes, dont la foi mêle des éléments de l’islam à des croyances préislamiques, comptent pour environ 3 % et se concentrent dans le sud du pays1.

Sur cette diversité, le régime a bâti une architecture de pouvoir. Sous Hafez al-Assad, qui dirige la Syrie de 1971 à 2000, les alaouites accèdent à des positions clés dans l’armée et le gouvernement1. Installés surtout sur la côte, à Lattaquié et Tartous, ils voient leur alignement avec le régime comme un moyen de survie et d’ascension3. Le favoritisme nourrit le ressentiment des sunnites, mais consolide une loyauté de fer au sommet de l’appareil sécuritaire.

Le calcul des minorités

Pour les autres communautés, le soutien relève d’un calcul plus prudent. Les druzes, historiquement marginalisés, trouvent sous le régime un degré de protection en échange de leur appui1. Le pouvoir développe aussi des relations mutuellement avantageuses avec la minorité chrétienne1. Beaucoup de minorités voient dans le régime, malgré son impopularité croissante, leur rempart contre la violence sectaire1. La peur de l’extrémisme sunnite devient ainsi le ciment de leur allégeance.

Mais ce soutien n’a rien de monolithique. Au sein même de la communauté alaouite, des voix dissidentes s’élèvent contre les excès du régime et la brutalité de la répression. Chrétiens et druzes oscillent entre loyauté de circonstance et inquiétude pour leurs libertés, certains dénonçant l’absence de pluralisme tout en redoutant l’alternative. Cette ambivalence rappelle celle d’autres communautés prises dans l’étau du conflit, comme l’analyse notre dossier sur la population kurde et l’autonomie limitée concédée par le régime.

Une instrumentalisation à double tranchant

Le régime a fait de la religion un instrument politique. En se posant en garant de la sécurité des minorités, il a transformé la peur en ressource de pouvoir. Cette stratégie a renforcé son emprise, mais elle a aussi creusé les fractures de la société syrienne. En liant le sort de communautés entières à la survie d’un homme, le pouvoir a accentué une polarisation dont il avait besoin pour se présenter en seul recours.

L’effet pervers est double. D’un côté, le soutien des alaouites a permis à Assad de tenir malgré une opposition massive. De l’autre, cet adossement à une seule communauté a fragilisé toutes les minorités le jour où le régime a vacillé. Car une protection conditionnée à un régime n’a de valeur que tant qu’il dure. Beaucoup de ceux qui sont restés — médecins, fonctionnaires, familles entières — l’ont payé au prix fort, alors que d’autres rejoignaient l’immense exode des professionnels et de la classe moyenne syrienne.

Cette stratégie a aussi divisé la communauté internationale. Des puissances occidentales ont condamné les violations des droits humains et imposé des sanctions, tandis que la Russie et l’Iran soutenaient Assad, notamment au nom de la défense des minorités face à l’extrémisme. Mais derrière la rhétorique protectrice, la réalité était plus crue : pour beaucoup d’alaouites des régions côtières, l’alignement avec le pouvoir ne tenait pas d’un privilège doré mais d’un réflexe de survie, dans une communauté qui a aussi payé un lourd tribut humain à la guerre du régime3.

Une protection en trompe-l’œil

Il faut se garder d’un récit trop simple. Le pacte protecteur n’a jamais signifié l’égalité ni la prospérité pour les minorités. Les alaouites ont fourni au régime ses officiers et ses soldats, et donc une part disproportionnée de ses morts au front ; les villages de la côte se sont vidés de leurs hommes3. Quant aux chrétiens, leur déclin démographique — d’environ 10 % de la population avant 2011 à quelque 5 % aujourd’hui — témoigne d’un exil massif que la « protection » du régime n’a nullement enrayé2. Sous Assad, la sécurité des minorités fut moins un droit garanti qu’un marchandage permanent, révocable au gré des intérêts du pouvoir.

Décembre 2024 : le pacte se brise

Le 8 décembre 2024, la chute du régime fait voler en éclats cette logique de protection. Pour les alaouites, longtemps identifiés au pouvoir, le basculement est périlleux : leur sort dépend désormais d’un nouveau pouvoir à dominante sunnite et de la capacité de celui-ci à contenir les soifs de vengeance. Dès décembre 2024, des tracts haineux visant les alaouites circulent, accompagnés d’images de sanctuaires alaouites vandalisés4.

Le pire survient au printemps. Du 6 au 17 mars 2025, des affrontements embrasent la côte : après une attaque coordonnée d’insurgés pro-Assad contre les forces du gouvernement de transition à Lattaquié et Tartous, des représailles frappent les civils alaouites5. Un comité gouvernemental a identifié 298 suspects impliqués dans de graves violations ayant fait au moins 1 426 morts au sein de la minorité alaouite en mars6. Le Conseil de sécurité de l’ONU a condamné les « violences généralisées » et les « tueries de masse de civils, en particulier au sein de la communauté alaouite »7. Amnesty International a réclamé que ces massacres soient enquêtés comme crimes de guerre8.

Les alaouites ne sont pas seuls à s’inquiéter. Druzes et chrétiens scrutent ces violences comme un test de la promesse d’inclusion des nouvelles autorités. Le sort des minorités est devenu le baromètre de la transition : ce que le nouveau pouvoir fera des alaouites de la côte dira, à toutes les communautés, si la Syrie d’après Assad protège ou persécute. La peur, longtemps instrumentalisée par le régime déchu, n’a pas disparu avec lui ; elle a seulement changé de camp et de visage2.

Reconstruire la confiance, ou rejouer la peur

La leçon est amère. En faisant des minorités les otages de sa survie, le régime Assad a légué à la Syrie nouvelle un héritage explosif : des communautés méfiantes, des comptes à régler, une côte alaouite à vif. Le défi des autorités de transition est immense, car la sécurité des minorités conditionne la reconstruction même du pays9. Si elles protègent réellement alaouites, chrétiens et druzes, elles désamorcent le poison sectaire entretenu pendant cinquante ans. Si elles échouent, la peur instrumentalisée par Assad pourrait renaître sous d’autres bannières — avec, à la clé, de nouveaux flux de réfugiés et une instabilité régionale durable, comme l’examine notre analyse de l’impact de la question syrienne sur la sécurité régionale. Le signal à surveiller : la justice rendue, ou non, pour les morts de mars 2025.

Pour aller plus loin

Questions fréquentes

Quelle place les alaouites occupaient-ils sous Assad ?

Les alaouites, branche du chiisme représentant 10 à 15 % de la population, occupaient des postes clés dans l'armée et la sécurité depuis Hafez al-Assad. Concentrés sur la côte, à Lattaquié et Tartous, ils voyaient l'alignement avec le régime comme un moyen de survie et de promotion.

Pourquoi des chrétiens ont-ils soutenu le régime ?

Beaucoup de chrétiens, dont la part est tombée d'environ 10 % à 5 % depuis 2011, redoutaient un pouvoir sunnite radical. Le régime entretenait avec eux une relation mutuellement avantageuse et se posait en protecteur, ce qui poussa une partie de la communauté à un soutien prudent.

Le soutien des minorités au régime était-il unanime ?

Non. Le soutien était traversé d'ambiguïtés. Des voix dissidentes s'élevèrent au sein même de la communauté alaouite contre les excès du régime. Druzes et chrétiens oscillaient entre loyauté de circonstance et inquiétude pour leurs libertés.

Qu'est-il arrivé aux minorités après la chute d'Assad ?

Le pacte de protection s'est effondré. En mars 2025, après une attaque pro-Assad, des représailles ont visé la côte alaouite : un comité gouvernemental a recensé au moins 1 426 morts. Le Conseil de sécurité de l'ONU a condamné ces massacres de civils.

ISS
Rédaction · Analyse stratégique

L'Institut des Sciences Stratégiques publie des analyses indépendantes sur la géopolitique, la défense et les transformations du pouvoir au XXIe siècle.

Sources

  1. House of Commons Library, « Syria one year after Assad: Religious minorities », UK Parliament, 2025. https://commonslibrary.parliament.uk/research-briefings/cbp-10429/ 2 3 4 5 6

  2. The Conversation, « Understanding the violence against Alawites and Druze in Syria after Assad », The Conversation, 2025. https://theconversation.com/understanding-the-violence-against-alawites-and-druze-in-syria-after-assad-255292 2 3

  3. Carnegie Endowment for International Peace, « Regime Change and Minority Risks: Syrian Alawites After Assad », Carnegie, juillet 2025. https://carnegieendowment.org/research/2025/07/syria-alawites-minority-postwar-post-assad?lang=en 2 3

  4. Al Jazeera, « Protests in Syria after “old” video shows attack on Alawite shrine », Al Jazeera, 25 décembre 2024. https://www.aljazeera.com/news/2024/12/25/protests-in-syria-after-old-video-shows-attack-on-alawite-shrine

  5. The Washington Post, « Hundreds killed in sectarian violence in Syria’s Alawite heartland », The Washington Post, 9 mars 2025. https://www.washingtonpost.com/world/2025/03/09/syria-sectarian-violence-alawite-minority/

  6. Al Jazeera, « More than 1,400 killed in sectarian violence in coastal Syria, report finds », Al Jazeera, 22 juillet 2025. https://www.aljazeera.com/news/2025/7/22/more-than-1400-killed-in-sectarian-violence-in-coastal-syria-report-finds

  7. Nations unies — Conseil de sécurité, « Security Council Adopts Presidential Statement Condemning Recent Violence in Syria » (S/PRST/2025/4), 14 mars 2025. https://press.un.org/en/2025/sc16020.doc.htm

  8. Amnesty International, « Syria: Coastal massacres of Alawite civilians must be investigated as war crimes », Amnesty International, avril 2025. https://www.amnesty.org/en/latest/news/2025/04/syria-coastal-massacres-of-alawite-civilians-must-be-investigated-as-war-crimes/

  9. The Conversation, « Why Syria’s reconstruction may depend on the fate of its minorities », The Conversation, 2025. https://theconversation.com/why-syrias-reconstruction-may-depend-on-the-fate-of-its-minorities-245913

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