Tchad : victime et protagoniste de la guerre au Soudan
Réfugiés, drones et soupçons de couloir d'armes pro-RSF : comment la guerre du Soudan fait du Tchad à la fois sanctuaire débordé et acteur accusé.

À retenir
- Le Tchad accueille environ 1,3 million de réfugiés soudanais, dont plus de 900 000 arrivés depuis 2023, l'un des exodes les plus rapides au monde.
- Des rapports onusiens et une enquête de Reuters décrivent un pont aérien émirati vers l'aérodrome d'Amdjarass, soupçonné d'armer les paramilitaires soudanais.
- N'Djamena dément tout transfert d'armes et invoque sa neutralité ; les Émirats parlent de « coups de communication ».
- Depuis fin 2025, la guerre déborde : drones soudanais sur le sol tchadien, soldats tués, frontière fermée.
- Le régime de Mahamat Idriss Déby, qui s'est offert un mandat de sept ans sans limite, navigue entre dépendance au Golfe et risque d'embrasement.
À Adré, la poussière ne retombe jamais. Sur cette langue de terre du Ouaddaï, à un jet de pierre du Darfour, des dizaines de milliers de Soudanais ont franchi la frontière à pied, hébétés, fuyant les massacres d’El-Geneina puis d’El-Fasher. Le Tchad n’a rien demandé à cette guerre. Et pourtant, il en est devenu l’un des nœuds : terre d’asile pour plus d’un million de déracinés, et soupçonné d’être le corridor par lequel transitent les armes qui nourrissent le carnage de l’autre côté. Victime et protagoniste, donc — un rôle dont N’Djamena se passerait volontiers.
Adré, porte d’entrée d’un exode parmi les plus rapides au monde
Les chiffres donnent le vertige. Depuis avril 2023, plus de 900 000 nouveaux réfugiés — pour l’essentiel des Darfouris — ont été enregistrés au Tchad ; en y ajoutant ceux d’avant-guerre, le pays héberge désormais environ 1,3 million de Soudanais1. Pour la seule année 2025, près de 180 000 personnes ont passé la frontière1. Rapporté à un pays de quelque dix-huit millions d’habitants, classé parmi les plus pauvres de la planète et déjà cerné par l’instabilité croissante au Sahel, l’effort est démesuré.
Le flot entre par une poignée de points de passage de l’Est — Adré et Adikong dans le Ouaddaï, Tiné dans le Wadi Fira, Ouré Cassoni dans l’Ennedi Est. En 2025, c’est ce dernier verrou qui a absorbé la majorité des arrivées1. Chaque offensive des paramilitaires soudanais déverse sa vague : la chute d’El-Fasher, capitale du Darfour-Nord tombée le 26 octobre 2025 après dix-huit mois de siège, a poussé plus de 60 000 personnes sur les routes en quatre jours, dont plus de 10 000 vers le camp d’Ouré Cassoni2.
Or l’accueil se délite faute de moyens. Le Programme alimentaire mondial a déjà réduit de moitié ses rations pour la majorité des réfugiés ; à Ouré Cassoni, certains survivent avec moins de la moitié du minimum d’eau quotidien3. En avril 2026, l’ONU chiffrait à 428 millions de dollars le déficit de financement pour le Tchad — 289 millions pour le HCR, 139 pour le PAM —, prévenant que l’année apporterait « des coupes plus profondes, de pires conditions et davantage de souffrance »3. Le sanctuaire tient debout, mais sur des béquilles.
Le pont aérien d’Amdjarass : ce que disent les enquêtes
C’est l’autre visage du Tchad dans cette guerre, et le plus controversé. Depuis 2023, des experts onusiens évoquent des « allégations crédibles » de transferts massifs d’armes des Émirats arabes unis vers deux voisins du Soudan, la Libye et le Tchad, au profit des Forces de soutien rapide (RSF), les paramilitaires de Mohammed Hamdan Daglo, dit « Hemedti »4. Le point névralgique se nomme Amdjarass : un aérodrome de l’est tchadien, à une cinquantaine de kilomètres de la frontière — et accessoirement ville natale de la famille Déby.
Une enquête de l’agence Reuters, reprise par plusieurs sources spécialisées, a recensé au moins 86 vols de cargo en provenance des Émirats ayant atterri sur cette piste depuis le début de la guerre5. Des appareils Iliouchine Il-76, des trajectoires qui semblent éviter la détection, des routes terrestres identifiées de l’aéroport vers le Darfour : un « pont aérien régional », selon le langage des rapporteurs5. Trois experts en armement cités par Reuters ont jugé que des caisses filmées à Amdjarass étaient « très probablement des munitions ou des armes, d’après le design et la couleur des boîtes »5.
La prudence s’impose cependant. Le rapport du panel d’experts, centré sur la période mai-octobre 2024, reconnaît n’avoir pu « confirmer qu’aucune fourniture militaire ait été transférée depuis Amdjarass » : le contenu exact des soutes n’a pas été matériellement établi5. L’allégation est documentée, étayée par le faisceau d’indices ; la preuve formelle, elle, manque encore. Le réseau spécialisé Global Initiative nuance d’ailleurs le tableau : le Tchad serait passé du statut de « base arrière principale » des RSF à celui de « corridor contesté et moins fiable », N’Djamena cherchant à prendre ses distances, jusqu’à restituer des véhicules pillés au Soudan et reconvoyés à travers la frontière6.
N’Djamena dément, Abou Dhabi parle de « coups de communication »
Face à ces accusations, deux récits s’opposent frontalement. D’un côté, Khartoum — c’est-à-dire l’armée régulière soudanaise (SAF) et son chef, le général Abdel Fattah al-Burhane — accuse ouvertement le Tchad de soutenir les RSF en armes et en mercenaires7. En mars 2025, le Soudan a porté plainte devant la Cour internationale de justice contre les Émirats, les accusant de complicité de génocide pour leur appui aux paramilitaires au Darfour4.
De l’autre, N’Djamena oppose un démenti catégorique et brandit sa neutralité dans ce qu’il qualifie de conflit interne soudanais7. Le Tchad rappelle que la piste d’Amdjarass a aussi accueilli un hôpital de campagne émirati ouvert en 2023 pour soigner les blessés « sans distinction de nationalité »8 — version humanitaire que la communication officielle met en avant contre la lecture militaire. Les Émirats, pour leur part, nient avec constance : leur ministère des Affaires étrangères dénonce une série « d’accusations sans fondement » et de « coups de communication » (PR stunts) orchestrés par l’armée soudanaise, et assure ne soutenir aucun camp tout en appelant à la fin de la guerre8.
Comment trancher ? On ne le peut pas entièrement, et l’honnêteté commande de le dire. Les faits établis sont les vols, les indices matériels et les routes terrestres ; les intentions et le contenu précis des cargaisons relèvent, eux, de l’allégation. Une chose est sûre en revanche : la realpolitik tchadienne a une logique. Au début de la guerre, le Darfour est tombé presque entièrement aux mains des RSF ; composer avec la force dominante d’en face relevait, pour N’Djamena, d’un calcul sécuritaire avant d’être une trahison9. Le Tchad évolue d’ailleurs dans un voisinage où les parrainages extérieurs se multiplient, de l’expansion de l’influence russe en Afrique aux mécènes du Golfe.
Le sang qui suinte par la frontière : une parenté ethnique explosive
Pour comprendre cette ambiguïté, il faut regarder la carte autrement : la frontière tchado-soudanaise n’a jamais épousé les peuples. Des communautés comme les Zaghawa et les Massalit chevauchent les deux États, tissant une parenté que les drapeaux ne défont pas9. Le clan Déby lui-même est zaghawa, ethnie présente des deux côtés du tracé colonial. Le défunt Idriss Déby Itno avait d’ailleurs pris le pouvoir, en 1990, en marchant depuis ces terres frontalières.
Cette intrication transforme chaque massacre du Darfour en onde de choc tchadienne. Depuis 2023, les RSF ciblent les communautés non arabes — Four, Zaghawa, Massalit. Les tueries d’El-Geneina contre les Massalit en juin 2023, puis la chute d’El-Fasher en 2025, ont été qualifiées par les enquêteurs onusiens de porteuses des « marques distinctives d’un génocide »10 ; Washington a, de son côté, qualifié de génocide les exactions des RSF au Darfour. Pour le Tchad, la menace n’est pas qu’humanitaire : une partie de ses propres ressortissants partagent l’identité des victimes, et l’arrivée d’hommes en armes, de rancœurs et de comptes à régler menace de rallumer les tensions communautaires d’un pays profondément stratifié selon des lignes ethniques et religieuses9.
De l’éclaboussure à la cible : quand les drones franchissent la ligne
Longtemps, le débordement resta accidentel. Depuis la fin 2025, il est devenu délibéré. Des drones soudanais frappent désormais le sol tchadien. En février 2026, après une incursion meurtrière, N’Djamena a fermé sa frontière de 1 300 kilomètres avec le Soudan11. En mars, une frappe sur la ville de Tiné a tué dix-sept personnes selon le gouvernement tchadien, à moins de cinquante mètres du poste de sécurité le plus proche12 ; une autre, près d’Adré, visait des réseaux de contrebande de carburant12.
L’armée soudanaise ne s’en cache plus : son commandant adjoint, le général Yasser al-Atta, a publiquement désigné « les aéroports de N’Djamena et d’Amdjarass » comme « des cibles légitimes » et menacé de représailles contre « Mahamat Kaka », le président tchadien13. N’Djamena a dénoncé des propos « irresponsables » assimilables à une déclaration de guerre, et Mahamat Idriss Déby a ordonné à son armée de riposter à toute attaque venue du Soudan12. Pour les analystes, le seuil de Tiné marque un tournant : la guerre est entrée dans sa « phase de régionalisation »13. Le Tchad, hier coulisse, est devenu théâtre — au risque de se greffer aux autres foyers de violence du continent, de l’expansion jihadiste en Afrique aux trafics transsahariens.
Un régime adossé au Golfe, sous tension
Tout cela pèse sur un pouvoir lui-même fragilisé. Mahamat Idriss Déby, dit « Kaka », a saisi le commandement à la mort de son père en avril 2021, avant de remporter une présidentielle contestée en mai 2024, avec 61,5 % des voix dans un climat de répression de l’opposition14. Aux législatives de fin 2024, boycottées par une partie de l’opposition, le parti présidentiel a raflé 124 sièges sur 18814. Puis, en octobre 2025, une révision constitutionnelle expéditive a porté le mandat de cinq à sept ans et levé toute limite : la voie d’une présidence à vie, sur le modèle paternel15. Une trajectoire qui n’a rien d’isolée sur un continent où, comme le montre le panorama de l’Afrique subsaharienne en 2026, dynasties et pouvoirs sans alternance se multiplient.
Cette concentration du pouvoir a un coût et une béquille. Le coût : un fossé social qui s’élargit, dans un pays où l’usage de la force par le fils a parfois dépassé celui du père15. La béquille : l’argent et les parrainages extérieurs, au premier rang desquels le Golfe. C’est là que se noue le dilemme tchadien — dépendre d’un mécène, les Émirats, dont l’engagement soudanais expose N’Djamena aux foudres de Khartoum, tout en clamant une neutralité que personne, à l’Est, ne croit plus tout à fait.
Le signal à surveiller : la frontière comme fusible
Le Tchad joue désormais sa stabilité sur 1 300 kilomètres de sable. Trois variables commanderont la suite. D’abord la frontière elle-même : chaque nouvelle frappe soudanaise sur le sol tchadien rapproche N’Djamena d’une intervention au-delà de la ligne, qu’il a déjà menacée de mener à l’intérieur du Soudan12 — un saut qui ferait basculer le pays de victime collatérale à belligérant. Ensuite l’aide humanitaire : si le déficit de 428 millions de dollars n’est pas comblé, l’Est tchadien risque de passer de la crise à l’effondrement, avec un million de réfugiés affamés sur une terre déjà exsangue3 — un test grandeur nature pour le partenariat Europe-Afrique face aux dynamiques démographiques. Enfin la cohésion interne : tant que la parenté zaghawa-massalit reste un pont d’humanité et non une mèche, le pire est différé. Le Tchad n’a pas voulu cette guerre. Il pourrait bien en devenir le prochain front.
Pour aller plus loin
Questions fréquentes
Combien de réfugiés soudanais le Tchad accueille-t-il ?
Le Tchad héberge environ 1,3 million de réfugiés soudanais, dont plus de 900 000 arrivés depuis le début de la guerre en avril 2023. Près de 180 000 personnes sont entrées durant la seule année 2025, faisant de ce pays sahélien pauvre l'un des premiers pays d'accueil au monde rapporté à sa population.
Le Tchad arme-t-il les paramilitaires soudanais ?
Des rapports d'experts de l'ONU et une enquête de Reuters décrivent un pont aérien émirati vers l'aérodrome tchadien d'Amdjarass, soupçonné d'alimenter les Forces de soutien rapide. N'Djamena dément formellement tout transfert d'armes et invoque sa neutralité ; aucune cargaison d'armes n'a été matériellement prouvée à bord des vols.
Pourquoi la guerre du Soudan déborde-t-elle sur le Tchad ?
Depuis fin 2025, des drones soudanais frappent le territoire tchadien, visant officiellement des bases ou des réseaux de contrebande proches de la frontière. Plusieurs soldats et civils tchadiens ont été tués. N'Djamena a fermé sa frontière de 1 300 km et menacé de représailles, signe d'une régionalisation du conflit.
Qui dirige le Tchad et quelle est sa position ?
Mahamat Idriss Déby, dit « Kaka », a succédé à son père en 2021 puis a été élu président en 2024. En octobre 2025, une révision constitutionnelle lui a octroyé un mandat de sept ans sans limite. Il revendique une stricte neutralité dans la guerre soudanaise, malgré les soupçons sur le rôle de son territoire.
Sources
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HCR, « Sudan Situation — Chad », Operational Data Portal / UNHCR, décembre 2025. https://data.unhcr.org/en/documents/download/121493 ↩ ↩2 ↩3
-
ONU Info, « ‘Blood on the sand. Blood on the hands’ : UN decries world’s failure as Sudan’s El Fasher falls », UN News, 31 octobre 2025. https://news.un.org/en/story/2025/10/1166224 ↩
-
HCR & Programme alimentaire mondial, « Funding shortfalls put lifelines at risk for Sudanese refugees in Chad », UNHCR Africa, 9 avril 2026. https://www.unhcr.org/africa/news/press-releases/funding-shortfalls-put-lifelines-risk-sudanese-refugees-chad ↩ ↩2 ↩3
-
Africa Defense Forum, « Evidence of UAE Supplying RSF Continues to Mount », ADF Magazine, janvier 2025. https://adf-magazine.com/2025/01/evidence-of-uae-supplying-rsf-continues-to-mount/ ↩ ↩2
-
Sudan Tribune, « UN details RSF supply routes as leaked report spotlights UAE-Chad flights », Sudan Tribune, 2025. https://sudantribune.com/article/299848 ↩ ↩2 ↩3 ↩4
-
Global Initiative Against Transnational Organized Crime, « The illicit transnational supply chains sustaining Sudan’s conflict », GI-TOC, 2025. https://globalinitiative.net/analysis/the-illicit-transnational-supply-chains-sustaining-sudans-conflict/ ↩
-
ChimpReports, « Kenya, South Sudan, Chad Accused of Facilitating Supply to Sudan’s RSF », ChimpReports, 2025. https://chimpreports.com/kenya-south-sudan-chad-accused-of-facilitating-supply-to-sudans-rsf/ ↩ ↩2
-
The National, « UAE rejects Sudanese army claims as ‘PR stunt’ », The National, 5 août 2025. https://www.thenationalnews.com/news/uae/2025/08/05/uae-rejects-sudanese-army-claims-as-pr-stunt/ ↩ ↩2
-
Horn Review, « Chad, Sudan’s War, and the Politics of the Borderlands », Horn Review, 2 avril 2026. https://hornreview.org/2026/04/02/chad-sudans-war-and-the-politics-of-the-borderlands/ ↩ ↩2 ↩3
-
ONU Info, « Sudan: ‘Hallmarks of genocide’ found in El Fasher, UN investigators detail mass killings and ethnic targeting », UN News, février 2026. https://news.un.org/en/story/2026/02/1166997 ↩
-
Al Jazeera, « Chad shuts border with Sudan after cross-border incursion kills soldiers », Al Jazeera, 23 février 2026. https://www.aljazeera.com/news/2026/2/23/chad-shuts-border-with-sudan-after-clashes-from-conflict-kills-five-troops ↩
-
Al Jazeera, « Drone attack from Sudan kills 17 people in Chad as war spills over border », Al Jazeera, 19 mars 2026. https://www.aljazeera.com/news/2026/3/19/drone-attack-from-sudan-kills-17-in-chad-as-conflict-spills-over ↩ ↩2 ↩3 ↩4
-
African Security Analysis, « Sudanese General Threatens Military Action Against Chad and South Sudan », African Security Analysis, 2025. https://www.africansecurityanalysis.org/updates/sudanese-general-threatens-military-action-against-chad-and-south-sudan ↩ ↩2
-
Human Rights Watch, « Chad: Political Transition Ends with Déby’s Election », HRW, 13 mai 2024. https://www.hrw.org/news/2024/05/13/chad-political-transition-ends-debys-election ↩ ↩2
-
Africa Defense Forum, « Sudan War Becomes ‘Direct Security Threat’ to Chad », ADF Magazine, mars 2026. https://adf-magazine.com/2026/03/sudan-war-becomes-direct-security-threat-to-chad/ ↩ ↩2
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