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Deepfakes : quand le faux devient une arme d'information

Hausse de 245 %, fraude à 25 millions à Hong Kong, hoax électoraux en 2025 : les deepfakes s'imposent comme une arme des conflits d'information modernes.

Par ISS2 janvier 2025, mis à jour le 4 juin 2026Lecture 6 min
Visage humain numérique fragmenté en pixels symbolisant la manipulation par deepfake.
Visage humain numérique fragmenté en pixels symbolisant la manipulation par deepfake. (Image d'illustration IA © ISS 2025)

À retenir

  1. Le deepfake — contenu audio ou vidéo truqué par IA — s'est imposé comme une arme des conflits d'information.
  2. Les incidents de deepfake ont bondi de 245 % sur un an à l'échelle mondiale.
  3. Une fraude par fausse visioconférence a coûté 25 millions de dollars à une entreprise à Hong Kong.
  4. Plusieurs scrutins de 2025 — Roumanie, Tchéquie, Irlande, Corée du Sud — ont été visés par des deepfakes.
  5. Le règlement européen sur l'IA impose l'étiquetage des contenus manipulés, avec des amendes pouvant atteindre 35 millions d'euros.

En 2022, une vidéo truquée montrait le président ukrainien appelant ses soldats à déposer les armes. Le faux a été démenti en quelques heures — mais il a donné un avant-goût d’une arme nouvelle. Trois ans plus tard, le deepfake n’est plus une curiosité : il falsifie des élections, vide des comptes en banque et installe un soupçon généralisé sur l’image et le son. Dans les conflits d’information, le faux est devenu une munition.

Une technologie banalisée

Le principe est désormais connu. Un deepfake est un contenu audio ou vidéo trompeur produit par intelligence artificielle : en s’appuyant sur de grandes quantités de données visuelles et sonores, des algorithmes d’apprentissage profond apprennent les traits d’une personne, superposent des visages ou imitent des voix avec un réalisme déconcertant. Ce qui a changé, c’est l’accessibilité : des outils grand public permettent à quiconque de fabriquer une vidéo truquée en quelques clics.

La conséquence se lit dans les chiffres. Les incidents de deepfake ont bondi de 245 % sur un an à l’échelle mondiale ; 25,9 % des dirigeants déclarent avoir subi au moins un incident visant leurs données financières, et 51,6 % anticipent une augmentation des attaques l’année suivante1. Le danger n’est plus théorique : il est devenu un risque opérationnel quantifié, qui touche aussi bien les États que les entreprises.

Élections sous influence

C’est sur le terrain électoral que les deepfakes ont le plus inquiété en 2025. Avant la présidentielle roumaine de mai, des escrocs ont diffusé sur les réseaux des vidéos truquées de plusieurs candidats vantant un faux placement gouvernemental2. Schéma identique avant les législatives tchèques d’octobre, avec des deepfakes de responsables politiques faisant la promotion de faux investissements destinés à soutirer des coordonnées bancaires2.

D’autres montages visaient directement le scrutin. Aux élections de la ville de Buenos Aires, en mai, deux deepfakes diffusés quelques heures avant l’ouverture des bureaux affirmaient faussement qu’un candidat s’était retiré ; en Irlande, à moins de quatre jours de la présidentielle d’octobre, une candidate a subi une fausse annonce de retrait2. En Corée du Sud, les autorités électorales ont porté plainte en juin contre des vidéastes ayant mis en ligne des deepfakes diffamatoires de candidats, dont l’un représenté en tenue de prisonnier2. Ces manœuvres prolongent la logique décrite dans l’impact des plateformes numériques sur les campagnes d’influence mondiale.

L’arme des opérations d’influence étatiques

Au-delà de l’escroquerie, le deepfake sert des opérations d’influence orchestrées. Avant les législatives moldaves de septembre 2025, un réseau de désinformation financé par la Russie a été démasqué : il promettait de rémunérer les internautes diffusant de la propagande pro-Kremlin, s’appuyait sur un agent conversationnel pour orienter les messages, et payait des fermes à clics en Afrique pour amplifier ses contenus via des comptes vérifiés — un système d’« amplification à la demande »3.

Le contexte de guerre a accéléré la prise de conscience. Les deepfakes apparus durant le conflit russo-ukrainien étaient peu sophistiqués et vite démasqués, notamment parce que le centre ukrainien de communication stratégique avait anticipé leur usage pour pousser à la reddition4. Mais des chercheurs alertent sur la nécessité de réguler ces contenus en droit international, précisément parce que leur réalisme progresse4. Le phénomène s’inscrit dans une guerre de l’information où l’IA démultiplie la portée des manipulations.

Le coût pour la confiance et les médias

Le danger le plus insidieux n’est peut-être pas le faux lui-même, mais le doute qu’il installe. Quand n’importe quelle vidéo peut être truquée, plus aucune n’est tout à fait crue — y compris les images authentiques. Les médias, déjà sous pression, doivent consacrer davantage de ressources à la vérification avant publication, au risque de ralentir la couverture d’événements et de laisser un vide que d’autres exploitent.

La fraude illustre l’ampleur des dégâts financiers possibles. Le cas confirmé le plus retentissant reste une fausse visioconférence à Hong Kong, où l’imitation de dirigeants a permis de détourner 25 millions de dollars d’une entreprise5. Les techniques se diversifient : usurpation de PDG en visio, clonage vocal au téléphone, contournement des procédures d’identification5. Face à cela, la vigilance humaine ne suffit plus : les experts recommandent des outils de détection du vivant et d’analyse forensique des médias, bien plus fiables que l’œil nu5.

Détecter, étiqueter, légiférer

La riposte se construit sur trois fronts. D’abord la technique : entreprises et laboratoires développent des algorithmes capables de repérer les artefacts d’un montage. Ensuite le droit. Le règlement européen sur l’IA encadre les deepfakes par des obligations de transparence et un étiquetage obligatoire ; sa première échéance de conformité est entrée en vigueur le 2 février 2025, et l’ensemble du texte doit s’appliquer en août 20266. Les sanctions peuvent atteindre 35 millions d’euros ou 7 % du chiffre d’affaires mondial6.

Pour rendre ces règles opérationnelles, la Commission européenne a publié le 17 décembre 2025 un premier projet de code de bonnes pratiques sur la transparence des contenus générés par IA, prévoyant marquage, filigrane numérique et métadonnées lisibles par machine7. Reste le troisième front, le plus difficile : l’éducation aux médias, pour armer le public d’un esprit critique. Ces efforts rejoignent les politiques publiques structurées comme la stratégie française 2026-2030 contre les manipulations de l’information.

Le signal à surveiller : la course entre fabrication et détection

Le deepfake s’est imposé comme une arme des conflits d’information, à la croisée de l’escroquerie, de la déstabilisation politique et de la guerre hybride. La technologie progressera, rendant les faux toujours plus crédibles. La vraie question des prochaines années sera celle de la course entre fabrication et détection : l’étiquetage et le filigrane suffiront-ils quand n’importe qui peut générer une vidéo indétectable ? Le repère à suivre est concret — l’efficacité réelle du code européen de marquage des contenus, attendu en application avec le règlement sur l’IA, dira si la traçabilité peut rétablir un socle de confiance, ou si le soupçon l’emportera durablement sur la preuve.

Pour aller plus loin

Questions fréquentes

Qu'est-ce qu'un deepfake ?

C'est un contenu audio ou vidéo truqué par intelligence artificielle. En combinant des algorithmes d'apprentissage profond, la technique superpose des visages ou imite des voix avec un réalisme tel qu'il devient difficile de distinguer le vrai du faux, notamment à partir de grandes quantités de données visuelles et sonores.

Les deepfakes ont-ils visé des élections récentes ?

Oui. En 2025, des deepfakes ont circulé avant les scrutins en Roumanie, en Tchéquie, en Irlande ou en Corée du Sud : fausses annonces de retrait de candidats, fausses promotions d'investissements, montages diffamatoires. Beaucoup servaient autant l'escroquerie financière que la manipulation politique.

Quel est le coût des fraudes par deepfake ?

Il peut être considérable. Le cas confirmé le plus important est une fausse visioconférence à Hong Kong, où une entreprise a perdu 25 millions de dollars. Les incidents mondiaux ont bondi de 245 % sur un an, et un quart des dirigeants déclarent en avoir subi visant leurs données financières.

Comment l'Europe encadre-t-elle les deepfakes ?

Le règlement européen sur l'IA impose des obligations de transparence et l'étiquetage clair des contenus manipulés. Un code de bonnes pratiques sur le marquage des contenus générés par IA a été présenté fin 2025, et les sanctions peuvent atteindre 35 millions d'euros ou 7 % du chiffre d'affaires mondial.

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Rédaction · Analyse stratégique

L'Institut des Sciences Stratégiques publie des analyses indépendantes sur la géopolitique, la défense et les transformations du pouvoir au XXIe siècle.

Sources

  1. Reality Defender, « EU AI Act: Deepfake Rules Impact All Industries in 2025 », Reality Defender, 2025. https://www.realitydefender.com/insights/which-companies-must-comply-with-the-eu-ai-acts-deepfake-requirements

  2. Centre for Emerging Technology and Security, « From Deepfake Scams to Poisoned Chatbots: AI and Election Security in 2025 », CETaS, Alan Turing Institute, 2025. https://cetas.turing.ac.uk/publications/deepfake-scams-poisoned-chatbots 2 3 4

  3. Incode, « 5 Shocking Cases of AI-Generated Deepfakes Interfering in Global Politics », Incode, 2025. https://www.incode.com/blog/5-shocking-cases-of-ai-generated-deepfakes-interfering-in-global-politics

  4. Oxford Academic, « Emerging need to regulate deepfakes in international law: the Russo–Ukrainian war as an example », Journal of Cybersecurity, 2025. https://academic.oup.com/cybersecurity/article/11/1/tyaf008/8127651 2

  5. HyperVerge, « 20+ Real Deepfake Examples That Shocked the World », HyperVerge, 2026. https://hyperverge.co/blog/examples-of-deepfakes/ 2 3

  6. Blackbird.AI, « Deepfake Detection Now Required Under European Union AI Act Rules », Blackbird.AI, 2025. https://blackbird.ai/blog/deepfake-detection-required-eu-ai-act-blackbird-ai-compass/ 2

  7. Commission européenne, « Code of Practice on marking and labelling of AI-generated content », Shaping Europe’s digital future, 17 décembre 2025. https://digital-strategy.ec.europa.eu/en/policies/code-practice-ai-generated-content

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