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Désinformation électorale : quand les scrutins deviennent des cibles

Moldavie, Roumanie, deepfakes et fermes de bots : comment les campagnes de désinformation pèsent sur les processus électoraux en 2025-2026, et comment y résister.

Par ISS2 janvier 2025, mis à jour le 4 juin 2026Lecture 5 min
Écran de smartphone affichant un flux d'informations, illustrant la désinformation sur les réseaux sociaux pendant une élection.
Écran de smartphone affichant un flux d'informations, illustrant la désinformation sur les réseaux sociaux pendant une élection. (Image d'illustration IA © ISS 2025)

À retenir

  1. En 2024, plus de 70 pays représentant près de la moitié de l'humanité ont voté, sur fond de craintes liées à l'IA.
  2. Le scénario catastrophe d'une déferlante de deepfakes n'a pas eu lieu, mais la défiance s'est installée.
  3. La Moldavie a subi en 2025 une ingérence russe d'une ampleur inédite, estimée à 200 millions d'euros en 2024.
  4. La présidentielle roumaine de 2024 a été annulée après des soupçons d'ingérence étrangère massive.
  5. L'Union européenne riposte via des équipes de réaction rapide contre la manipulation de l'information.

Le 28 septembre 2025, la Moldavie votait. Mais le scrutin se jouait aussi ailleurs : sur TikTok, où 1 347 faux comptes avaient généré 42 millions d’interactions, et dans des bureaux financés à coups de millions par Moscou1. Ce petit pays est devenu le laboratoire grandeur nature de la guerre informationnelle moderne. Partout, les élections — censées refléter la volonté populaire — sont devenues des cibles. Reste à mesurer l’ampleur réelle de la menace, entre panique et déni.

2024, l’« année de l’élection IA » qui n’a pas viré au chaos

L’année 2024 restera dans les annales démocratiques : plus de 70 pays, représentant près de la moitié de l’humanité, ont organisé des élections2. Les experts redoutaient un cataclysme, baptisé d’avance « l’élection de l’IA », tant la désinformation générée par les machines semblait menaçante2.

Le pire ne s’est pas produit. Les scénarios catastrophes — campagnes massives de deepfakes, attaques sur les infrastructures électorales — ne se sont pas matérialisés3. L’IA a surtout servi à des mèmes ludiques autant qu’à de la désinformation sérieuse, dans un paysage nuancé plutôt que dévastateur3. Des incidents notables ont tout de même émaillé l’année : en Inde, des deepfakes montraient des célébrités critiquant Narendra Modi et soutenant l’opposition, devenant viraux sur WhatsApp et YouTube4. L’Indonésie, qui votait en février 2024, a elle aussi affronté le défi des vidéos truquées4.

Le vrai défi, soulignent les chercheurs, réside moins dans la technologie que dans le discernement du public, beaucoup peinant à distinguer les contenus artificiels4. La diffusion de deepfakes et de désinformation automatisée érode la confiance, renforce les fractures politiques et déforme la perception des électeurs4. L’effet est d’autant plus corrosif dans les démocraties fragiles ou émergentes, où l’éducation numérique est faible et la liberté de la presse limitée4. Cette dynamique prolonge l’impact des plateformes numériques sur les stratégies politiques.

La Moldavie, vitrine de l’ingérence russe

Si l’apocalypse globale n’a pas eu lieu, certaines élections ont bel et bien été ciblées avec une intensité inédite. La Moldavie en est l’exemple le plus frappant. Ses législatives de septembre 2025 ont mis au jour l’architecture complète d’une opération d’ingérence étrangère1. Le montant donne le vertige : la Russie aurait dépensé environ 200 millions d’euros en 2024, contre 55 millions de dollars en 20231.

Les tactiques relèvent de l’industrie. Des médias-relais comme Pravda et Bloknot diffusaient des récits anti-européens blanchis via des sites aux apparences moldaves, tandis que des domaines miroirs publiaient de fausses histoires de façon synchronisée, visant particulièrement la diaspora1. Des fermes de bots — CopyCop, Evrazia — orchestraient des opérations automatisées : 155 faux comptes sur X totalisant six millions d’impressions1. S’y ajoutaient un vaste système d’achat de votes et plus de 1 000 cyberattaques contre les infrastructures gouvernementales en 20255. Des proxies russes payaient même des citoyens moldaves pour diffuser du contenu généré par IA5. Ces méthodes rejoignent les logiques décrites dans l’expansion de l’influence chinoise à travers les médias.

La Roumanie, ou l’élection qui a déraillé

L’ingérence peut aller jusqu’à faire dérailler un scrutin entier. La Roumanie en a fait l’amère expérience. Sa présidentielle de 2024 a été purement et simplement annulée, sur fond d’allégations d’ingérence russe6. Un candidat jusque-là inconnu avait été propulsé par un financement étranger et des messages populistes ciblés6.

L’ampleur de la manœuvre était considérable : plus de 34 attaques hybrides russes documentées contre la Roumanie en 2024, avec plus de 25 000 comptes TikTok et 5 000 canaux Telegram mobilisés en faveur du candidat d’extrême droite6. L’objectif dépassait le cas roumain. Les efforts d’ingérence dans les États membres, dont la Pologne et la Roumanie, visaient à saper la légitimité de l’Union européenne dans son ensemble, probablement pour affaiblir son soutien à l’Ukraine5. La désinformation électorale est ainsi devenue une arme géopolitique, comme l’illustre aussi la campagne de désinformation russe sur les JO de Milan 2026.

Riposter : entre modération, droit et esprit critique

Face à cette offensive, les démocraties s’organisent. L’Union européenne a franchi un cap : le 10 septembre 2025, le Parlement européen a adopté une résolution condamnant l’ingérence hybride russe en Moldavie et appelant à renforcer le soutien européen5. Des équipes de réaction rapide contre la manipulation de l’information étrangère (FIMI) se tiennent prêtes à épauler les États visés5.

Mais la riposte ne peut être seulement défensive. Elle passe par la responsabilité des plateformes dans la modération des contenus, par la transparence du financement des campagnes — afin d’identifier les acteurs malveillants — et par des sanctions contre les diffuseurs délibérés de fausses informations. Surtout, l’éducation aux médias apparaît comme le rempart le plus durable : apprendre à analyser les sources, vérifier les faits et comprendre le fonctionnement des algorithmes. Les chercheurs du Alan Turing Institute insistent sur la nécessité de renforcer la résilience du public plutôt que de courir après chaque faux contenu7. Car la désinformation prospère d’abord sur la crédulité et la défiance.

Le signal à surveiller : l’érosion silencieuse de la confiance

La leçon des dernières années est paradoxale. La grande vague de deepfakes annoncée pour 2024 ne s’est pas abattue, mais la menace s’est déplacée et affinée. Là où elle frappe — Moldavie, Roumanie — elle ne cherche pas tant à faire élire un camp qu’à abîmer la confiance dans le vote lui-même. C’est cette érosion silencieuse, plus que tel ou tel faux contenu spectaculaire, qui constitue le vrai danger. Une démocratie ne meurt pas d’une vidéo truquée, mais de la conviction installée que rien n’est vrai et que tout est manipulé. Le signal décisif à guetter n’est donc pas le prochain deepfake viral, mais le niveau de confiance des citoyens dans leurs propres institutions — le dernier rempart, et le plus difficile à reconstruire.

Pour aller plus loin

Questions fréquentes

La désinformation par IA a-t-elle bouleversé les élections de 2024 ?

Moins que redouté. Plus de 70 pays ont voté en 2024, année dite de « l'élection IA ». Mais les scénarios catastrophes — campagnes massives de deepfakes, attaques sur les infrastructures — ne se sont pas matérialisés. L'IA a surtout servi à des mèmes et à une désinformation diffuse, au tableau nuancé.

Que s'est-il passé en Moldavie en 2025 ?

Les élections législatives du 28 septembre 2025 ont révélé une opération d'ingérence étrangère d'une ampleur inédite. La Russie aurait dépensé environ 200 millions d'euros en 2024, via médias-relais, domaines miroirs, fermes de bots et achats de votes, visant particulièrement la diaspora moldave.

Pourquoi la présidentielle roumaine a-t-elle été annulée ?

Le scrutin présidentiel roumain de 2024 a été annulé sur fond d'allégations d'ingérence russe. Un candidat jusque-là inconnu avait été propulsé par un financement étranger et des messages populistes ciblés, avec plus de 25 000 comptes TikTok et 5 000 canaux Telegram mobilisés en sa faveur.

Comment lutter contre la désinformation électorale ?

Par une approche combinée : modération des plateformes, transparence du financement politique, sanctions des diffuseurs malveillants et surtout éducation aux médias. L'Union européenne déploie aussi des équipes de réaction rapide contre la manipulation de l'information étrangère pour épauler les États visés.

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Rédaction · Analyse stratégique

L'Institut des Sciences Stratégiques publie des analyses indépendantes sur la géopolitique, la défense et les transformations du pouvoir au XXIe siècle.

Sources

  1. Lowy Institute, « How Russia tried to manipulate Moldova’s election », Lowy Institute, 2025. https://www.lowyinstitute.org/the-interpreter/how-russia-tried-manipulate-moldova-s-election-what-it-reveals 2 3 4 5

  2. Rest of World, « How AI shaped global elections in 2024 », Rest of World, 2025. https://restofworld.org/2025/global-elections-ai-use/ 2

  3. Harvard Ash Center, « The apocalypse that wasn’t: AI was everywhere in 2024’s elections, but deepfakes and misinformation were only part of the picture », Ash Center, 2025. https://ash.harvard.edu/articles/the-apocalypse-that-wasnt-ai-was-everywhere-in-2024s-elections-but-deepfakes-and-misinformation-were-only-part-of-the-picture/ 2

  4. CIVICUS, « Future-Proofing Elections Against Deepfake Disinformation 2025 », CIVICUS, 2025. https://www.civicus.org/documents/ddi/final-deepfakes-elections-report-civicus-ddi-research-2025.pdf 2 3 4 5

  5. Platform for Peace and Humanity, « Russian Foreign Information Manipulation and Interference Operations in Recent South East Europe and Black Sea Region Elections », Platform for Peace and Humanity, 2025. https://peacehumanity.org/monitor/russian-foreign-information-manipulation-and-interference-operations-in-recent-south-east-europe-and-black-sea-region-elections/ 2 3 4 5

  6. Friends of Europe, « Hybrid warfare through disinformation: the case of Romania’s presidential election », Friends of Europe, 2025. https://www.friendsofeurope.org/insights/critical-thinking-hybrid-warfare-through-disinformation-the-recent-case-of-romania/ 2 3

  7. Centre for Emerging Technology and Security, « From Deepfake Scams to Poisoned Chatbots: AI and Election Security in 2025 », Alan Turing Institute (CETaS), 2025. https://cetas.turing.ac.uk/publications/deepfake-scams-poisoned-chatbots

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