Médias : l'offensive narrative mondiale de la Chine
De CGTN aux faux comptes générés par IA, comment la Chine combine médias d'État et réseaux sociaux pour peser sur l'opinion mondiale. Enquête 2025-2026.

À retenir
- La Chine déploie une stratégie médiatique mondiale mêlant médias d'État, accords avec la presse locale et réseaux sociaux.
- La chaîne CGTN diffuse dans 65 langues sous la tutelle du Département de la propagande du Parti communiste.
- En 2025, les opérations de désinformation comme « Spamouflage » sont entrées dans l'ère de l'intelligence artificielle.
- La stratégie « emprunter un bateau pour atteindre la mer » privilégie le Sud global, jugé plus réceptif.
- Freedom House et RSF alertent sur des méthodes plus discrètes, plus agressives et sur l'érosion de la liberté de la presse.
En février 2023 déjà, des chercheurs repéraient de faux présentateurs de télévision, entièrement générés par ordinateur, débitant des « informations » pro-chinoises pour un média fictif baptisé Wolf News. Deux ans plus tard, la technique a changé d’échelle. Entre fin 2024 et mars 2025, onze faux sites ont diffusé des contenus de la chaîne d’État CGTN reformulés par intelligence artificielle, maquillés en journalisme indépendant1. L’offensive médiatique chinoise est entrée dans une nouvelle ère.
Le socle : des médias d’État tentaculaires
La pièce maîtresse du dispositif reste classique : la télévision d’État. China Global Television Network (CGTN), bras international de la télévision centrale, est placée sous la tutelle directe du Département de la propagande du Parti communiste2. Reporters sans frontières la décrit comme un « mégaphone en 65 langues », conçu pour diffuser les récits de Pékin sur tous les continents2. Aux côtés de l’agence Xinhua, elle forme l’ossature d’un appareil pensé pour présenter une image valorisante de la Chine et contrer les critiques venues de l’étranger.
Mais Pékin a compris que la diffusion frontale a ses limites. D’où une stratégie plus subtile, résumée par une formule chinoise : « emprunter un bateau pour atteindre la mer ». Plutôt que d’imposer ses propres canaux, la Chine « emprunte » des médias étrangers existants pour relayer ses contenus3. Accords de partage d’articles avec des journaux locaux, formations de journalistes, transferts de technologie à des médias d’État étrangers : l’influence avance masquée, sous couvert de légitimité locale. Cette mécanique s’observe nettement en Amérique latine comme dans les enceintes multilatérales, ainsi que le montre notre analyse de l’influence chinoise dans les organisations internationales.
L’enquête de RSF sur l’Amérique latine illustre crûment cette méthode : « Au lieu de concurrencer les médias locaux, la Chine les utilise comme des canaux », résume l’organisation2. Des rédactions reprennent gratuitement des dépêches de Xinhua, faute de moyens pour couvrir l’international ; des journalistes sont invités à des voyages de presse soigneusement orchestrés ; des suppléments financés par Pékin se glissent dans des quotidiens de référence. Le résultat n’est pas toujours une propagande grossière, mais un glissement plus insidieux : la perspective chinoise devient une voix parmi d’autres, normalisée, tandis que les sujets sensibles — Xinjiang, Tibet, Hong Kong — disparaissent peu à peu du champ éditorial.
Le tournant : les réseaux sociaux et l’IA
Le second pilier, lui, est résolument numérique. Les réseaux sociaux permettent à Pékin de contourner les médias traditionnels et d’atteindre directement les audiences. Le réseau de propagande surnommé « Spamouflage » par les chercheurs en cybersécurité incarne cette bascule : des milliers de faux comptes qui vantent la Chine, attaquent les États-Unis et ciblent l’indépendance de Taïwan1. En août 2024, ce réseau générait jusqu’à 200 publications par jour visant des responsables canadiens ; en septembre 2025, il déployait de faux profils se faisant passer pour des électeurs américains1.
L’intelligence artificielle démultiplie cette capacité. Au-delà des faux sites repérés par Graphika, des chaînes d’État comme CGTN recourent désormais à des présentateurs synthétiques pour dépeindre une Amérique dystopique4. Le département d’État américain a documenté, dans un rapport dédié, comment Pékin cherche méthodiquement à remodeler l’environnement informationnel mondial, mêlant propagande, désinformation et censure5. La frontière entre information et fabrication devient floue, et la vérification, plus difficile. Cette montée en puissance s’inscrit dans la course sino-américaine à l’intelligence artificielle et dans une vision plus large de la gouvernance mondiale d’internet que Pékin cherche à façonner.
Le Sud global, cible prioritaire
L’effort n’est pas uniforme : il se concentre là où le terrain est jugé plus favorable. Les responsables chinois s’attachent à présenter leur pays comme un modèle, via des formations destinées à des personnels étrangers et des transferts de technologie à des médias d’État, en visant prioritairement le Sud global, considéré comme plus réceptif aux récits approuvés par le Parti3. Selon Freedom House, le Nigeria figure parmi les pays les plus vulnérables à cette influence6.
Les effets sont mesurables. Une étude universitaire établit un lien significatif entre l’aide chinoise et le recul de la liberté des médias dans les pays bénéficiaires3. Plus largement, Freedom House note que les projets d’influence de Pékin réussissent surtout à limiter le journalisme critique original sur la Chine et à asseoir une domination sur les médias en langue chinoise à l’étranger6. L’objectif n’est pas tant de convaincre que de neutraliser : étouffer les voix dissonantes plus que gagner les cœurs. Cette logique rejoint l’ancrage chinois en Asie centrale via l’Organisation de coopération de Shanghai.
Une efficacité réelle, mais des limites
Faut-il pour autant surestimer cette machine ? Plusieurs nuances s’imposent. Les médias chinois souffrent d’un déficit de crédibilité persistant : perçus comme des instruments du Parti, ils peinent à rivaliser avec des titres établis jouissant d’une réputation d’indépendance. Les campagnes de désinformation, si massives soient-elles, génèrent souvent peu d’engagement authentique et sont régulièrement démasquées par les chercheurs. La quantité ne fait pas la conviction.
Reste que l’investissement est colossal et la trajectoire constante. Sous Xi Jinping, l’appareil médiatique d’État s’est étendu de manière continue, et les méthodes se font, selon Freedom House, plus discrètes et plus agressives6. La Chine ne cherche pas seulement à raconter sa propre histoire : elle entend redéfinir les normes mêmes de l’information et fragmenter le paysage médiatique mondial à son avantage.
Le succès se mesure d’ailleurs moins en adhésions qu’en silences. L’objectif n’est pas nécessairement de faire aimer la Chine, mais de rendre les critiques plus rares, plus prudentes, plus coûteuses pour ceux qui les formulent. Un journal qui dépend de contrats publicitaires chinois, un chercheur qui craint de perdre son visa, un influenceur qui redoute la démonétisation : autant d’autocensures discrètes qui, additionnées, façonnent un environnement informationnel plus favorable à Pékin. C’est une bataille de longue haleine, où la patience et la profondeur des moyens comptent davantage que les coups d’éclat. Et c’est précisément ce qui la rend difficile à contrer pour des démocraties habituées à raisonner en cycles courts.
Ce qu’il faut surveiller
L’offensive narrative chinoise repose désormais sur deux jambes : un appareil d’État massif et une guérilla numérique dopée à l’IA. À elles deux, elles dessinent une ambition qui dépasse la simple communication : façonner durablement la manière dont le monde perçoit la Chine, et avec elle, les notions mêmes de démocratie, de développement et de vérité. Le signal à guetter n’est pas la prochaine campagne démasquée — il y en aura beaucoup —, mais la capacité des démocraties à y répondre sans renier leurs propres principes de liberté de la presse. La vraie bataille n’est pas entre deux propagandes, mais entre un modèle de contrôle et un modèle de pluralisme. Son issue se jouera autant à Lagos ou à Brasília qu’à Pékin.
Pour aller plus loin
Questions fréquentes
Qu'est-ce que CGTN ?
China Global Television Network est le bras international de la télévision centrale chinoise, placé sous la tutelle du Département de la propagande du Parti communiste. Selon Reporters sans frontières, elle diffuse dans 65 langues pour promouvoir les récits de Pékin auprès d'audiences du monde entier.
Qu'est-ce que le réseau Spamouflage ?
C'est le nom donné par les chercheurs en cybersécurité à un réseau de propagande pro-chinoise opérant via de faux comptes. Il vante la Chine, critique les États-Unis et attaque l'indépendance de Taïwan. En septembre 2025, il a déployé de faux profils se faisant passer pour des électeurs américains.
Comment l'IA change-t-elle la propagande chinoise ?
Un rapport de Graphika a identifié 11 faux sites créés entre fin 2024 et mars 2025, diffusant des résumés d'articles de CGTN générés par IA et présentés comme du contenu original. Des chaînes d'État utilisent aussi des présentateurs synthétiques pour dépeindre une Amérique dystopique.
Quelle région la Chine vise-t-elle en priorité ?
Le Sud global, jugé plus réceptif aux récits approuvés par le Parti. Selon Freedom House, le Nigeria est le pays le plus vulnérable à cette influence. La Chine y privilégie les accords de partage de contenu et la formation de journalistes locaux plutôt que la concurrence frontale.
Sources
-
The Diplomat, « For Beijing’s Foreign Disinformation, the Era of AI-Driven Operations Has Arrived », The Diplomat, septembre 2025. https://thediplomat.com/2025/09/for-beijings-foreign-disinformation-the-era-of-ai-driven-operations-has-arrived/ ↩ ↩2 ↩3
-
Reporters sans frontières, « A 65-language megaphone: how Chinese state-media CGTN is shaping global narratives », RSF, 2025. https://rsf.org/en/65-language-megaphone-how-chinese-state-media-cgtn-shaping-global-narratives ↩ ↩2 ↩3
-
Oxford Academic, « Chinese foreign aid and the erosion of media freedom », International Relations of the Asia-Pacific, 2025. https://academic.oup.com/irap/article/25/3/lcaf011/8371467 ↩ ↩2 ↩3
-
Radio Free Asia, « China’s deepfake anchors spread disinformation on social media, Graphika says », Radio Free Asia, 2023. https://www.rfa.org/english/news/china/china-deepfake-02082023032941.html ↩
-
U.S. Department of State, « How the People’s Republic of China Seeks to Reshape the Global Information Environment », U.S. Department of State, 2023. https://2021-2025.state.gov/gec-special-report-how-the-peoples-republic-of-china-seeks-to-reshape-the-global-information-environment/ ↩
-
Freedom House, « Beijing Is Intensifying Its Global Push for Media Influence, Turning to More Covert and Aggressive Tactics », Freedom House, 2022. https://freedomhouse.org/article/new-report-beijing-intensifying-its-global-push-media-influence-turning-more-covert-and ↩ ↩2 ↩3
Recevez nos analyses chaque mercredi.
Une synthèse hebdomadaire des dynamiques géopolitiques, technologiques et de défense.


