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Chine et Russie au Proche-Orient : deux trajectoires opposées

Pékin engrange milliards et médiations, Moscou recule après la chute d'Assad : l'ascension contrastée de la Chine et de la Russie dans le monde arabe.

Par ISS30 janvier 2025, mis à jour le 4 juin 2026Lecture 6 min
Drapeaux de la Chine et de la Russie devant une skyline de gratte-ciel du Golfe.
Drapeaux de la Chine et de la Russie devant une skyline de gratte-ciel du Golfe. (Image d'illustration IA © ISS 2025)

À retenir

  1. Le Moyen-Orient a été le premier bénéficiaire des nouvelles routes de la soie en 2024, avec 39 milliards de dollars d'investissements chinois.
  2. Le commerce sino-arabe du Golfe devrait passer de 225 milliards de dollars en 2023 à 325 milliards d'ici 2027, dépassant l'Occident.
  3. La chute de Bachar al-Assad fin 2024 a porté un coup sévère à l'influence russe dans la région.
  4. Les puissances arabes pratiquent le hedging : elles courtisent Pékin économiquement tout en gardant leurs liens de défense avec Washington.

Pendant des années, on a parlé de la Chine et de la Russie comme d’un duo cherchant, de concert, à déloger l’Occident du monde arabe. Cette image est désormais trompeuse. Depuis la fin de 2024, les deux puissances suivent des trajectoires diamétralement opposées : l’une consolide patiemment son empire économique, l’autre encaisse le plus dur revers de sa stratégie régionale depuis une décennie. L’une mise sur les milliards et les médiations, l’autre voit son principal point d’appui s’effondrer. Récit d’une divergence.

La Chine, marche triomphale par l’économie

Pékin avance, méthodique et puissant. En 2024, le Moyen-Orient est devenu le premier bénéficiaire des investissements des nouvelles routes de la soie, avec 39 milliards de dollars, soit un bond de 102 % par rapport à 20231. L’Arabie saoudite a capté 18,9 milliards, l’Irak 9 milliards, les Émirats arabes unis 3,1 milliards1. Depuis le lancement de l’initiative, les entreprises chinoises ont signé pour 103 milliards de dollars de contrats d’infrastructures dans les seuls pays du Conseil de coopération du Golfe1.

La trajectoire commerciale est tout aussi spectaculaire. Les échanges entre le Golfe et la Chine devraient passer de 225 milliards de dollars en 2023 à 325 milliards d’ici 2027, dépassant ainsi le commerce du Golfe avec les économies occidentales2. La Chine est désormais le partenaire commercial le plus important de la région, devant l’Occident2.

Surtout, Pékin a changé de logiciel. Là où l’Occident voyait le Golfe comme un simple robinet de pétrole, la Chine y tisse une présence industrielle de long terme. Les deals énergétiques de 2024 ont atteint 24,3 milliards de dollars, dont une raffinerie irakienne de 8 milliards, mais aussi 11,8 milliards de projets d’énergie verte1. Les entreprises chinoises se sont alliées aux fonds souverains du Golfe pour développer terminaux portuaires et zones industrielles — du terminal de Khalifa Port à Abou Dhabi aux parcs de Yanbu, Jizan et Djeddah en Arabie saoudite1. Cette diversification, qui épouse les plans de transformation économique des monarchies du Golfe, arrime durablement ces économies à la sphère d’influence chinoise, dans une logique qui prolonge ses ambitions en Indo-Pacifique.

Le coup de maître diplomatique de Pékin

L’ascension chinoise n’est pas que financière. En mars 2023, la Chine a réussi un coup d’éclat diplomatique en parrainant la reprise des relations entre l’Arabie saoudite et l’Iran, scellée à Pékin après sept ans de rivalité3. Le message était clair : si les États-Unis restent la puissance militaire dominante du Golfe, la Chine s’impose comme une présence diplomatique montante3.

Ce rôle de médiateur repose sur un atout décisif : la dépendance énergétique croisée. La Chine est le premier marché d’exportation pétrolière de l’Arabie saoudite, et Riyad est souvent son premier fournisseur ; côté iranien, Pékin représente environ 30 % du commerce extérieur total3. Cette centralité économique confère à la Chine un levier que peu de puissances possèdent. Sa relation avec Téhéran, en particulier, est devenue un pilier de sa stratégie régionale, comme l’analyse notre dossier sur l’Iran et la Chine.

La Russie, le pivot syrien qui s’effondre

À l’opposé de cette ascension, la Russie vit un effondrement stratégique. Tout reposait sur la Syrie. Depuis son intervention de 2015, Moscou y avait bâti son retour au Proche-Orient : bases navale de Tartous et aérienne de Hmeimim, prestige d’allié capable de sauver un régime. La chute de Bachar al-Assad, fin 2024, a fait voler en éclats cet édifice.

Le coup est triple, soulignent les analystes : stratégique, de réputation et intérieur4. Moscou ne conserve plus qu’une « présence fragmentée » en Syrie, et sa capacité à projeter son influence depuis ce territoire est gravement compromise4. La disparition de Evgueni Prigojine, fondateur du groupe Wagner, a privé le Kremlin d’un outil précieux d’opérations militaires dans la région4. Or la Syrie n’était pas un théâtre parmi d’autres : c’était la vitrine de la puissance russe retrouvée, la preuve que Moscou pouvait, là où l’Occident hésitait, sauver un allié et peser sur l’issue d’une guerre. Sa perte ébranle tout l’édifice patiemment construit depuis 2015. Les conséquences de cette bascule dépassent la seule Syrie, comme le montre notre analyse sur la transformation des relations diplomatiques de la Syrie.

Une Russie affaiblie, mais pas absente

Faut-il pour autant enterrer l’influence russe ? Ce serait prématuré. Chatham House met en garde : Moscou est affaibli, mais sa présence régionale ne doit pas être sous-estimée5. Plutôt que de se retirer, le Kremlin s’adapte, exploitant les opportunités qu’offre la région pour alléger la pression des sanctions occidentales5.

Reste que son standing a souffert. Aux yeux des pays du Golfe, l’incapacité de la Russie à protéger son allié syrien a écorné sa crédibilité, et la nature purement transactionnelle de ses liens économiques avec Riyad ou Abou Dhabi ne compense pas le vide stratégique laissé par la chute de Damas5.

La comparaison entre les deux puissances est cruelle. La Russie offrait des armes, une protection militaire et une carte diplomatique ; la Chine offre des marchés, des capitaux et des infrastructures. Or les monarchies du Golfe, engagées dans des plans de diversification économique de grande ampleur, ont davantage besoin du second que de la première. Le pétrole et le gaz qui scellaient l’influence de Moscou sont précisément ce que la Chine achète en abondance. Loin de la relation d’égaux que suggère parfois l’axe sino-russe, le Proche-Orient révèle ainsi une asymétrie croissante : la Chine y gagne ce que la Russie y perd, un déséquilibre qui pèse sur l’ensemble de la relation stratégique entre Moscou et Pékin.

Le signal à surveiller : l’art arabe de ne pas choisir

L’avenir de la région se jouera sur la capacité des États arabes à manœuvrer entre les géants. Loin d’être de simples spectateurs, l’Arabie saoudite, les Émirats et l’Égypte pratiquent un hedging assumé : ils approfondissent leur coopération économique et technologique avec la Chine tout en préservant leurs liens de défense avec Washington1. Cette diversification leur offre une autonomie stratégique inédite, dont les implications énergétiques rejaillissent jusqu’en Europe, comme le détaille notre dossier sur les tensions énergétiques en Europe et leurs liens avec la Russie et le Moyen-Orient. La vraie variable des prochaines années sera la profondeur de l’engagement chinois : Pékin se contentera-t-il du rôle de partenaire économique, ou assumera-t-il, à mesure que ses intérêts grandissent, une responsabilité sécuritaire qu’il a jusqu’ici soigneusement évitée ? La réponse dira si le monde arabe bascule durablement vers l’Est — ou s’il a simplement appris à jouer sur tous les tableaux.

Pour aller plus loin

Questions fréquentes

La Chine et la Russie progressent-elles ensemble dans le monde arabe ?

De moins en moins. Si les deux puissances partagent l'objectif d'éroder l'influence occidentale, leurs trajectoires divergent fortement depuis 2024. La Chine consolide sa présence par l'économie et la diplomatie, tandis que la Russie, affaiblie par la chute d'Assad, voit son influence régionale reculer.

Quelle est l'ampleur de la présence économique chinoise au Moyen-Orient ?

Elle est devenue dominante. Le Moyen-Orient a été le premier bénéficiaire des nouvelles routes de la soie en 2024, avec 39 milliards de dollars d'investissements. Le commerce Golfe-Chine devrait atteindre 325 milliards de dollars d'ici 2027, dépassant les échanges du Golfe avec les économies occidentales.

Pourquoi la chute d'Assad affaiblit-elle la Russie ?

La Syrie était le pivot de la stratégie russe au Proche-Orient depuis l'intervention de 2015 : bases navale et aérienne, prestige d'allié fiable. La chute du régime fin 2024 a porté un triple coup — stratégique, de réputation et intérieur — à Moscou, qui ne conserve plus qu'une présence fragmentée et incertaine.

Qu'est-ce que la stratégie de hedging des pays arabes ?

C'est l'art de ne pas choisir. Des puissances comme l'Arabie saoudite, les Émirats et l'Égypte développent leur coopération économique et technologique avec la Chine tout en conservant leurs liens de défense historiques avec les États-Unis. Cette diversification leur offre une autonomie stratégique accrue face aux grandes puissances.

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Rédaction · Analyse stratégique

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Sources

  1. AGBI, « Middle East is top recipient of Chinese Belt and Road deals », agbi.com, mars 2025. https://www.agbi.com/construction/2025/03/middle-east-is-top-recipient-of-chinese-belt-and-road-deals/ 2 3 4 5 6

  2. Asia House, « The Middle East Pivot to Asia: The Gulf’s Rise as a Global Middle Power », asiahouse.org, 2025. https://www.asiahouse.org/publications/the-middle-east-pivot-to-asia/ 2

  3. Center for Strategic and International Studies, « Why Did China Help Saudi Arabia and Iran Resume Diplomatic Ties? », csis.org, 2023. https://www.csis.org/analysis/why-did-china-help-saudi-arabia-and-iran-resume-diplomatic-ties 2 3

  4. The Moscow Times, « ‘Fragmented Presence’: One Year After Assad’s Fall, Moscow Struggles to Maintain Its Influence in Syria », themoscowtimes.com, 8 décembre 2025. https://www.themoscowtimes.com/2025/12/08/fragmented-presence-one-year-after-assads-fall-moscow-struggles-to-maintain-its-influence-in-syria-a91364 2 3

  5. Chatham House, « Russia is weakened, but its influence in the Middle East should not be underestimated », chathamhouse.org, décembre 2025. https://www.chathamhouse.org/2025/12/russia-weakened-its-influence-middle-east-should-not-be-underestimated 2 3

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