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Terres rares : l'arme silencieuse de la guerre technologique

Néodyme, dysprosium, terbium : pourquoi ces métaux discrets décident de la course aux véhicules électriques, à l'éolien et aux armes, et qui les domine.

Par ISS16 décembre 2024, mis à jour le 4 juin 2026Lecture 5 min
Échantillons de minerais de terres rares et aimants au néodyme sur un fond industriel sombre.
Échantillons de minerais de terres rares et aimants au néodyme sur un fond industriel sombre. (Image d'illustration IA © ISS 2024)

À retenir

  1. La Chine assure environ 70 % de l'extraction mondiale, 90 % du raffinage et près de 90 % de la fabrication d'aimants.
  2. En avril 2025, Pékin a placé sept terres rares lourdes sous licence d'exportation ; les ventes d'aimants ont chuté d'environ trois quarts en deux mois.
  3. En octobre 2025, une règle des 0,1 % a étendu le contrôle chinois à tout produit étranger contenant une trace de métal chinois.
  4. Washington a pris 15 % de MP Materials en juillet 2025 pour bâtir une filière nationale d'aimants.
  5. Les restrictions sont suspendues jusqu'au 10 novembre 2026, mais la dépendance reste presque entière.

Un moteur de voiture électrique, une éolienne, un missile guidé, un disque dur : tous reposent sur quelques grammes d’un aimant fabriqué à partir de métaux dont peu de gens connaissent le nom. Au printemps 2025, quand Pékin a fermé partiellement le robinet, des chaînes de montage automobiles ont ralenti en Amérique et en Europe. Les terres rares, longtemps invisibles, sont devenues l’enjeu le plus brûlant de la rivalité technologique mondiale.

Des métaux discrets, indispensables partout

Les terres rares forment un groupe de dix-sept éléments : les quinze lanthanides, plus le scandium et l’yttrium. Le nom trompe : ils ne sont pas rares dans le sol. Ce qui l’est, c’est la capacité de les séparer les uns des autres et de les purifier, un travail chimique délicat et salissant.

Leur valeur tient à leurs propriétés magnétiques et optiques. Le néodyme et le praséodyme, associés au dysprosium ou au terbium, donnent les aimants permanents les plus puissants jamais produits. Ces aimants permettent des moteurs plus petits, plus légers et plus efficaces. On les retrouve dans les véhicules électriques, les générateurs d’éoliennes, les smartphones, mais aussi dans les avions de chasse, les sous-marins et les systèmes de guidage. Les terres rares lourdes, en particulier, sont jugées essentielles pour les aimants à haute température utilisés dans la défense1. Quelques kilogrammes suffisent parfois à bloquer toute une ligne de production.

L’autre raison de leur importance tient à la transition énergétique. Décarboner suppose d’électrifier les transports et de multiplier les éoliennes : deux usages massivement consommateurs d’aimants. Plus le monde verdit, plus il dépend de ces métaux. Le paradoxe est cruel : la souveraineté écologique des démocraties repose, pour l’instant, sur une matière première qu’elles ne maîtrisent pas.

Un quasi-monopole construit en quarante ans

La Chine n’a pas hérité de cette position : elle l’a méthodiquement bâtie. Selon l’inventaire annuel de l’Institut d’études géologiques des États-Unis (USGS), elle assure aujourd’hui près de 70 % de l’extraction minière mondiale2. Mais le vrai verrou se situe en aval : Pékin contrôle environ 90 % de l’offre raffinée et la quasi-totalité de la capacité de séparation et de purification2. Une large part du minerai extrait hors de Chine finit d’ailleurs dans des raffineries chinoises.

La domination est plus écrasante encore sur les aimants. La Chine concentre entre 85 % et 90 % de la fabrication mondiale d’aimants permanents, et sa maîtrise du traitement des terres rares lourdes est, selon les analystes, pratiquement totale3. Des décennies d’investissements, des coûts maîtrisés et une réglementation environnementale longtemps clémente ont creusé un fossé que les concurrents peinent à combler.

Cette avance n’est pas qu’industrielle, elle est aussi politique. Pékin a très tôt traité les terres rares comme une ressource stratégique, en encadrant la production par des quotas — fixés à 270 000 tonnes d’oxydes en 2025 — et en consolidant le secteur autour de quelques géants d’État. Le résultat est une filière intégrée, du minerai à l’aimant fini, que les Occidentaux ont laissé filer en délocalisant les étapes les plus polluantes. Reconstruire une telle chaîne suppose des années et des milliards, là où la Chine peut, elle, ajuster ses exportations en quelques semaines. Cette concentration nourrit ce que d’autres ressources stratégiques connaissent aussi : une dépendance qui peut se transformer en levier, comme l’illustre la manière de gérer les conflits des ressources partagées.

2025 : l’arme commerciale entre en action

Pékin a fini par s’en servir. Le 4 avril 2025, sept terres rares moyennes et lourdes — terbium, dysprosium, samarium, gadolinium, lutécium, scandium et yttrium — ont été placées sous licence d’exportation4. L’effet fut brutal : les exportations d’aimants chinois ont chuté d’environ trois quarts dans les deux mois qui ont suivi, contraignant des constructeurs automobiles américains, européens et asiatiques à réduire leur cadence, voire à fermer temporairement des usines5.

L’escalade a continué. En octobre 2025, la Chine a introduit une règle des 0,1 % : tout produit fabriqué hors de Chine contenant au moins cette proportion de terres rares d’origine chinoise, ou fabriqué avec des technologies chinoises, exigeait désormais une licence4. Une extension extraterritoriale qui plaçait des chaînes entières sous contrôle de Pékin. L’Agence internationale de l’énergie a aussitôt averti que les risques liés à la concentration de l’offre devenaient une réalité tangible1. Puis le ton a changé : en novembre 2025, Pékin a suspendu les restrictions d’octobre et le régime de licences visant spécifiquement les États-Unis, geste de confiance après une série d’échanges diplomatiques6. La trêve doit tenir jusqu’au 10 novembre 20267.

La riposte occidentale, lente mais réelle

Washington a réagi par un coup d’éclat industriel. En juillet 2025, le département de la Défense est devenu le premier actionnaire de MP Materials, exploitant de la mine de Mountain Pass en Californie, en acquérant 400 millions de dollars d’actions de préférence, soit environ 15 % du capital8. Un prêt public de 150 millions de dollars doit financer l’ajout d’une capacité de séparation des terres rares lourdes, et une seconde usine d’aimants, baptisée « 10X », vise une capacité totale de 10 000 tonnes à l’horizon 20288. L’objectif est limpide : reconstruire, du minerai à l’aimant, une filière entièrement nationale.

L’Europe avance par la coopération, via l’Alliance européenne des matières premières et une stratégie misant sur l’extraction durable et le recyclage. Le règlement européen sur les matières premières critiques fixe des objectifs chiffrés d’extraction, de transformation et de recyclage sur le sol du continent, afin de ne plus jamais dépendre d’un fournisseur unique pour un métal donné. À l’échelle mondiale, 6,3 milliards de dollars de projets hors de Chine ont été annoncés en 2025, dont plus de 60 % financés par l’État américain, suivis de 2,8 milliards supplémentaires au premier trimestre 20267. Le recyclage des déchets électroniques, longtemps marginal, est désormais présenté comme un gisement domestique sous-exploité9. Cette quête d’autonomie rejoint la logique des alliances énergétiques de la transition, où sécurité d’approvisionnement et coopération industrielle se confondent. Elle s’inscrit aussi dans une bataille technologique plus large, à l’image de l’alliance technologique que tissent les démocraties pour préserver leur avance.

Le compte à rebours du 10 novembre 2026

La trêve est fragile. Les exportations chinoises vers les États-Unis reculent chaque mois depuis octobre 2025, malgré la suspension officielle7, et un sommet entre dirigeants américain et chinois en mai 2026 s’est achevé sans accord public détaillé sur l’approvisionnement7. Les analystes le répètent : transformer des annonces, des financements et des partenariats en aimants réellement livrés prend des années7. À l’image des matériaux du vivant explorés dans l’impact de la biologie synthétique sur la sécurité mondiale, les terres rares montrent comment une technologie de niche bascule au cœur de la puissance. La date du 10 novembre 2026, terme de la suspension, est le prochain signal à surveiller : elle dira si l’Occident a gagné assez de temps, ou s’il reste à la merci d’un seul fournisseur.

Pour aller plus loin

Questions fréquentes

Les terres rares sont-elles vraiment rares ?

Non. Ces dix-sept éléments sont assez répandus dans la croûte terrestre. La difficulté est ailleurs : les extraire, puis les séparer et les purifier, exige des procédés chimiques longs, coûteux et polluants. C'est cette transformation, et non le minerai, que la Chine domine.

Pourquoi le néodyme et le dysprosium comptent-ils autant ?

Ils servent à fabriquer les aimants permanents les plus puissants. Ces aimants équipent les moteurs de véhicules électriques, les éoliennes, les disques durs et de nombreux systèmes d'armes. Sans eux, pas de moteur compact et efficace : ils sont devenus un goulot d'étranglement industriel et militaire.

Que s'est-il passé en 2025 ?

En avril 2025, la Chine a soumis sept terres rares lourdes à licence d'exportation, puis a durci les règles en octobre. Les livraisons d'aimants se sont effondrées, forçant des usines automobiles à ralentir. Pékin a suspendu ces mesures en novembre 2025, mais l'épisode a révélé la fragilité des chaînes occidentales.

L'Occident peut-il se passer de la Chine ?

Pas avant plusieurs années. Des projets comme MP Materials aux États-Unis ou l'Alliance européenne des matières premières montent en puissance, mais transformer une annonce en aimants livrés prend du temps. Le recyclage et de nouveaux gisements y contribueront, sans effacer la dépendance à court terme.

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Rédaction · Analyse stratégique

L'Institut des Sciences Stratégiques publie des analyses indépendantes sur la géopolitique, la défense et les transformations du pouvoir au XXIe siècle.

Sources

  1. International Energy Agency, « With new export controls on critical minerals, supply concentration risks become reality – Analysis », IEA, 2025. https://www.iea.org/commentaries/with-new-export-controls-on-critical-minerals-supply-concentration-risks-become-reality 2

  2. U.S. Geological Survey, « Rare Earths, Mineral Commodity Summaries 2025 », USGS, 2025. https://pubs.usgs.gov/periodicals/mcs2025/mcs2025-rare-earths.pdf 2

  3. Bloomberg, « Trump-Xi Summit: Rare Earth Tensions Threaten $1.2 Trillion US Industry », Bloomberg, 2026. https://www.bloomberg.com/graphics/2026-us-china-heavy-rare-earth-magnets-defense/

  4. White & Case, « China imposes extraterritorial jurisdiction and a 50% Rule for export controls on rare earth elements and other items », White & Case LLP, 2025. https://www.whitecase.com/insight-alert/china-imposes-extraterritorial-jurisdiction-and-50-rule-export-controls-rare-earth 2

  5. CSIS, « The Consequences of China’s New Rare Earths Export Restrictions », CSIS, 2025. https://www.csis.org/analysis/consequences-chinas-new-rare-earths-export-restrictions

  6. Pillsbury, « China Suspends Export Controls on Certain Critical Minerals and Related Items », Pillsbury Winthrop Shaw Pittman, novembre 2025. https://www.pillsburylaw.com/en/news-and-insights/china-suspends-export-controls-certain-critical-minerals-related-items.html

  7. Foreign Policy, « Trump-Xi Summit: China’s Rare-Earth Trade Leverage Looms Over Talks », Foreign Policy, 12 mai 2026. https://foreignpolicy.com/2026/05/12/trump-xi-china-summit-rare-earth-trade-critical-minerals/ 2 3 4 5

  8. MP Materials, « MP Materials Announces Transformational Public-Private Partnership with the Department of Defense to Accelerate U.S. Rare Earth Magnet Independence », MP Materials, juillet 2025. https://mpmaterials.com/news/mp-materials-announces-transformational-public-private-partnership-with-the-department-of-defense-to-accelerate-u-s-rare-earth-magnet-independence 2

  9. Chatham House, « Rare earths are on Trump’s agenda in China. But US electronic waste offers an untapped source at home », Chatham House, mai 2026. https://www.chathamhouse.org/2026/05/rare-earths-are-trumps-agenda-china-us-electronic-waste-offers-untapped-source-home

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