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Islam politique : l'heure du reflux dans le monde arabe

Des prisons tunisiennes à la dissolution syrienne, les mouvements islamistes arabes vivent un reflux historique. Entre répression, échec électoral et mutation.

Par ISS23 janvier 2025, mis à jour le 4 juin 2026Lecture 6 min
Foule lors d'un rassemblement politique dans une ville du monde arabe.
Foule lors d'un rassemblement politique dans une ville du monde arabe. (Image d'illustration IA © ISS 2025)

À retenir

  1. Longtemps montants, les mouvements islamistes arabes traversent un reflux marqué en 2025-2026.
  2. En Tunisie, le chef d'Ennahda Rached Ghannouchi a été condamné à la prison à vie en juin 2026.
  3. Au Maroc, le PJD s'est effondré aux élections de 2021 ; la Jordanie a interdit les Frères musulmans en avril 2025.
  4. En Syrie, la chute d'Assad a porté au pouvoir Ahmed al-Sharaa, qui dissout la vie partisane plus qu'il n'incarne un islamisme classique.

Pendant près d’un siècle, les mouvements islamistes ont incarné, dans le monde arabe, la principale force d’opposition aux régimes en place. En 2025-2026, le décor a changé. De la cellule d’un octogénaire tunisien aux décrets de dissolution d’un nouveau pouvoir syrien, l’islam politique sunnite traverse un reflux d’une ampleur inédite — fait de répression, d’échecs électoraux et de métamorphoses ambiguës.

D’une force montante à une cible

Tout part de 1928 et de l’Égypte, lorsque Hassan al-Banna fonde les Frères musulmans, matrice de l’islam politique moderne. Pendant des décennies, ces mouvements prospèrent comme alternative aux régimes autoritaires, oscillant entre prédication, action sociale et, pour certaines franges, violence armée. La pensée de Sayyid Qutb, dans les années 1960, fournit l’armature idéologique d’une rupture radicale, tandis que d’autres courants choisissent l’intégration progressive. Cette tension entre les urnes et les armes traversera tout le mouvement.

Les printemps arabes de 2011 ouvrent grand les portes du jeu électoral : les islamistes gagnent en Tunisie, en Égypte, séduisent ailleurs. Le pari de la participation semble alors l’emporter sur celui de la confrontation.

L’embellie fut brève. Le coup d’État égyptien de 2013 contre Mohamed Morsi sonne le premier revers majeur, étudié dans notre analyse de l’évolution des systèmes politiques dans le monde arabe. Depuis, la tendance s’est inversée. Un centre de recherche basé à Abou Dabi parle d’un « avenir précaire » de l’islam politique, marqué par l’usure du pouvoir, la concurrence d’autres offres politiques et la fermeté croissante des États1.

Tunisie : la chute du modèle modéré

Aucun cas n’illustre mieux ce basculement que celui d’Ennahda. Le parti tunisien était la vitrine d’un islamisme assagi : participation aux élections, coalitions avec des laïcs, abandon revendiqué de la confrontation. Cette trajectoire pragmatique en faisait, aux yeux de beaucoup, la preuve qu’islam politique et démocratie pouvaient cohabiter.

La répression a balayé ce récit. Rached Ghannouchi, cofondateur du mouvement et ancien président du Parlement, est emprisonné depuis avril 20232. Les peines se sont accumulées en 2025, puis, le 3 juin 2026, un tribunal l’a condamné à la prison à vie assortie de trente ans, dans l’affaire dite de « l’appareil secret »3. Ses proches, dont son fils et son gendre ancien ministre, ont écopé de dizaines d’années2. Les organisations de défense des droits y voient une campagne politique destinée à étouffer toute opposition au président Kaïs Saïed — un climat qui frappe aussi durement la société civile.

Maroc, Jordanie : l’échec et l’interdit

Ailleurs, le reflux a pris d’autres visages. Au Maroc, le Parti de la justice et du développement (PJD), longtemps modèle d’intégration institutionnelle, s’est effondré aux élections de 2021 : usé par l’exercice du pouvoir, miné par le chômage et la hausse du coût de la vie, il a perdu l’essentiel de ses sièges et sa place dans la coalition gouvernementale4. Pour certains analystes, cette défaite signe non seulement le déclin de l’islamisme marocain, mais résonne dans toute la région4.

En Jordanie, c’est l’interdiction pure et simple. Le 23 avril 2025, Amman a mis hors la loi les Frères musulmans, déclarant illégales l’adhésion comme la promotion de leur idéologie, et confisqué leurs biens5. La mesure a suivi l’arrestation de membres présumés accusés de préparer des attaques — accusations que la confrérie nie. Elle aligne le royaume sur ses voisins : la confrérie est déjà bannie en Égypte, en Arabie saoudite, à Bahreïn et aux Émirats6. Chatham House avertit toutefois d’un risque : pousser le mouvement dans la clandestinité, comme l’Égypte des années 1990, peut nourrir la radicalisation6.

Syrie : la mutation plutôt que la modération

Le cas syrien brouille les lignes. La chute de Bachar el-Assad, fin 2024, a porté au pouvoir Ahmed al-Sharaa, issu de la mouvance islamiste armée — un renversement que rien ne laissait présager après la réponse brutale du régime en 2011. Mais le nouveau dirigeant ne gouverne pas en chef des Frères musulmans. Au contraire : un de ses conseillers a appelé la branche syrienne de la confrérie à s’auto-dissoudre, et le pouvoir a entrepris de démanteler la vie partisane, dissolvant partis et organisations sans adopter de loi sur les partis politiques7.

Al-Sharaa affirme n’être l’extension ni des Frères musulmans ni des groupes djihadistes. Certains y lisent la fin de l’islamisme politique, d’autres une modération. Les observateurs les plus prudents parlent d’autre chose : non pas une modération, mais une mutation7. La formule résume le moment présent — l’islam politique ne disparaît pas tant qu’il ne change de forme. Neuf mois après la prise du pouvoir, la Syrie restait dépourvue de cadre légal pour les partis, illustrant un projet qui verrouille la vie politique au nom de la stabilité, à rebours de la promesse pluraliste de 20117.

Le reflux est-il définitif ?

Le tableau d’ensemble reste contrasté. L’islam politique légal recule au Maghreb et au Levant, mais il a progressé par les urnes en Jordanie avant d’être interdit, et un pouvoir d’origine islamiste s’est installé à Damas8. Le reflux sunnite s’accompagne par ailleurs d’un affaiblissement des factions chiites soutenues par l’Iran, signe que c’est tout l’écosystème idéologique de la région qui se recompose — y compris sur les théâtres de guerre comme le Yémen, où s’entremêlent rivalités confessionnelles et ambitions d’États. Surtout, les causes qui ont porté ces mouvements — chômage de masse, corruption, sentiment d’humiliation — n’ont pas disparu ; elles se sont parfois aggravées, sur fond de guerre à Gaza qui ravive la popularité de la confrérie et de ses alliés dans plusieurs pays.

Le pari des États qui répriment est risqué. En supprimant l’expression légale de l’islamisme, ils ferment une soupape sans traiter la pression. La question décisive des prochaines années n’est donc pas de savoir si ces mouvements survivront — ils l’ont toujours fait —, mais sous quelle forme ils reviendront : intégrés au jeu politique, repliés dans le travail social, ou poussés vers la clandestinité. Le signal à surveiller se trouve moins dans les tribunaux que dans la rue.

Pour aller plus loin

Questions fréquentes

Les mouvements islamistes sont-ils en déclin dans le monde arabe ?

La période 2025-2026 marque un net reflux. Répression en Tunisie et en Égypte, défaite électorale au Maroc, interdiction en Jordanie : les principales forces de l'islam politique sunnite ont reculé ou disparu de la scène légale dans plusieurs pays arabes, selon plusieurs centres de recherche régionaux.

Qu'est devenu Ennahda en Tunisie ?

Le parti, longtemps cité comme l'exemple d'un islamisme modéré et pragmatique, est désormais frappé par la répression. Son chef Rached Ghannouchi, emprisonné depuis avril 2023, a été condamné en juin 2026 à la prison à vie assortie de 30 ans, dans une affaire que les ONG jugent politique.

Pourquoi la Jordanie a-t-elle interdit les Frères musulmans ?

En avril 2025, Amman a interdit le mouvement et confisqué ses biens, après l'arrestation de membres présumés accusés de préparer des attaques. La décision aligne le royaume sur ses voisins — Égypte, Arabie saoudite, Bahreïn, Émirats — où la confrérie est déjà bannie.

L'islamisme recule-t-il vraiment partout ?

Pas uniformément. Si l'islam politique légal recule au Maghreb et au Levant, il a gagné du terrain par les urnes en Jordanie avant l'interdiction, et un pouvoir issu de la mouvance islamiste s'est installé en Syrie. Plusieurs analystes parlent moins de disparition que de mutation.

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Rédaction · Analyse stratégique

L'Institut des Sciences Stratégiques publie des analyses indépendantes sur la géopolitique, la défense et les transformations du pouvoir au XXIe siècle.

Sources

  1. TRENDS Research & Advisory, « Shifting Currents: The Precarious Future of Political Islam », trendsresearch.org, 2025. https://trendsresearch.org/insight/shifting-currents-the-precarious-future-of-political-islam/

  2. The National, « Rached Ghannouchi among Tunisian opposition leaders sent to prison », The National, 9 juillet 2025. https://www.thenationalnews.com/news/mena/2025/07/09/rached-ghannouchi-among-tunisian-opposition-leaders-sent-to-prison/ 2

  3. Al Jazeera, « Tunisian court sentences Ennahdha leader Rached Ghannouchi to life in prison », Al Jazeera, 3 juin 2026. https://www.aljazeera.com/news/2026/6/3/tunisian-court-sentences-ennahdha-leader-rached-ghannouchi-to-life-in-prison

  4. Al Sharq Strategic Research, « Post-Islamism or Political Exhaustion? The PJD in the Shadow of Regional Decline », research.sharqforum.org, 29 juillet 2025. https://research.sharqforum.org/2025/07/29/post-islamism-or-political-exhaustion-the-pjd-in-the-shadow-of-regional-decline/ 2

  5. Al Jazeera, « Jordan outlaws Muslim Brotherhood group, confiscates assets », Al Jazeera, 23 avril 2025. https://www.aljazeera.com/news/2025/4/23/jordan-outlaws-muslim-brotherhood-group-confiscates-assets

  6. Chatham House, « Jordan’s ban on the Muslim Brotherhood is no surprise but comes against a dangerous backdrop », Chatham House, mai 2025. https://www.chathamhouse.org/2025/05/jordans-ban-muslim-brotherhood-no-surprise-comes-against-dangerous-backdrop 2

  7. Al Majalla, « Can al-Sharaa stand the Kemalist ideology? », Al Majalla, 2025. https://en.majalla.com/node/323587/politics/can-al-sharaa-stand-kemalist-ideology 2 3

  8. Egypt Independent, « An end to neo-Islamism in the Middle East? », Egypt Independent, 2025. https://egyptindependent.com/an-end-to-neo-islamism-in-the-middle-east/

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