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Yémen : la guerre oubliée qui menace la mer Rouge

Trêve fragile au sol, attaques houthistes en mer Rouge, crise humanitaire record : le Yémen reste un foyer d'instabilité aux répercussions mondiales en 2025-2026.

Par ISS13 février 2025, mis à jour le 4 juin 2026Lecture 6 min
Ville yéménite endommagée par les combats, bâtiments en ruine sous un ciel clair.
Ville yéménite endommagée par les combats, bâtiments en ruine sous un ciel clair. (Image d'illustration IA © ISS 2025)

À retenir

  1. La guerre civile yéménite, ouverte en 2014, oppose le gouvernement reconnu, soutenu par l'Arabie saoudite, aux Houthis appuyés par l'Iran.
  2. Depuis octobre 2023, les Houthis attaquent le trafic maritime en mer Rouge, provoquant des frappes américaines et britanniques.
  3. Une trêve États-Unis–Houthis a été négociée par Oman en mai 2025, mais elle n'inclut pas Israël.
  4. La crise humanitaire reste l'une des pires au monde : 19,5 millions de Yéménites avaient besoin d'aide en 2025, pour un appel financé à moins de 30 %.

Disparue des grands titres, la guerre du Yémen n’a pas cessé — elle s’est déplacée. Du champ de bataille terrestre, elle a glissé vers les couloirs maritimes de la mer Rouge, où une poignée de missiles houthistes suffit à dérégler le commerce mondial. Pendant ce temps, au sol, le pays s’enfonce dans la pire crise humanitaire de la planète, dans une indifférence presque totale.

Un conflit né d’une fracture interne

L’embrasement remonte à 2014, quand les Houthis, mouvement venu du nord du pays, s’emparent de la capitale Sanaa et renversent le gouvernement. En mars 2015, l’Arabie saoudite prend la tête d’une coalition militaire pour rétablir le pouvoir reconnu et contrer ce qu’elle perçoit comme l’avancée de l’Iran à sa frontière sud1.

Le Yémen devient alors le théâtre d’un affrontement indirect entre Riyad et Téhéran. Les Houthis, présentés par leurs soutiens comme un mouvement de résistance, reçoivent de l’Iran armes, missiles et savoir-faire — une projection de puissance détaillée dans notre analyse de l’influence régionale de l’Iran à travers son soutien aux Houthis. Le coût humain de cette internationalisation est immédiat : frappes aériennes meurtrières, infrastructures détruites, plus de 4,5 millions de personnes déplacées au fil des années1.

Depuis 2022, une trêve de fait entre l’Arabie saoudite et les Houthis a fait taire l’essentiel des combats entre eux, sans pour autant régler le conflit ni unifier le pays, qui reste fracturé entre zones rivales. Loin d’apaiser le Sud, cette accalmie a même ravivé d’autres lignes de tension, notamment autour du mouvement séparatiste soutenu par les Émirats, qui rebat les cartes du pouvoir dans la moitié méridionale du pays2.

La mer Rouge, nouveau front

C’est ailleurs que la guerre s’est rallumée. À partir d’octobre 2023, en réaction à l’offensive israélienne à Gaza, les Houthis lancent des dizaines d’attaques contre le trafic maritime international en mer Rouge3. La cible est stratégique : par ce détroit transite une part majeure du commerce mondial. Les compagnies déroutent leurs navires, les coûts explosent, et un conflit local devient un problème planétaire.

La riposte ne tarde pas. Les États-Unis et le Royaume-Uni frappent les positions houthistes. Entre mars et mai 2025, l’administration Trump intensifie nettement la campagne pour contraindre le mouvement à cesser ses attaques, et le reclasse comme organisation terroriste étrangère4. L’épisode prend fin grâce à une médiation du sultanat d’Oman : les Houthis s’engagent à ne plus viser les navires américains, Washington à cesser ses frappes4. Mais l’accord a une faille béante.

Une trêve qui n’éteint pas tout

La trêve de mai 2025 ne couvre pas Israël. Les Houthis ont prévenu qu’ils poursuivraient leurs opérations contre des cibles israéliennes tant que durerait la guerre à Gaza. Les chiffres disent l’intensité de cette campagne : 125 frappes houthistes ont visé le sol israélien sur les onze premiers mois de 2025, soit une hausse de 120 % par rapport à 20243. Elles n’ont cessé qu’avec le cessez-le-feu de Gaza, en octobre 2025.

Les eaux de la mer Rouge, elles, ne sont pas redevenues sûres pour autant. Dès juillet 2025, les Houthis ont repris des attaques contre certains navires non américains3. La menace illustre une réalité contemporaine : des acteurs non étatiques, équipés de missiles et de drones, peuvent tenir en échec des marines bien plus puissantes — un basculement qui rejoint nos analyses sur l’intégration des drones autonomes dans les opérations militaires modernes.

La catastrophe humanitaire que l’on oublie

Derrière la géopolitique, il y a un peuple. Le Yémen, déjà le pays le plus pauvre du monde arabe, paie le prix fort. En 2025, 19,5 millions de personnes y avaient besoin d’une aide humanitaire, soit 1,3 million de plus que l’année précédente5. Dix-sept millions souffraient d’insécurité alimentaire, et au moins 2,4 millions d’enfants de moins de cinq ans étaient en malnutrition aiguë6.

L’aide, elle, s’est tarie. L’appel onusien de 2,47 milliards de dollars pour 2025 n’a été financé qu’à environ 29 % — quelque 680 millions de dollars reçus6. Faute de moyens, les agences ont dû réduire ou suspendre des services vitaux ; le Programme alimentaire mondial a envisagé de cesser ses opérations dans le nord tenu par les Houthis, invoquant l’insécurité et les coupes budgétaires1. La crise yéménite illustre une vérité dérangeante : un conflit qui sort de l’actualité ne disparaît pas, il s’aggrave loin des regards, frappant d’abord les civils et la société civile.

Une paix qui se dérobe

Les tentatives de règlement ne manquent pourtant pas. Dès décembre 2018, un accord négocié à Stockholm sous l’égide des Nations unies avait instauré un cessez-le-feu autour du port de Hodeïda, vital pour l’acheminement de l’aide. Sa mise en œuvre s’est heurtée aux violations répétées et à la défiance des parties. Depuis, l’envoyé spécial de l’ONU s’efforce de relancer un processus politique inclusif, mais les pourparlers butent sur la détention d’employés humanitaires par les Houthis et sur l’enlisement des dossiers de fond7. Chaque trêve partielle achète du temps sans construire la paix.

Ce qui se joue au-delà du Yémen

Le Yémen concentre, à lui seul, plusieurs lignes de fracture du Moyen-Orient : rivalité entre l’Arabie saoudite et l’Iran, sécurité des routes maritimes, onde de choc de la guerre de Gaza, fragilité d’un État éclaté. Les divergences entre membres de la coalition anti-houthiste — notamment entre Riyad et Abou Dabi, qui ont misé sur des acteurs locaux distincts — compliquent toute sortie de crise concertée. À cela s’ajoutent les enjeux de ressources et d’accès, qui font écho à nos travaux sur la manière de gérer les conflits des ressources partagées.

L’avenir reste suspendu à la volonté des acteurs régionaux de transformer les trêves fragiles en paix durable. Le signal à surveiller n’est pas tant la prochaine frappe en mer Rouge que la capacité de la communauté internationale à ne pas détourner le regard : tant que l’aide manquera et que l’État restera divisé, le Yémen demeurera une poudrière, prête à se rallumer au moindre choc régional.

Pour aller plus loin

Questions fréquentes

Qui se bat au Yémen ?

Le conflit oppose le gouvernement yéménite reconnu internationalement, soutenu par une coalition dirigée par l'Arabie saoudite, aux rebelles houthistes, appuyés par l'Iran. Ouvert en 2014, il est devenu un affrontement indirect entre Riyad et Téhéran sur le sol yéménite.

Pourquoi les Houthis attaquent-ils les navires en mer Rouge ?

Depuis octobre 2023, les Houthis visent le trafic maritime en représailles à la guerre israélienne à Gaza. Ces attaques ont perturbé l'une des principales routes commerciales mondiales et provoqué des frappes américaines et britanniques en riposte.

Y a-t-il un cessez-le-feu au Yémen ?

Une trêve de fait existe entre l'Arabie saoudite et les Houthis depuis 2022. En mai 2025, une trêve distincte entre les États-Unis et les Houthis a été négociée par Oman. Mais elle n'inclut pas Israël, que les Houthis ont continué de viser jusqu'au cessez-le-feu de Gaza, en octobre 2025.

Quelle est l'ampleur de la crise humanitaire ?

Elle reste l'une des plus graves au monde. En 2025, 19,5 millions de Yéménites avaient besoin d'aide et 17 millions souffraient d'insécurité alimentaire. L'appel onusien de 2,47 milliards de dollars n'a été financé qu'à environ 29 %, contraignant les agences à réduire leurs opérations.

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Rédaction · Analyse stratégique

L'Institut des Sciences Stratégiques publie des analyses indépendantes sur la géopolitique, la défense et les transformations du pouvoir au XXIe siècle.

Sources

  1. Congressional Research Service, « Yemen: Conflict, Red Sea Security, and U.S. Policy », Congress.gov, 2026. https://www.congress.gov/crs-product/IF12581 2 3

  2. House of Commons Library, « Yemen in 2025/26: Changing balance of power in the south », commonslibrary.parliament.uk, 2026. https://commonslibrary.parliament.uk/research-briefings/cbp-10427/

  3. Council on Foreign Relations, « Conflict in Yemen and the Red Sea — Global Conflict Tracker », CFR, 2026. https://www.cfr.org/global-conflict-tracker/conflict/war-yemen 2 3

  4. USNI News, « Report to Congress on Yemen and Red Sea Security », USNI News, 25 février 2026. https://news.usni.org/2026/02/25/report-to-congress-on-yemen-and-red-sea-security/ 2

  5. Nations Unies au Yémen, « As the crisis in Yemen deepens, aid agencies appeal for $2.5 billion », yemen.un.org, 2025. https://yemen.un.org/en/287503-crisis-yemen-deepens-aid-agencies-appeal-25-billion-humanitarian-response-2025

  6. UN News, « Yemen: UN sounds alarm as famine, fighting and aid worker detentions exacerbate crisis », UN News, septembre 2025. https://news.un.org/en/story/2025/09/1165846 2

  7. Security Council Report, « Yemen, June 2025 Monthly Forecast », securitycouncilreport.org, juin 2025. https://www.securitycouncilreport.org/monthly-forecast/2025-06/yemen-79.php

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