Coltan, or, pétrole : quand les ressources financent la guerre
Du coltan congolais à l'or soudanais, les ressources naturelles arment les conflits. Enquête sur une économie de guerre qui prospère et défie le droit.

À retenir
- Au moins 40 % des conflits internes des soixante dernières années sont liés aux ressources naturelles, selon l'ONU.
- À l'est de la RDC, la mine de coltan de Rubaya rapporterait environ 800 000 dollars par mois au mouvement M23.
- Au Soudan, les Forces de soutien rapide se sont emparées de la raffinerie d'or de Khartoum, soit environ 150 millions de dollars de métal.
- Quelque 90 % des exportations d'or soudanais transiteraient historiquement par les Émirats arabes unis.
- Le coût humain et environnemental retombe sur les communautés les plus vulnérables, alerte un rapport de l'ONU.
À Rubaya, dans l’est de la République démocratique du Congo, une terre rougeâtre alimente nos téléphones et finance une guerre. Le coltan extrait de cette concession parmi les plus productives du monde rapporte des centaines de milliers de dollars par mois à un mouvement armé. La scène résume un mécanisme implacable : là où la terre regorge de richesses, la guerre trouve son carburant, et les populations, sa première victime.
Une corrélation que les chiffres confirment
Le lien entre ressources et violence n’est pas une intuition, c’est une statistique. Selon l’ONU, au moins 40 % des conflits internes des soixante dernières années sont liés aux ressources naturelles, et cette corrélation double le risque de rechute dans les cinq premières années suivant un accord de paix1. Les guerres se nourrissent aussi bien de ressources de grande valeur — bois, diamants, or, minerais, pétrole — que de ressources rares comme la terre fertile ou l’eau1.
La carte des tensions le confirme : revendications territoriales en mer de Chine méridionale, frontière entre le Soudan et le Soudan du Sud, guerre en RDC, conflits pétroliers et hydriques au Moyen-Orient2. Partout, la ressource transforme un différend en affrontement durable, et complique toute sortie de crise. Cette dynamique éclaire aussi la gestion des conflits autour des ressources partagées.
Rubaya, la mine qui finance une insurrection
L’est congolais offre le cas le plus documenté. En avril 2024, le mouvement M23 s’est emparé de la concession de coltan de Rubaya3. Un rapport de l’ONU estime qu’environ 120 tonnes y sont extraites chaque mois et exportées vers le Rwanda, soit 7 à 10 % de l’offre mondiale annuelle de la RDC3. La taxation du site rapporterait au mouvement quelque 800 000 dollars mensuels3.
Le mécanisme du blanchiment est au cœur du système : les minerais illégaux sont mélangés à la production rwandaise pour masquer leur provenance avant d’être vendus à des acteurs censés s’approvisionner de façon éthique4. En février 2025, des combats dans cette région minière ont fait plus de 3 000 morts en moins de deux semaines5. Tant que les minerais de l’est congolais financeront des groupes armés, la paix restera improbable4. La capture d’infrastructures stratégiques par les belligérants prolonge ici la logique observée dans la militarisation des infrastructures civiles.
Le Soudan, une guerre de l’or
À des milliers de kilomètres, le Soudan livre une variante saisissante. Entre 2023 et 2025, le conflit est entré dans une phase décisive où revenus aurifères, rivalités régionales et parrainages étrangers se sont entremêlés pour renforcer les Forces de soutien rapide (RSF)6. Le cœur de l’affrontement est une lutte pour le contrôle de la base financière de l’État, principalement l’or6.
Les RSF se sont emparées de la raffinerie d’or de Khartoum, qui détenait environ 1,3 tonne de métal brut d’une valeur estimée à 150 millions de dollars, et ont consolidé leur emprise sur les zones aurifères du Darfour et du Kordofan6. Chatham House documente la « sécurisation » de ce secteur : environ 90 % des exportations d’or soudanais, déclarées ou non, transiteraient historiquement par les Émirats arabes unis, où des sociétés liées aux RSF convertissent l’or brut en devises, équipements et armes7. L’usage stratégique des ressources énergétiques par certains États, analysé dans le cas iranien, procède de la même instrumentalisation de la rente.
Le prix payé par les populations et l’environnement
Derrière les chiffres, des communautés. Un rapport de l’ONU de 2025 alerte : les coûts de l’extraction des minéraux critiques retombent de façon disproportionnée sur les populations les plus vulnérables, tandis que les bénéfices s’accumulent ailleurs, sous forme de véhicules électriques, d’énergies renouvelables et d’infrastructures d’intelligence artificielle8. Déplacements forcés, dégradation des sols et des cours d’eau, violences accompagnent l’exploitation.
Les conflits du Moyen-Orient illustrent l’ampleur des dégâts environnementaux : atteintes à la santé humaine, aux écosystèmes et aux infrastructures essentielles, perturbations des systèmes d’énergie, d’eau et de transport qui aggravent les risques pour la sécurité alimentaire9. L’extraction non régulée laisse des plaies durables — déforestation, pollution des nappes, perte de biodiversité — qui survivent aux combats et hypothèquent toute reconstruction. La revendication d’accès aux ressources sert parfois de moteur à des stratégies d’expansion, comme le montre la construction d’îles artificielles par la Chine.
Des garde-fous internationaux à l’efficacité limitée
Face à ce fléau, la communauté internationale a bâti des garde-fous. Le Processus de Kimberley, créé pour assécher le commerce des « diamants du sang », impose des certificats d’origine ; l’Initiative pour la transparence des industries extractives (ITIE) cherche à garantir que les revenus miniers profitent aux populations plutôt qu’aux élites ou aux groupes armés. Des organisations comme l’ONU et l’Union européenne ont développé des cadres réglementaires pour encadrer l’exploitation en zone de conflit.
Mais l’écart entre principes et pratiques reste béant. Le blanchiment des minerais — mélange de production légale et illégale — déjoue les certifications, et la complicité d’États voisins, qui réétiquettent les marchandises importées, vide les dispositifs de leur substance4. Les appels se multiplient pour que le monde des affaires cesse de négocier l’« or de conflit » soudanais7. Sans application contraignante, ces mécanismes risquent de demeurer des engagements de façade, contournés par les acteurs mêmes qu’ils visent.
Vers une gouvernance des ressources par les communautés
Une autre voie consiste à replacer les populations locales au cœur des décisions. Le renforcement de la gouvernance locale et l’implication des communautés dans la gestion de leurs propres ressources réduisent les tensions et améliorent le bien-être général. Des pratiques d’exploitation durable et des techniques agricoles respectueuses de l’environnement permettent de tirer parti des richesses sans détruire les écosystèmes dont dépendent les habitants.
Cette approche, plus lente, suppose un État capable d’arbitrer et de redistribuer — précisément ce qui fait défaut dans les zones de conflit. Elle n’en demeure pas moins la condition d’une paix durable : tant que la rente bénéficie aux belligérants plutôt qu’aux populations, la « malédiction des ressources » continuera d’alimenter la spirale de la violence. La gestion responsable des richesses naturelles n’est pas un supplément d’âme ; c’est un instrument de prévention des conflits.
Le signal à surveiller : transparence et devoir de diligence
L’enjeu des prochaines années sera la traçabilité. Les dispositifs existent — Processus de Kimberley, obligations de devoir de diligence — mais leur efficacité bute sur le blanchiment des minerais et la complicité d’États tiers. Le test décisif se jouera sur la capacité des acheteurs industriels et des places de marché à refuser l’or et le coltan tachés de sang, et sur la pression exercée sur les plaques tournantes du négoce. Sans cette discipline, la transition énergétique mondiale continuera de financer, par effet de chaîne, les guerres qu’elle prétend ignorer. La responsabilité se situe désormais au bout de la chaîne, sur les écrans et dans les industries qui consomment ces métaux.
Pour aller plus loin
Questions fréquentes
Qu'est-ce qu'un minerai de conflit ?
C'est une ressource — coltan, or, étain, tungstène, diamants — extraite dans une zone de guerre et dont la vente finance des groupes armés. Son commerce alimente directement les combats, comme le coltan de Rubaya pour le M23 dans l'est de la RDC.
Comment les ressources financent-elles les groupes armés ?
Par la taxation des sites miniers, le pillage et la contrebande. Les minerais illégaux sont mélangés à des productions légales pour masquer leur origine, puis exportés. Le M23 tirerait ainsi quelque 800 000 dollars par mois de la seule mine de Rubaya.
Le droit international encadre-t-il ce commerce ?
Des dispositifs existent, comme le Processus de Kimberley pour les diamants ou les obligations de devoir de diligence sur les chaînes d'approvisionnement. Mais le blanchiment des minerais et la complicité d'États tiers limitent fortement leur efficacité.
Pourquoi parle-t-on de malédiction des ressources ?
Parce que la richesse minière, au lieu de financer le développement, attise les rivalités et prolonge les guerres. L'ONU estime que ce lien double le risque de rechute dans un conflit au cours des cinq premières années.
Sources
-
UN Peacekeeping, « Conflict and natural resources », United Nations. https://peacekeeping.un.org/en/conflict-and-natural-resources ↩ ↩2
-
Modern Diplomacy, « Resource Wars: The Hidden Fuel Behind Most Conflicts », Modern Diplomacy, 3 mars 2025. https://moderndiplomacy.eu/2025/03/03/resource-wars-the-hidden-fuel-behind-most-conflicts/ ↩
-
The Africa Report, « DRC-Rwanda: Rubaya coltan mine at the heart of M23 financing », The Africa Report, 2025. https://www.theafricareport.com/375904/drc-rwanda-rubaya-coltan-mine-at-the-heart-of-m23-financing/ ↩ ↩2 ↩3
-
Atlantic Council, « Illicit mineral supply chains fuel the DRC’s M23 insurgency », Atlantic Council EnergySource, 2025. https://www.atlanticcouncil.org/blogs/energysource/illicit-mineral-supply-chains-fuel-the-drcs-m23-insurgency/ ↩ ↩2 ↩3
-
CNN, « Fighting in Africa’s mineral-rich DRC killed over 3,000 in less than 2 weeks », CNN, 12 février 2025. https://www.cnn.com/2025/02/12/africa/fighting-drc-congo-minerals-phone-intl ↩
-
Geopolitical Monitor, « Gold, Gulf, and the Fall of El Fasher: How the RSF Redrew the Sudan War Map », Geopolitical Monitor, 2025. https://www.geopoliticalmonitor.com/gold-gulf-and-the-fall-of-el-fasher-how-the-rsf-redrew-the-sudan-war-map/ ↩ ↩2 ↩3
-
Chatham House, « Gold and the War in Sudan: The Securitization of Sudan’s Gold Sector », Chatham House, mars 2025. https://www.chathamhouse.org/2025/03/gold-and-war-sudan/02-securitization-sudans-gold-sector ↩ ↩2
-
United Nations University, « Rush for Critical Minerals Echoes Oil Extraction Injustice as Harms Fall on World’s Most Vulnerable », UNU-INWEH, 2025. https://unu.edu/inweh/news/critical-minerals-water-insecurity-and-injustice ↩
-
Geneva Environment Network, « Environmental Impacts of the Conflict in the Middle East », Geneva Environment Network, 2025. https://www.genevaenvironmentnetwork.org/resources/updates/environmental-impacts-of-the-conflict-in-the-middle-east/ ↩
Recevez nos analyses chaque mercredi.
Une synthèse hebdomadaire des dynamiques géopolitiques, technologiques et de défense.


