Guerres hybrides : le conflit qui se cache sous la paix
Câbles sabotés, drones espions, deepfakes et milices par procuration : comment Russie, Iran et autres mènent une guerre hybride sous le seuil du conflit ouvert.

À retenir
- La guerre hybride mêle cyberattaques, désinformation, coercition économique et milices par procuration, sous le seuil du conflit ouvert.
- La mer Baltique est devenue l'épicentre du sabotage : 11 incidents de câbles recensés, attribués à la « flotte fantôme » russe.
- Début 2026, plus de 150 incidents hybrides liés à la Russie ont été suspectés dans l'UE et l'OTAN ; l'Allemagne en a signalé 321.
- L'Iran privilégie des proxies « désavouables et jetables » pour projeter sa puissance sans s'exposer.
- L'intelligence artificielle démultiplie ces opérations via deepfakes et réseaux d'influence automatisés.
Une ancre traînée « par accident » sur le fond de la Baltique. Un drone qui rôde au-dessus d’un aéroport danois. Une vidéo truquée d’un ministre, virale en quelques heures. Aucun de ces actes n’est une déclaration de guerre — et c’est précisément le but. La guerre hybride se loge dans cet entre-deux où l’agression ne dit jamais son nom.
La zone grise érigée en stratégie
Le concept n’est pas neuf, mais il a mûri. En 2025, la guerre hybride se définit comme un mélange intensifié de cyberattaques, de désinformation, de coercition économique et de conflits par procuration, exécutés sous le seuil de la guerre conventionnelle1. Sa force tient à l’ambiguïté : en exploitant la « zone grise » entre guerre et paix, elle rend difficile pour l’adversaire d’identifier l’agression et d’y répondre1.
L’objectif n’est pas de vaincre par les armes, mais d’éroder de l’intérieur : affaiblir la cohésion sociale, saper la confiance dans les institutions, diviser les alliances. Les frontières s’effacent — entre l’État et le non-État, le militaire et le civil, la guerre et le crime. Cette approche permet d’atteindre des objectifs stratégiques sans engager directement ses forces, ce qui complique radicalement la riposte. C’est l’art de gagner sans (officiellement) combattre.
Les conséquences pour les pays visés n’en sont pas moins lourdes. Sur le plan économique, les attaques contre les infrastructures critiques dissuadent les investissements et fragilisent la croissance. Sur le plan social, la désinformation attise la polarisation et exacerbe les tensions, parfois ethniques ou religieuses. La communauté internationale peine d’ailleurs à riposter pour une raison de fond : elle ne parvient même pas à s’accorder sur une définition commune de la guerre hybride, ce qui entrave toute réponse coordonnée et toute application claire du droit international.
La Baltique, laboratoire du sabotage
Nulle part la guerre hybride n’est plus visible qu’en mer Baltique, devenue l’épicentre de l’offensive russe. Jusqu’en 2025, onze incidents visant des câbles sous-marins y ont été recensés, dont deux coupures en novembre 2024 — l’une reliant la Suède à la Lituanie, l’autre la Finlande à l’Allemagne2. Ces ruptures, sur lesquelles plane le soupçon d’un sabotage, ont révélé l’extrême vulnérabilité des infrastructures sous-marines3. Ces câbles, qui transportent données et communications, sont vitaux et mal protégés : les saboter désorganise une société sans franchir le seuil de la guerre.
L’instrument de cette campagne porte un nom : la « flotte fantôme ». Entre février 2024 et février 2025, 2 313 navires liés à la Russie ont fréquenté la Baltique, dont seulement 436 sous pavillon russe2. Ces vieux bâtiments, aux propriétaires opaques, servent à la fois à contourner les sanctions pétrolières et à mener des opérations de sabotage — endommager des câbles, survoler de drones des sites sensibles. L’opacité est délibérée : elle maintient le « déni plausible » qui caractérise toute la doctrine, déjà documentée dans l’analyse des attaques hybrides russes.
L’Iran et l’art du proxy
La Russie n’est pas seule. L’Iran a fait de la guerre par procuration une signature stratégique. Plutôt que des attaques spectaculaires, Téhéran privilégie des proxies « désavouables, jetables et perturbateurs », misant sur la déniabilité, la souplesse et la persistance psychologique4. En soutenant des groupes militants au Moyen-Orient — armement, formation, logistique —, il projette son influence régionale tout en limitant les risques d’escalade directe avec les grandes puissances.
Le Yémen en offre l’illustration la plus nette : l’appui iranien aux Houthis — armes, formation, assistance logistique — a permis à Téhéran de peser sur une région entière sans engager ses propres troupes, comme le détaille notre dossier sur la guerre au Yémen. Cette mécanique, étudiée dans l’utilisation stratégique par l’Iran de forces mandataires, permet d’affaiblir des adversaires en soutenant troubles internes et mouvements armés, à moindre coût et à moindre risque. Le conflit syrien avait déjà montré comment des affrontements hybrides pouvaient ravager les infrastructures d’un pays et y enraciner une crise humanitaire durable, rendant toute reconstruction extrêmement difficile.
Quand l’IA change d’échelle
La nouveauté de la décennie, c’est l’accélération technologique. L’intelligence artificielle démultiplie la portée et l’efficacité des opérations hybrides : production de médias synthétiques à grande échelle, deepfakes, réseaux d’influence automatisés, opérations psychologiques en temps réel1. Russie, Chine, Corée du Nord et Iran utilisent les technologies de l’information pour l’espionnage, l’influence politique, la déstabilisation économique et le sabotage industriel1.
Les usages anticipés donnent le ton : recourir aux deepfakes pour brouiller les chaînes de commandement, discréditer des dirigeants, ou répandre de fausses informations après un attentat afin d’attiser la panique5. La désinformation devient l’instrument principal de désintégration des démocraties de l’intérieur, ciblant en priorité les scrutins — les élections hongroises d’avril 2026, les élections régionales allemandes — où la propagande exploite les thèmes de la migration et de l’énergie5. Cette industrialisation de la manipulation, adossée à l’IA générative, rend la frontière entre vrai et faux toujours plus poreuse.
L’Europe sous pression et le signal à surveiller
L’ampleur du phénomène a changé de dimension. Début 2026, plus de 150 incidents hybrides liés à la Russie ont été suspectés à travers l’Union européenne et l’OTAN ; l’Allemagne à elle seule en a signalé 321, des intrusions de drones aux campagnes de désinformation visant les infrastructures critiques5. Le nombre d’opérations de sabotage et de vandalisme aurait quadruplé en un an5. Drones au-dessus de la Pologne, de la Baltique, d’aéroports danois et allemands : Moscou sonde les défenses tout en restant sous le seuil de la guerre ouverte5.
Face à cela, l’OTAN tente de muscler sa réponse, en aidant les États à identifier leurs vulnérabilités et à renforcer leur résilience, et en promettant de dissuader — voire de défendre — en cas d’attaque hybride6. Les experts plaident pour une approche intégrée : renforcer la cybersécurité et la protection contre la désinformation, mais aussi consolider le tissu social et politique afin de réduire les failles exploitables, et partager le renseignement entre alliés. Certains appellent à imposer des coûts « asymétriques » directs — nouvelles sanctions, hausse des dépenses militaires — pour briser le sentiment d’impunité des agresseurs5. Le vrai test des prochains mois sera celui de l’attribution : tant que les démocraties peinent à désigner publiquement et rapidement les responsables, l’agresseur conserve l’avantage du déni. Le signal à surveiller est donc moins le prochain câble coupé que la capacité des États visés à nommer l’auteur et à imposer un coût. Sans cela, la guerre hybride restera ce qu’elle est devenue : l’arme idéale pour affaiblir un adversaire sans jamais avoir à lui déclarer la guerre.
Pour aller plus loin
Questions fréquentes
Qu'est-ce qu'une guerre hybride ?
C'est une stratégie qui combine cyberattaques, désinformation, coercition économique, sabotage et forces par procuration, exécutés sous le seuil du conflit armé ouvert. Elle exploite la « zone grise » entre guerre et paix pour rendre difficiles l'attribution des actes et la riposte de l'adversaire.
Pourquoi les câbles sous-marins sont-ils visés ?
Ils acheminent l'essentiel des données et des communications mondiales, et sont peu protégés. Les saboter perturbe une société sans franchir le seuil de la guerre. La mer Baltique a connu onze incidents recensés, attribués à la « flotte fantôme » de vieux navires utilisés par la Russie pour brouiller les responsabilités.
Comment l'Iran pratique-t-il la guerre hybride ?
Téhéran s'appuie sur des milices par procuration et des opérations « désavouables, jetables et perturbatrices ». Il privilégie la déniabilité et la persistance psychologique plutôt que les attaques de masse, ce qui lui permet de projeter sa puissance régionale tout en limitant les risques d'escalade directe.
L'IA aggrave-t-elle la menace hybride ?
Oui. L'intelligence artificielle démultiplie la portée des opérations : deepfakes produits à grande échelle, réseaux d'influence automatisés, opérations psychologiques en temps réel. Elle sert à semer la confusion, discréditer des dirigeants ou amplifier la panique après un attentat, rendant la détection plus ardue.
Sources
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HybridSec, « Hybrid Warfare 2025: Blurring the Lines Between War and Peace », Hybrid Security, 2025. https://hybridsec.org/blog/hybrid-warfare-2025-trends/ ↩ ↩2 ↩3 ↩4
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ACLED, « Russia’s shadow fleet presents a sustained hybrid war threat at sea », ACLED, 2025. https://acleddata.com/report/russias-shadow-fleet-presents-sustained-hybrid-war-threat-sea ↩ ↩2
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CBS News, « As Russia is accused of hybrid warfare against the West, vital undersea cables show their vulnerability », CBS News, 2025. https://www.cbsnews.com/news/russia-alleged-hybrid-warfare-undersea-cables/ ↩
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The Washington Institute, « Deniable, Disposable, Disruptive: Iran’s Hybrid Warfare in Europe Demands a Proactive Response », The Washington Institute, 2025. https://www.washingtoninstitute.org/policy-analysis/deniable-disposable-disruptive-irans-hybrid-warfare-europe-demands-proactive ↩
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GLOBSEC, « How Russia’s Hybrid Warfare Will Escalate in 2026 and What Europe Must Do? », GLOBSEC, 2026. https://www.globsec.org/what-we-do/commentaries/how-russias-hybrid-warfare-will-escalate-2026-and-what-europe-must-do ↩ ↩2 ↩3 ↩4 ↩5 ↩6
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OTAN, « Countering hybrid threats », NATO, 2025. https://www.nato.int/en/what-we-do/deterrence-and-defence/countering-hybrid-threats ↩
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