Attaques hybrides russes : l'Europe sous pression continue
Sabotages, drones, câbles coupés : la guerre hybride russe contre l'Europe a quadruplé depuis 2023. Chiffres, cibles et ripostes face à la menace en 2025-2026.

À retenir
- Les opérations de sabotage russes en Europe ont quadruplé entre 2023 et 2024, selon l'IISS, et se sont maintenues à ce niveau en 2025.
- De janvier à juillet 2025, plus de 110 actions hostiles liées à Moscou ont été recensées, surtout en Pologne et en France.
- Drones au-dessus d'aéroports, câbles sous-marins coupés par la « flotte fantôme », cyberattaques : un mode opératoire sous le seuil de la guerre ouverte.
- Les analystes anticipent une intensification en 2026 ; l'Europe peine encore à bâtir une riposte coordonnée.
Une vingtaine de drones russes pénètrent profondément l’espace aérien polonais le 9 septembre 2025, forçant la fermeture des aéroports de Varsovie et déclenchant l’alerte la plus élevée de l’OTAN depuis le début de l’invasion1. Une semaine plus tard, un drone viole le ciel roumain. Ces provocations ne sont pas des bavures isolées : elles forment la pointe visible d’une campagne de pression continue que Moscou mène contre l’Europe, par sabotages, cyberattaques et incursions, tout en restant juste sous le seuil du conflit ouvert.
Un arsenal sous le seuil de la guerre
La guerre hybride n’est pas une nouveauté russe, mais son intensité a changé d’échelle. L’Institut international d’études stratégiques (IISS) a recensé 146 incidents dans plus de trente pays depuis 2022, le nombre d’opérations de sabotage ayant presque quadruplé en 2024 — 33 incidents cette seule année — par rapport à 20232. La logique est constante : multiplier des actions déniables et bon marché pour fragiliser le soutien à l’Ukraine sans jamais offrir de cible justifiant une riposte militaire.
Le répertoire est large. Le Center for Strategic and International Studies (CSIS) et l’IISS documentent des incendies criminels — dont un dans le plus grand centre commercial de Varsovie —, des sabotages de voies ferrées visant des transports militaires, l’incendie d’un entrepôt de munitions en République tchèque, des attaques contre les réseaux d’eau de bases en Allemagne, du brouillage GPS de l’aviation civile et des cyberattaques contre des infrastructures critiques2. « L’essentiel des cibles se trouve en Ukraine ou est lié aux efforts européens pour l’armer », résume l’IISS2. Ces opérations, de plus en plus déniables, frappent aussi les nœuds logistiques, les chaînes de distribution et les filières d’approvisionnement de la défense, selon les analystes3. Le sabotage n’est plus une tactique d’appoint : il est devenu un mode opératoire à part entière, conçu pour user la patience des sociétés visées sans jamais déclencher de bascule conventionnelle.
La mer, nouveau front discret
C’est en mer que la pression s’est faite la plus spectaculaire. Depuis 2024, les câbles de fibre optique de la Baltique et des pays nordiques subissent des coupures répétées, attribuées à la « flotte fantôme » russe3. Ces navires vieillissants, battant pavillon de pays tiers et d’abord destinés à contourner les sanctions pétrolières, servent désormais de plateformes pour endommager les infrastructures sous-marines et faire décoller des drones au-dessus de sites sensibles3.
Le projet ACLED décrit cette flotte comme « une plateforme pour la guerre hybride russe en mer », et les analystes redoutent de nouvelles atteintes aux câbles télécoms, aux liaisons électriques et aux gazoducs reliant l’Europe du Nord3. Face à cette menace, le commandement allié de Brunssum a lancé en janvier 2025 l’opération Baltic Sentry, mobilisant frégates, avions de patrouille maritime et drones navals pour dissuader les sabotages1. Le signal est clair, mais la surface à protéger est immense.
2025, accalmie trompeuse
Le millésime 2025 n’a pas marqué de recul. Le nombre de sabotages s’y est maintenu à un niveau comparable à 2024, et de janvier à juillet, plus de 110 actions hostiles liées à Moscou ont été recensées, principalement en Pologne et en France1. Les services de renseignement néerlandais ont averti que la Russie « intensifie ses attaques hybrides » et se prépare à une confrontation longue avec l’Occident4. Le groupe Insikt de Recorded Future a pour sa part dénombré trente violations aériennes suspectes ou confirmées entre septembre 2025 et janvier 2026, contre vingt-trois pour toute la période allant de mars 2022 à août 20255.
Autrement dit, le ralentissement apparent relève davantage de la recomposition que du repli. La multiplication des survols de drones au-dessus de bases militaires et d’aéroports civils a conduit plusieurs responsables de l’OTAN à parler ouvertement d’une « guerre hybride » déjà engagée, et non d’une menace à venir6. La doctrine attribuée au chef d’état-major Valery Gerassimov — selon laquelle les méthodes non militaires peuvent surpasser les moyens conventionnels — continue de structurer cette approche, comme le rappelle l’analyse de la guerre hybride russe en Europe. La désinformation reste un pilier de l’édifice, à l’image de la campagne « Matriochka » qui vise spécifiquement la France.
Le pari d’une escalade en 2026
Les prévisions convergent vers une intensification. Pour le RUSI, les revers militaires russes en Ukraine pourraient pousser le Kremlin vers une « escalade hybride » en 2026, faute de pouvoir l’emporter sur le terrain7. GLOBSEC abonde : la campagne de sabotage soutenue par l’État « est devenue une caractéristique permanente de la boîte à outils hybride et devrait s’intensifier en 2026 »8. Plusieurs catalyseurs nourrissent ce scénario : cycles électoraux européens, lassitude des opinions face à la guerre, et intégration de nouvelles technologies — intelligence artificielle, hypertrucages — pour rendre les opérations plus crédibles. La logique est froidement rationnelle pour Moscou : à mesure que l’option militaire s’enlise, l’arme hybride offre un rendement supérieur, car son coût est faible et sa traçabilité ténue.
Cette trajectoire prolonge une dynamique déjà décrite dans nos analyses des attaques hybrides russes en Europe. L’enjeu n’est plus de constater les faits, mais d’en mesurer la causalité : Moscou teste méthodiquement la résilience et la cohésion du continent.
Une riposte européenne qui se cherche
La réponse, elle, reste laborieuse. L’IISS souligne que les capitales européennes peinent à s’accorder sur une riposte unifiée, à coordonner leur action et à imposer un coût suffisant au Kremlin2. Certains États veulent passer de la défense réactive à la perturbation active.
L’Italie incarne cette inflexion. Son ministre de la Défense Guido Crosetto, dénonçant l’« inertie » européenne, a publié un plan de 125 pages proposant un Centre européen de lutte contre la guerre hybride, une cyberforce de 1 500 personnes et des unités spécialisées en intelligence artificielle9. Le diagnostic italien est éloquent : 1 979 cyberincidents recensés en 2024, en hausse de 40 %, et une nouvelle progression de 53 % au premier semestre 20259. Plusieurs gouvernements envisagent désormais une riposte rapide aux attaques hybrides suspectées, signe que la doctrine défensive cède du terrain à une logique de dissuasion plus offensive10. La France, de son côté, structure sa propre réponse, détaillée dans sa stratégie 2026-2030 contre les manipulations de l’information.
Le signal à surveiller dans les mois qui viennent est double : la capacité des Vingt-Sept à clarifier le seuil au-delà duquel une attaque hybride engagerait une réponse collective — au titre de l’article 5 de l’OTAN ou de l’article 42.7 du traité de l’Union —, et leur aptitude à protéger les fonds marins. Car la bataille pour l’intégrité du continent se joue désormais autant sous l’eau et dans les réseaux que sur le terrain. L’accalmie de 2025 ressemble moins à une trêve qu’à une respiration.
Pour aller plus loin
Questions fréquentes
Qu'est-ce qu'une attaque hybride russe ?
C'est une action hostile sous le seuil de la guerre ouverte : sabotage, cyberattaque, brouillage GPS, incendie criminel, intrusion de drones ou désinformation. Souvent déniables, ces opérations cherchent à déstabiliser un adversaire sans déclencher de riposte militaire directe.
Combien d'incidents ont été recensés en Europe ?
L'Institut international d'études stratégiques (IISS) a documenté 146 incidents dans plus de 30 pays depuis 2022, le nombre de sabotages ayant presque quadruplé en 2024. De janvier à juillet 2025, plus de 110 actions hostiles liées à Moscou ont été comptabilisées.
Qu'est-ce que la « flotte fantôme » russe ?
Ce sont des navires vieillissants battant pavillon de pays tiers, d'abord utilisés pour contourner les sanctions pétrolières. Ils servent désormais de plateformes pour endommager les câbles sous-marins de la Baltique et survoler des infrastructures critiques par drones.
Une intensification est-elle attendue en 2026 ?
Plusieurs instituts, dont GLOBSEC et le RUSI, anticipent une escalade en 2026, liée aux revers russes en Ukraine et à la lassitude occidentale. Le ralentissement relatif de 2025 est vu comme une phase de consolidation plutôt qu'un recul durable.
Sources
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The Soufan Center, « Beyond the Drones: Confronting Russia’s Expanding Hybrid War on Europe », IntelBrief, 8 octobre 2025. https://thesoufancenter.org/intelbrief-2025-october-8/ ↩ ↩2 ↩3
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bne IntelliNews, « Russian sabotage operations in Europe almost quadrupled in 2024, IISS says », bne IntelliNews, 2025. https://www.intellinews.com/russian-sabotage-operations-in-europe-almost-quadrupled-in-2024-iiss-says-438039/ ↩ ↩2 ↩3 ↩4
-
ACLED, « Russia’s shadow fleet presents a sustained hybrid war threat at sea », ACLED, 2025. https://acleddata.com/report/russias-shadow-fleet-presents-sustained-hybrid-war-threat-sea ↩ ↩2 ↩3 ↩4
-
The Record, « Russia stepping up hybrid attacks, preparing for long standoff with West, Dutch intelligence warns », Recorded Future News, 2025. https://therecord.media/russia-cyberattacks-europe-warfare ↩
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Recorded Future, « Preparing for Russia’s New Generation Warfare in Europe », Insikt Group / Recorded Future, 2026. https://www.recordedfuture.com/research/preparing-for-russias-new-generation-warfare-in-europe ↩
-
Fortune, « NATO ally warns of ‘hybrid war’ threat from Russia as drones plague European military bases and airports », Fortune, 4 octobre 2025. https://fortune.com/2025/10/04/nato-russia-hybrid-war-threat-drones-europe-military-bases-airports/ ↩
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Royal United Services Institute, « Russia is Losing – Time for Putin’s 2026 Hybrid Escalation », RUSI Commentary, 2026. https://www.rusi.org/explore-our-research/publications/commentary/russia-losing-time-putins-2026-hybrid-escalation ↩
-
GLOBSEC, « How Russia’s Hybrid Warfare Will Escalate in 2026 and What Europe Must Do? », GLOBSEC, 2026. https://www.globsec.org/what-we-do/commentaries/how-russias-hybrid-warfare-will-escalate-2026-and-what-europe-must-do ↩
-
Decode39, « Italy moves to build a national cyber force: Decoding MOD path », Decode39, 2025. https://decode39.com/12407/italy-moves-to-build-a-national-cyber-force-decoding-mod-path/ ↩ ↩2
-
TRT World, « Europe mulls rapid retaliation against suspected Russian hybrid attacks: report », TRT World, 2025. https://www.trtworld.com/article/36503b3f3d87 ↩
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