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Alliances commerciales : le grand redécoupage géopolitique

Guerre commerciale, fragmentation des blocs, accords UE-Mercosur et CPTPP : comment les alliances commerciales redessinent les équilibres géopolitiques.

Par ISS2 janvier 2025, mis à jour le 4 juin 2026Lecture 6 min
Conteneurs de fret marqués de drapeaux nationaux empilés dans un port commercial.
Conteneurs de fret marqués de drapeaux nationaux empilés dans un port commercial. (Image d'illustration IA © ISS 2025)

À retenir

  1. La guerre commerciale lancée par Washington en 2025 a porté les droits de douane américains à leur plus haut niveau depuis les années 1930.
  2. Une fragmentation du commerce mondial en deux blocs rivaux pourrait coûter jusqu'à 7 % du PIB réel mondial, selon l'OMC.
  3. Privés des États-Unis, le CPTPP et le RCEP s'affirment comme pôles alternatifs en Asie-Pacifique.
  4. L'Union européenne et le Mercosur ont signé en janvier 2026 un accord majeur, appliqué à titre provisoire dès mai 2026.

Pendant des décennies, le commerce mondial fonctionnait comme une machine bien huilée, régie par des règles communes et la promesse d’une intégration toujours plus poussée. Cette époque se referme. En 2025 et 2026, les accords commerciaux ne sont plus de simples instruments économiques : ils sont devenus des armes géopolitiques, traçant les lignes de fracture d’un monde qui se recompose en blocs rivaux.

Quand le commerce se fragmente

Le mot revient dans tous les rapports : fragmentation. Le Fonds monétaire international la décrit comme un « renversement de l’intégration économique mondiale piloté par les politiques publiques »1. Concrètement, les flux commerciaux, les investissements et les chaînes d’approvisionnement se réorganisent selon des lignes stratégiques, et non plus seulement selon la logique des coûts.

Les chiffres donnent le vertige. Selon une analyse de l’Organisation mondiale du commerce, une fragmentation complète de l’économie mondiale en deux blocs géoéconomiques pourrait entraîner des pertes allant jusqu’à 7 % du PIB réel mondial1. L’effet se voit déjà dans l’investissement : pour 2025, les investissements directs étrangers dans les secteurs exposés aux droits de douane et fortement intégrés aux chaînes de valeur — textile, électronique, machines — devaient reculer de 25 %1. Les investissements entre économies émergentes sont devenus plus sensibles à la « distance géopolitique », un phénomène qui s’accentue depuis 2018 et qui renforce, en retour, l’alignement des échanges1.

Ce basculement marque la fin d’un cycle. Pendant trente ans, les entreprises ont optimisé leurs chaînes d’approvisionnement à l’échelle planétaire, recherchant le coût le plus bas sans se soucier des frontières politiques. Désormais, la sécurité prime sur l’efficacité : on relocalise, on diversifie ses fournisseurs, on privilégie les partenaires « amis ». Les économistes parlent de friend-shoring, ce repli des échanges sur des cercles d’alliés de confiance. Cette mutation a un prix — des coûts de production plus élevés, une inflation plus tenace — mais elle répond à une exigence devenue prioritaire : ne plus dépendre d’un rival potentiel pour des biens stratégiques.

La guerre commerciale, accélérateur de blocs

Le détonateur a un nom : les droits de douane américains. Depuis février 2025, Washington a engagé une remontée douanière qui a porté ses droits de douane à leur plus haut niveau depuis les années 19302. Le Peterson Institute le qualifie de plus forte hausse d’impôt rapportée au PIB depuis 1993, soit en moyenne 1 500 dollars de plus par ménage américain en 20262.

Paradoxalement, l’effet sur les flux eux-mêmes est resté limité : la balance commerciale américaine n’a reculé que de 2,1 milliards de dollars en 20252. Mais l’onde de choc s’est propagée par l’incertitude. La croissance mondiale est tombée à 1,4 % au quatrième trimestre 2025, contre 2,1 % en début d’année, avec des récessions attendues au Canada et au Mexique3. Surtout, la stratégie américaine a produit l’inverse de l’effet recherché : elle a renforcé les blocs alternatifs. Cette logique de confrontation économique fait écho aux recompositions d’alliances que l’on observe sur le terrain militaire, analysées dans notre dossier sur l’évolution des alliances militaires face aux conflits non conventionnels.

L’Asie-Pacifique avance sans Washington

C’est en Asie que le rééquilibrage est le plus net. Privés des États-Unis, deux méga-accords s’affirment comme pôles alternatifs : le CPTPP (Accord global et progressiste de partenariat transpacifique) et le RCEP (Partenariat économique régional global). Face aux droits de douane américains, plusieurs pays indo-pacifiques ont accru leur engagement dans ces arrangements4.

Le CPTPP, en particulier, élargit son cercle. Ses membres ont fait progresser l’adhésion du Costa Rica, ouvert des négociations avec l’Uruguay et envisagent les Émirats arabes unis, les Philippines et l’Indonésie comme candidats pour 20264. L’absence américaine a un coût stratégique clair : faute d’être partie à ces accords, Washington dispose de moins de leviers pour orienter la politique étrangère de ses partenaires asiatiques4. Cette dynamique nourrit directement les rivalités de puissance dans la région, au cœur de notre analyse sur l’Indo-Pacifique, où le commerce et la sécurité sont devenus indissociables.

L’Europe diversifie ses partenaires

L’Union européenne, elle, joue une autre carte : l’élargissement de son réseau d’accords. Le coup d’éclat est venu d’Amérique latine. Après vingt-cinq ans de négociations, l’UE et le Mercosur ont signé le 17 janvier 2026 un partenariat ambitieux, dont le volet commercial s’applique à titre provisoire dès le 1er mai 20265. L’Union est déjà le deuxième partenaire commercial du Mercosur, avec 57 milliards d’euros d’exportations en 20245.

L’enjeu dépasse l’économie. Pour Bruxelles, cet accord est un moyen de sécuriser l’accès aux matières premières, de diversifier ses partenaires et de contrer l’influence croissante de Pékin sur le continent sud-américain. La même logique se retrouve dans le domaine énergétique, où les alliances énergétiques sont devenues un instrument de puissance à part entière. Le commerce sert ici de prolongement à la diplomatie : nouer un accord, c’est arrimer un partenaire à sa sphère d’influence.

Le revers : souveraineté et dépendances

Cette course aux alliances a un coût rarement avoué : la souveraineté. S’engager dans un accord commercial, c’est accepter de céder une part de son autonomie réglementaire — sur les normes environnementales, sociales ou sanitaires. Les débats qui ont entouré l’accord UE-Mercosur, vivement contesté par une partie du monde agricole européen, illustrent cette tension.

Le risque inverse existe aussi : la dépendance. Un pays trop arrimé à un seul partenaire devient vulnérable à ses choix politiques, comme l’a montré la diversification forcée des États arabes face aux grandes puissances, décrite dans notre analyse sur l’ascension de la Chine et de la Russie dans le monde arabe. L’architecture du commerce mondial, jadis multilatérale et prévisible, cède la place à un patchwork d’alliances régionales et d’accords bilatéraux façonnés par les impératifs de sécurité et de souveraineté technologique1. Chaque État cherche à la fois à s’intégrer et à se protéger — un équilibre périlleux.

Le signal à surveiller : la fin du multilatéralisme ?

L’avenir des équilibres géopolitiques se jouera largement sur le terrain commercial. La question des prochaines années n’est plus de savoir si la mondialisation se poursuit, mais selon quelles lignes elle se réorganise. Deux scénarios s’opposent : une fragmentation dure en blocs hostiles, lourde de pertes économiques et de tensions, ou une recomposition souple, faite de partenariats multiples et chevauchants. Le sort du multilatéralisme dépendra de la capacité des grandes puissances à résister à la tentation protectionniste. La trajectoire des droits de douane américains, l’élargissement du CPTPP et la ratification effective de l’accord UE-Mercosur seront les indicateurs à surveiller. Car derrière chaque accord commercial se cache désormais une carte du monde en cours de redessin.

Pour aller plus loin

Questions fréquentes

En quoi les alliances commerciales influencent-elles la géopolitique ?

Elles créent des interdépendances économiques qui rapprochent les pays sur les plans diplomatique et sécuritaire, mais peuvent aussi exclure et antagoniser ceux qui en sont écartés. En réduisant les barrières entre partenaires, elles redessinent les rapports de force et structurent des blocs concurrents à l'échelle mondiale.

Qu'est-ce que la fragmentation du commerce mondial ?

C'est le recul, piloté par les politiques publiques, de l'intégration économique mondiale. Flux commerciaux, investissements et chaînes d'approvisionnement se réorganisent selon des lignes stratégiques et sécuritaires. Selon l'OMC, une scission complète en deux blocs rivaux pourrait coûter jusqu'à 7 % du PIB réel mondial.

Qu'ont changé les droits de douane américains de 2025 ?

Depuis février 2025, Washington a relevé ses droits de douane au plus haut niveau depuis les années 1930. L'effet sur la balance commerciale est resté limité, mais l'incertitude a pesé sur la croissance mondiale et poussé de nombreux pays à renforcer des accords alternatifs comme le CPTPP et le RCEP.

Pourquoi l'accord UE-Mercosur est-il important ?

Signé le 17 janvier 2026 et appliqué à titre provisoire dès le 1er mai 2026, il crée l'une des plus vastes zones de libre-échange du monde. Pour l'Union européenne, c'est un moyen de diversifier ses partenaires et de contrer l'influence chinoise en Amérique latine, dans un contexte de fragmentation commerciale.

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Rédaction · Analyse stratégique

L'Institut des Sciences Stratégiques publie des analyses indépendantes sur la géopolitique, la défense et les transformations du pouvoir au XXIe siècle.

Sources

  1. Organisation mondiale du commerce, « Global Trade Outlook and Statistics Update: October 2025 », wto.org, 7 octobre 2025. https://www.wto.org/english/news_e/news25_e/stat_07oct25_e.pdf 2 3 4 5

  2. Peterson Institute for International Economics, « The global trade war: An update », piie.com, 2025. https://www.piie.com/blogs/realtime-economics/2025/global-trade-war-update 2 3

  3. J.P. Morgan Global Research, « US Tariffs: What’s the Impact? », jpmorgan.com, 2026. https://www.jpmorgan.com/insights/global-research/current-events/us-tariffs

  4. United States Studies Centre, « The Comprehensive and Progressive Agreement for Trans-Pacific Partnership: Past, present, future », ussc.edu.au, 2025. https://www.ussc.edu.au/the-comprehensive-and-progressive-agreement-for-trans-pacific-partnership-explained 2 3

  5. Commission européenne, « EU and Mercosur sign historic and ambitious partnership », ec.europa.eu, 17 janvier 2026. https://ec.europa.eu/commission/presscorner/detail/en/ip_26_113 2

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