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Science sans frontières ? Le dilemme sécurité-innovation

Accord sino-américain renégocié, contrôles à l'exportation, projet ITER : les partenariats scientifiques internationaux entre sécurité et innovation tech.

Par ISS3 janvier 2025, mis à jour le 4 juin 2026Lecture 6 min
Chercheurs de nationalités différentes collaborant autour d'un écran dans un laboratoire.
Chercheurs de nationalités différentes collaborant autour d'un écran dans un laboratoire. (Image d'illustration IA © ISS 2025)

À retenir

  1. L'accord scientifique entre les États-Unis et la Chine a été renouvelé fin 2024, mais avec un périmètre fortement réduit.
  2. Le projet de fusion ITER, qui réunit 35 pays, a franchi une étape majeure en 2025 malgré les tensions géopolitiques.
  3. Les États-Unis resserrent la sécurité de la recherche : examens du Pentagone, lignes directrices de la Maison-Blanche, centres dédiés.
  4. La coopération scientifique reste un moteur d'innovation, mais elle est désormais filtrée par l'impératif de sécurité nationale.

Un chercheur chinois et un chercheur américain peuvent-ils encore travailler ensemble sans menacer la sécurité de leurs pays ? La question, longtemps taboue, est devenue centrale. La science a toujours prospéré par-delà les frontières, mais à l’heure de la rivalité technologique, chaque collaboration est scrutée, filtrée, parfois interdite. Les partenariats scientifiques internationaux sont entrés dans l’âge du soupçon.

La recherche, nouvelle ligne de front

Pendant des décennies, un principe faisait consensus : la « recherche fondamentale » devait rester ouverte, échappant aux restrictions sur les transferts de technologie. Cette doctrine, héritée de la guerre froide, vacille. Aux États-Unis, les actions récentes du gouvernement laissent entrevoir un resserrement de cette approche dès qu’un projet ou un partenaire présente un risque pour la sécurité nationale1.

Le tournant est net. En 2026, le département de la Défense a mis en place de nouveaux processus d’examen des propositions de recherche fondamentale émanant des universités, ciblant les menaces posées par la Chine, la Russie et d’autres acteurs hostiles2. Dès juillet, la Maison-Blanche avait publié des « lignes directrices pour les programmes de sécurité de la recherche » dans les institutions recevant d’importants financements fédéraux, tandis que la Fondation nationale pour la science annonçait la création d’un centre national et de cinq centres régionaux pour diffuser les bonnes pratiques1.

Pour les universités, le dilemme est réel. Leur force tient à l’ouverture : les meilleurs laboratoires attirent les talents du monde entier, et la science progresse par la circulation des idées. Mais cette ouverture peut être exploitée — vol de propriété intellectuelle, transfert discret de savoir-faire sensible, recrutement de chercheurs au profit de programmes militaires étrangers. Les établissements se retrouvent ainsi pris en étau entre la culture académique de la collaboration et l’impératif de conformité sécuritaire1. Trier les projets, vérifier les financements, encadrer les partenariats : autant de tâches nouvelles qui transforment le métier de chercheur et alourdissent la bureaucratie de la recherche.

L’accord sino-américain, miroir des tensions

Aucun document n’incarne mieux ce basculement que l’accord de coopération scientifique et technologique entre les États-Unis et la Chine. Signé en 1979, il avait accompagné un demi-siècle d’échanges. Or il a expiré le 27 août 2024, avant d’être renouvelé in extremis le 13 décembre 2024, pour cinq ans3.

Mais ce n’est plus le même accord. Son périmètre a été radicalement réduit : il ne couvre plus que la recherche fondamentale et exclut explicitement le développement des technologies critiques et émergentes3. Il renforce la protection des chercheurs, la réciprocité sur le partage de données et la responsabilité des coopérations entre gouvernements3. Salué comme une « rare bonne nouvelle » dans une relation tendue, il illustre la nouvelle équation : coopérer, oui, mais sous conditions et sans toucher aux domaines sensibles.

Ce maintien n’a rien d’anecdotique. Des observateurs avertis rappellent que renoncer purement et simplement à la recherche conjointe desservirait les intérêts américains eux-mêmes : la Chine produit désormais une part majeure de la science mondiale, et s’en couper reviendrait à se priver d’un accès précieux à la connaissance4. L’enjeu n’est donc pas de rompre, mais de baliser — de fixer de nouvelles « règles de circulation » pour une collaboration devenue suspecte. Cette logique de cloisonnement rejoint celle que décrit notre analyse sur la fragmentation des réseaux internet, où la connectivité mondiale se scinde le long de lignes géopolitiques.

Quand la technologie devient une arme

Le durcissement ne s’arrête pas aux accords-cadres. Il s’incarne dans les contrôles à l’exportation. Washington a multiplié les restrictions sur les semi-conducteurs avancés et les investissements dans des domaines jugés stratégiques — intelligence artificielle, informatique quantique —, invoquant le risque qu’ils ne servent la modernisation militaire chinoise3. En mars 2025, de nombreuses entités chinoises ont été ajoutées à la liste de restrictions du département du Commerce, visant les capacités d’IA et de calcul avancé2.

C’est tout l’enjeu des technologies « à double usage » : une puce, un algorithme ou un capteur peuvent servir aussi bien un laboratoire civil qu’un programme d’armement. Cette ambivalence transforme la course à l’innovation en course à la sécurité, comme le détaille notre dossier sur la manière dont l’IA transforme les paradigmes de sécurité nationale. La maîtrise de ces briques technologiques est devenue le cœur de la puissance, et le partenariat scientifique, un terrain de rivalité autant que de collaboration — un thème central de notre analyse sur l’alliance technologique.

ITER, la coopération qui résiste

Et pourtant, tout n’est pas verrouillé. Certains projets prouvent que la collaboration scientifique peut survivre aux fractures géopolitiques, lorsque l’enjeu est jugé vital. Le projet ITER, réacteur expérimental de fusion nucléaire installé en France, en est l’exemple le plus spectaculaire. Il réunit 35 pays — la Chine, l’Union européenne, les États-Unis, le Japon, la Corée du Sud, l’Inde et la Russie — dans l’une des entreprises scientifiques les plus complexes de l’histoire5.

Malgré les tensions, l’ouvrage avance. En 2025, ITER a achevé le système d’aimants pulsés le plus puissant du monde, dont des composants majeurs ont été fabriqués par les États-Unis, la Russie, l’Europe et la Chine5. En avril, le premier secteur de la chambre à vide a été inséré dans le puits du tokamak, avec environ trois semaines d’avance5. La dynamique déborde même le seul ITER : en novembre 2025, le consortium européen EUROfusion et l’Institut de physique des plasmas de l’Académie des sciences chinoise ont publié un plan de recherche commun pour un nouveau tokamak5. Que des rivaux stratégiques continuent de collaborer sur des objets aussi sensibles montre que la science peut encore servir de pont. Mais ce pont reste fragile, suspendu à la volonté politique de chaque partenaire — et à la conviction que les bénéfices de la coopération l’emportent sur ses risques.

Le signal à surveiller : l’équilibre entre ouverture et protection

L’avenir des partenariats scientifiques se jouera sur une ligne de crête étroite. Trop d’ouverture expose au pillage technologique et au détournement militaire ; trop de fermeture étouffe l’innovation et prive les nations des bénéfices de l’intelligence collective. La pandémie de Covid-19 l’avait rappelé : face aux menaces globales, la coopération sauve des vies. Mais l’ère de la confiance naïve est révolue. La vraie variable des prochaines années sera la capacité des États à bâtir une coopération « sécurisée » — assez ouverte pour innover, assez protégée pour ne pas armer ses rivaux. La trajectoire de l’accord sino-américain et la survie de projets comme ITER diront si le monde sait encore faire de la science un bien commun, ou s’il la transforme en simple champ de bataille de plus.

Pour aller plus loin

Questions fréquentes

Pourquoi les partenariats scientifiques sont-ils stratégiques ?

Parce qu'ils accélèrent l'innovation et permettent d'affronter des défis qu'aucun pays ne peut résoudre seul : pandémies, climat, énergie. Mais les mêmes recherches peuvent nourrir des capacités militaires. La coopération scientifique est ainsi devenue un instrument de puissance autant qu'un bien commun, scruté de près par les États.

Qu'a changé l'accord scientifique sino-américain de 2024 ?

Renouvelé le 13 décembre 2024 après avoir expiré en août, il a été fortement resserré. Son périmètre se limite désormais à la recherche fondamentale et exclut explicitement les technologies critiques et émergentes comme l'IA ou le quantique. Il ajoute des garde-fous sur le partage de données et la réciprocité.

Qu'est-ce que la sécurité de la recherche ?

C'est l'ensemble des mesures visant à protéger les travaux scientifiques contre l'espionnage, le vol de propriété intellectuelle et le détournement à des fins militaires hostiles. Aux États-Unis, elle se traduit par des examens de sécurité du Pentagone, des lignes directrices fédérales et des centres dédiés dans les universités.

Le projet ITER est-il menacé par les tensions géopolitiques ?

Malgré les rivalités, ITER reste l'une des plus vastes collaborations scientifiques de l'histoire, réunissant 35 pays dont la Chine, les États-Unis, la Russie et l'UE. En 2025, il a franchi des étapes majeures, prouvant que des partenariats peuvent survivre aux fractures politiques quand l'enjeu est jugé vital.

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Rédaction · Analyse stratégique

L'Institut des Sciences Stratégiques publie des analyses indépendantes sur la géopolitique, la défense et les transformations du pouvoir au XXIe siècle.

Sources

  1. Mayer Brown, « Fundamental Research, National Security, and the Quiet Shift Facing Universities », mayerbrown.com, mars 2026. https://www.mayerbrown.com/en/insights/publications/2026/03/fundamental-research-national-security-and-the-quiet-shift-facing-universities 2 3

  2. Crowell & Moring LLP, « New U.S. Department of Defense Policy Imposes Security Reviews for Universities and Labs Engaging in Fundamental Research », crowell.com, 2025. https://www.crowell.com/en/insights/client-alerts/new-us-department-of-defense-policy-imposes-security-reviews-for-universities-and-labs-engaging-in-fundamental-research 2

  3. Center for Strategic and International Studies, « The U.S.-China Science and Technology Cooperation Agreement Is Not Yet Obsolete », csis.org, 2025. https://www.csis.org/analysis/us-china-science-and-technology-cooperation-agreement-not-yet-obsolete 2 3 4

  4. ChinaFile, « U.S. and China Just Set New Road Rules for Science Collaboration. Americans Will Benefit If We Don’t Scrap Joint Research », chinafile.com, 2025. https://www.chinafile.com/reporting-opinion/viewpoint/us-and-china-just-set-new-road-rules-science-collaboration-americans

  5. EurekAlert! / AAAS, « Fusion energy: ITER completes world’s largest and most powerful pulsed magnet system », eurekalert.org, 2025. https://www.eurekalert.org/news-releases/1081952 2 3 4

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