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Le splinternet est déjà là : sécurité et économie d'un Web morcelé

Souveraineté numérique, isolement du RuNet, localisation des données : la fragmentation d'internet n'est plus une hypothèse, et son coût se chiffre déjà.

Par ISS26 décembre 2024, mis à jour le 4 juin 2026Lecture 5 min
Carte mondiale stylisée du réseau internet se fracturant en blocs régionaux distincts.
Carte mondiale stylisée du réseau internet se fracturant en blocs régionaux distincts. (Image d'illustration IA © ISS 2024)

À retenir

  1. Le « splinternet », division d'internet en blocs nationaux ou régionaux, n'est plus une menace future mais une réalité en cours.
  2. La Russie prépare l'isolement de son RuNet : un mécanisme de coupure entre en vigueur le 1er mars 2026.
  3. La localisation des données exclut les petites entreprises et dresse des barrières à l'entrée, au profit des acteurs domestiques.
  4. Le Forum économique mondial chiffre le coût de la fragmentation jusqu'à 5,7 billions de dollars, soit 5 % du PIB mondial.
  5. Pour l'OCDE, une autarcie totale des données amputerait le PIB mondial de 4,5 % et les exportations de 8,5 %.

Début décembre 2024, des habitants du Daghestan se sont retrouvés coupés du reste du monde numérique pendant vingt-quatre heures. Pas une panne : un test. Les autorités russes éprouvaient la capacité de leur « internet souverain » à fonctionner isolé du réseau mondial. L’épisode dit l’essentiel : conçu comme un réseau planétaire unifié, internet se fracture désormais en territoires cloisonnés. La fragmentation n’est plus une menace abstraite, c’est une réalité que des États construisent méthodiquement.

Un réseau mondial qui se brise en archipels

Le « splinternet » désigne la division d’internet en réseaux régionaux ou nationaux distincts, soumis à des règles divergentes. L’analyse est désormais partagée : le splinternet n’arrive pas, il est déjà là1. Le moteur en est la « souveraineté numérique » — l’idée qu’une nation a le droit de contrôler son infrastructure, ses données et ses plateformes comme elle contrôle ses frontières physiques1.

Ce mouvement se nourrit de logiques hétérogènes et parfois contradictoires : protection de la vie privée, sécurité nationale, intérêts économiques, contrôle de l’information par les pouvoirs en place. À mesure que les États imposent la localisation des données et régulent les géants du numérique de façons concurrentes, l’idée d’un internet unique pour tous s’éloigne1. L’Institut français des relations internationales décrivait déjà cette dynamique comme une géopolitique de la donnée, où la souveraineté technologique devient un terrain de rivalité2.

La Russie, laboratoire de la déconnexion

Aucun pays n’incarne mieux cette trajectoire que la Russie. Sa loi sur l’« internet souverain » de 2019 imposait aux opérateurs d’installer des équipements de surveillance approuvés par l’État et de tester la capacité du RuNet à fonctionner de manière autonome3. Les exercices de coupure se sont multipliés, touchant surtout des régions à minorités ethniques comme la Tchétchénie, le Daghestan et l’Ingouchie4.

Le tournant est imminent. Un règlement de « gestion centralisée du réseau public de communication » entre en vigueur le 1er mars 20263. Le régulateur Roskomnadzor pourra prendre le contrôle direct du trafic en cas de menace perçue, rediriger les données par des canaux étatiques, modifier les routes et, si nécessaire, isoler complètement le RuNet du réseau mondial3. Cette stratégie de contrôle, analysée dans le développement de l’infrastructure internet domestique russe, fait de la déconnexion un instrument de souveraineté autant que de censure.

La sécurité fragilisée par la fragmentation

Sur le plan sécuritaire, le morcellement crée des angles morts. Quand les protocoles et les niveaux de protection varient d’un réseau à l’autre, les systèmes les moins robustes deviennent des cibles privilégiées, et le partage d’information sur les menaces se heurte à des barrières politiques. Un internet cloisonné complique la traque transfrontalière de la cybercriminalité : un attaquant opérant depuis une juridiction peu coopérative peut frapper ailleurs en limitant le risque d’être appréhendé.

Le paradoxe est documenté : la souveraineté numérique cherche à protéger, mais elle entre en tension frontale avec les flux de données transfrontaliers dont dépendent l’innovation et l’efficacité5. Cette tension irrigue aussi les débats sur l’impact de l’IA sur la sécurité nationale et sur la sécurité des élections, où la circulation contrôlée de l’information devient un enjeu de défense.

Le casse-tête réglementaire des entreprises

La fragmentation ne se joue pas qu’entre puissances rivales : elle s’immisce dans la sphère réglementaire, où chaque juridiction impose ses propres règles de protection des données. L’affaire TikTok illustre ce nationalisme numérique, où la maîtrise des données d’une plateforme devient un enjeu de souveraineté autant que de vie privée5. Pour une multinationale, la conformité devient un casse-tête : se conformer aux exigences locales sans renoncer à une stratégie globale cohérente exige des moyens considérables.

Le risque, soulignent les analystes, est de voir émerger un splinternet où la gouvernance numérique et la conformité dépendent entièrement de l’endroit où l’on se trouve5. La localisation des données — obligation de stocker l’information sur le sol national — accroît les dépenses opérationnelles et fonctionne comme une barrière à l’entrée, avantageant les acteurs domestiques au détriment des nouveaux venus5. L’innovation pâtit de ce cloisonnement : un internet morcelé limite le partage d’idées et de technologies, ralentissant le développement de solutions communes et désavantageant les jeunes pousses privées d’un accès égal aux ressources mondiales.

Le prix économique d’un Web cloisonné

C’est sur le terrain économique que les chiffres frappent le plus. Le Forum économique mondial estime que la fragmentation coûte déjà entre 213 et 307 milliards de dollars par an à l’économie mondiale6. Dans les scénarios les plus poussés, les politiques de fragmentation pourraient amputer le PIB mondial de 0,6 à 5,7 billions de dollars, soit jusqu’à 5 %, par la contraction du commerce et des flux de capitaux7.

L’OCDE précise le mécanisme : une autarcie totale des données réduirait le PIB mondial de 4,5 % et les exportations de 8,5 % ; à l’inverse, des régimes ouverts mais encadrés pourraient augmenter les exportations mondiales de 3,6 %8. Et la facture est inégalement répartie : les petites entreprises, faute de capital pour dupliquer leurs infrastructures, se trouvent purement et simplement exclues5, tandis que les économies hors des grands blocs subissent les pertes les plus lourdes. Cette mécanique de fracture rejoint les inquiétudes soulevées par la biologie synthétique et la sécurité mondiale : des technologies globales captées par des logiques de blocs.

Les digues face au morcellement

Le mouvement n’est pas sans contrepoids. Des organisations internationales et des forums multipartites œuvrent à préserver l’interopérabilité, en promouvant des normes techniques communes et le dialogue entre États et secteur privé. L’enjeu est de taille : il s’agit d’éviter que la planète numérique ne se scinde en écosystèmes régionaux reflétant des valeurs politiques inconciliables.

Mais le défi est aussi conceptuel. Comme le relèvent les analystes, la souveraineté numérique relève d’un paradoxe : revendiquée dans une économie mondiale profondément interconnectée, elle promet le contrôle tout en menaçant la prospérité qu’elle prétend protéger9. La géopolitique de la donnée oppose désormais deux modèles : un internet ouvert, créateur de valeur partagée, et un internet de blocs, plus contrôlable mais plus pauvre. L’arbitrage entre les deux engagera, pour des décennies, l’innovation et les libertés.

Le signal à surveiller : interopérabilité contre cloisonnement

L’avenir d’internet se jouera dans l’équilibre entre souveraineté et interopérabilité. Plus les États érigent des frontières numériques, plus le réseau perd ce qui faisait sa valeur : la connexion sans couture. Le point décisif à observer sera l’entrée en vigueur du dispositif russe en mars 2026, premier test grandeur nature d’une déconnexion assumée. S’il fonctionne, il offrira un modèle réplicable aux régimes désireux de contrôler leur espace numérique. La préservation d’un internet ouvert ne relève plus seulement de la technique : c’est devenu un choix géopolitique aux conséquences économiques chiffrables, et un test pour la coopération internationale tout entière.

Pour aller plus loin

Questions fréquentes

Qu'est-ce que le splinternet ?

Le splinternet désigne la fragmentation d'internet en réseaux régionaux ou nationaux distincts, régis par des règles différentes. Conçu comme un réseau mondial unifié, internet se fracture sous l'effet de la souveraineté numérique et des divergences réglementaires.

Pourquoi la Russie isole-t-elle son internet ?

Au nom de la « souveraineté numérique », Moscou veut pouvoir contrôler ou couper son trafic en cas de menace perçue. Un mécanisme de gestion centralisée, permettant d'isoler le RuNet du réseau mondial, entre en vigueur le 1er mars 2026.

La fragmentation a-t-elle un coût économique ?

Oui, considérable. Le Forum économique mondial l'estime jusqu'à 5,7 billions de dollars, soit 5 % du PIB mondial. L'OCDE calcule qu'une autarcie totale des données réduirait le PIB mondial de 4,5 % et les exportations de 8,5 %.

Qui souffre le plus de la fragmentation numérique ?

Les petites entreprises, faute de capital pour dupliquer leurs systèmes, et les économies émergentes hors des grands blocs géopolitiques, qui pourraient subir les pertes de production les plus lourdes dans les scénarios extrêmes.

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Rédaction · Analyse stratégique

L'Institut des Sciences Stratégiques publie des analyses indépendantes sur la géopolitique, la défense et les transformations du pouvoir au XXIe siècle.

Sources

  1. ITTech-Pulse, « Splinternet Rising: How the Global Internet Is Splintering into Digital Islands », ITTech-Pulse, 2025. https://ittech-pulse.com/industry-insights/splinternet-rising-how-the-global-internet-is-splintering-into-digital-island/ 2 3

  2. Julien Nocetti, « A Splintered Internet? Internet Fragmentation and the Geopolitics of Data », IFRI, février 2024. https://www.ifri.org/sites/default/files/migrated_files/documents/atoms/files/ifri_nocetti_internet_fragmentation_february_2024.pdf

  3. Abit.ee, « Russia’s Sovereign Internet: Runet Isolation Mechanism Takes Effect on March 1, 2026 », Abit.ee, 2025. https://abit.ee/en/cybersecurity/sovereign-internet-runet-roskomnadzor-internet-isolation-censorship-russia-internet-law-blocking-en 2 3

  4. Recorded Future News, « Russia disrupts internet access in multiple regions to test ‘sovereign internet’ », The Record, 2024. https://therecord.media/russia-disrupts-internet-access-in-multiple-regions-runet

  5. Student Journal of Information Privacy Law, « Data Sovereignty in the Age of Digital Nationalism », University of Maine Law, 30 avril 2025. https://sjipl.mainelaw.maine.edu/2025/04/30/data-sovereignty-in-the-age-of-digital-nationalism-the-case-of-tiktok-and-the-global-fragmentation-of-the-internet/ 2 3 4 5

  6. ANI News, « Global economic fragmentation spreads to allies, costing up to $307 billion annually: WEF report », ANI News, 4 juin 2026. https://aninews.in/news/business/global-economic-fragmentation-spreads-to-allies-costing-up-to-307-billion-annually-wef-report20260604180534/

  7. World Economic Forum, « Economic Costs of Fragmentation Could Eclipse Those of 2008 Financial Crisis or COVID-19 Pandemic », WEF, janvier 2025. https://www.weforum.org/press/2025/01/economic-costs-of-fragmentation-could-eclipse-those-of-2008-financial-crisis-or-covid-19-pandemic-02f4fedfe9/

  8. OCDE, « Economic Implications of Data Regulation », OECD Publishing, 2025. https://www.oecd.org/en/publications/economic-implications-of-data-regulation_aa285504-en.html

  9. Modern Diplomacy, « The paradox of digital sovereignty in an interconnected global economy », Modern Diplomacy, 11 février 2026. https://moderndiplomacy.eu/2026/02/11/the-paradox-of-digital-sovereignty-in-an-interconnected-global-economy/

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