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Terrorisme transnational : le basculement vers le Sahel

Le Sahel concentre désormais plus de la moitié des morts du terrorisme mondial. Cartographie d'une menace qui se déplace et des réponses internationales en 2025-2026.

Par ISS28 décembre 2024, mis à jour le 4 juin 2026Lecture 6 min
Carte du Sahel avec marqueurs signalant des zones de conflit et d'insécurité.
Carte du Sahel avec marqueurs signalant des zones de conflit et d'insécurité. (Image d'illustration IA © ISS 2024)

À retenir

  1. Le Sahel concentre 51 % des morts du terrorisme dans le monde, un décuplement depuis 2019.
  2. Les décès liés au terrorisme sont retombés à 7 555 en 2024, mais restent fortement concentrés.
  3. L'État islamique opère désormais dans 22 pays et demeure l'organisation la plus meurtrière.
  4. Le JNIM est devenu la deuxième organisation la plus létale au monde.
  5. Les réponses misent sur la coopération internationale, le renseignement et la lutte contre le financement.

Pendant deux décennies, le terrorisme transnational s’est incarné dans des images devenues familières : tours new-yorkaises, capitales européennes frappées, califat autoproclamé au Levant. En 2025, le centre de gravité s’est déplacé, loin des projecteurs. Il se trouve désormais dans une bande aride d’Afrique de l’Ouest, le Sahel, qui concentre à elle seule plus de la moitié des morts du terrorisme mondial. Comprendre ce basculement est la clé d’une lutte efficace.

Le nouvel épicentre : le Sahel en chiffres

Les données sont sans appel. Selon le Global Terrorism Index 2025, publié par l’Institute for Economics and Peace, le Sahel représente 51 % de l’ensemble des décès liés au terrorisme dans le monde — un décuplement depuis 20191. Le secrétaire général de l’ONU a alerté le Conseil de sécurité sur cette région devenue « épicentre » mondial du phénomène2.

Le tableau d’ensemble appelle pourtant des nuances. En 2024, les morts du terrorisme dans le monde sont retombées à 7 555, en baisse de 13 %1. Mais cette diminution s’explique surtout par le pic de l’année précédente, lié à l’attaque du 7 octobre 2023 ; sans cet effet, les décès seraient restés stables1. Surtout, la menace se concentre : dix pays rassemblent 87 % des décès1. Le Niger illustre cette volatilité, avec une hausse de 94 % des morts en 2024, la plus forte progression mondiale1. Le terrorisme transnational ne recule pas ; il se relocalise.

Cette concentration géographique éclaire un constat dérangeant : les capitales occidentales, longtemps premières cibles symboliques, ne figurent plus en tête des bilans. La violence se fixe désormais là où l’État est le plus faible, dans des zones rurales reculées que les médias internationaux couvrent peu. Le Burkina Faso en est l’exemple le plus frappant : malgré un recul des décès en 2025, six des dix attaques les plus meurtrières au monde s’y sont produites cette année-là3. Cette discrétion médiatique a une conséquence directe : elle réduit la pression politique sur les bailleurs et complique la mobilisation de ressources à la hauteur de la crise.

L’État islamique et le JNIM : la guerre des franchises

Derrière ces chiffres, deux organisations dominent. L’État islamique demeure la plus meurtrière en 2025, avec 1 805 morts attribués, et opère désormais dans 22 pays1. Son activité s’est largement déportée vers l’Afrique : 71 % de ses actions se concentrent en Syrie et en République démocratique du Congo1. Fait notable, les décès qui lui sont imputés seraient supérieurs de 58 % si l’on intégrait, par analyse algorithmique, les attaques non revendiquées1.

Le second acteur majeur est le JNIM, coalition jihadiste affiliée à al-Qaïda au Sahel. Il est devenu la deuxième organisation la plus létale au monde, avec 1 454 morts en 2024, en hausse de 46 %1. Sa montée en puissance inquiète d’autant plus qu’il maîtrise désormais la guerre par drones et menace directement des capitales régionales3. Le groupe a même infléchi sa stratégie, ciblant davantage les soldats que les civils dans certaines zones3. Cette résilience confirme que l’élimination des chefs ne suffit pas : tant que les causes profondes — faiblesse des États, exclusion, pauvreté — persistent, les franchises se reconstituent.

La menace pour l’Europe : le facteur ISIS-K

Si le Sahel concentre la létalité, la menace contre l’Europe a, elle aussi, un nouveau visage. La branche khorassanienne de l’État islamique, l’ISIS-K, est considérée par le Conseil de sécurité de l’ONU comme la menace terroriste la plus significative pour le continent4. L’Institut danois d’études internationales (DIIS) documente plusieurs complots déjoués, notamment en France et en Autriche4.

Son mode opératoire marque une rupture. Plutôt que d’envoyer des combattants, l’ISIS-K établit un contact à distance avec des sympathisants déjà présents en Europe, qu’il guide ensuite dans la préparation d’attaques4. Cette stratégie s’appuie sur une propagande multilingue, diffusée notamment via la messagerie Telegram et un magazine en anglais4. Les profils recrutés proviennent en grande partie des diasporas d’Asie centrale et du Caucase du Nord4. Ce lien entre propagande en ligne et passage à l’acte rejoint directement les enjeux de la lutte contre la radicalisation en ligne.

Au-delà du tout-militaire : les limites des approches classiques

Que retenir pour l’action ? D’abord, une leçon répétée : la force seule ne suffit pas. Les approches traditionnelles de contre-insurrection, centrées sur la neutralisation militaire des groupes, ont montré leurs limites. L’élimination physique des combattants ne traite pas les causes qui alimentent le recrutement, et peut même nourrir le ressentiment des populations.

C’est pourquoi les stratégies récentes intègrent une dimension préventive : développement économique, éducation, dialogue communautaire. L’objectif est de bâtir une résilience locale face à l’extrémisme, en s’attaquant aux conditions qui le rendent attractif. Plusieurs États ont développé des approches globales en la matière, à l’image de la stratégie indienne ou de l’approche israélienne. Aucune n’est transposable telle quelle, mais toutes convergent sur un point : le renseignement et la prévention pèsent autant que l’action cinétique.

Le cas irakien sert souvent d’avertissement. La stratégie militaire adoptée après l’invasion de 2003 a contribué à l’essor de l’organisation État islamique, qui a prospéré dans le vide laissé par l’effondrement de l’appareil d’État. La leçon est claire : détruire une structure sans reconstruire de gouvernance ouvre un appel d’air pour la suivante. Le renseignement, lui, conserve une valeur cardinale. Il permet d’anticiper les menaces et d’intervenir avant l’attaque, plutôt que d’en constater les dégâts. C’est cette logique préventive — repérer les réseaux, suivre les flux, comprendre les ressorts du recrutement — qui distingue une politique antiterroriste durable d’une simple réaction aux attentats.

Argent et technologie : les nerfs de la guerre antiterroriste

Le dernier front est financier et technologique. Les organisations terroristes ont besoin d’argent, et leurs circuits de financement évoluent vite. Le Groupe d’action financière (GAFI) souligne dans son rapport 2025 la persistance de risques sérieux et la capacité durable des terroristes à exploiter le système financier international5. Le Conseil de sécurité de l’ONU s’inquiète particulièrement de l’usage croissant des cryptomonnaies, qui permettent des flux discrets et difficiles à tracer6.

La réponse passe par la coopération internationale. La Direction exécutive du Comité contre le terrorisme de l’ONU a adopté des principes directeurs non contraignants — dits « principes d’Alger » — pour prévenir l’usage des technologies financières émergentes à des fins terroristes6. Le renseignement, lui aussi, se transforme sous l’effet de l’intelligence artificielle, tandis que la porosité entre terrorisme et criminalité transnationale complique encore le tableau. Couper les financements reste l’un des leviers les plus efficaces, car il frappe la capacité d’agir avant l’attaque.

Le signal à surveiller : le débordement côtier

Le terrorisme transnational de 2025 est plus concentré, plus africain, mais pas moins dangereux. L’indicateur décisif des prochains mois sera l’expansion du JNIM et de l’État islamique vers les États côtiers du golfe de Guinée — nord du Togo, du Bénin, région de Sokoto au Nigeria3. Si la contagion gagne ces pays jusqu’ici relativement épargnés, c’est toute l’architecture sécuritaire ouest-africaine qui vacillera. La lutte ne se gagnera pas par les seules opérations spéciales, mais par la capacité des États à conjuguer renseignement, prévention et coopération — avant que la carte de la menace ne s’élargisse encore.

Pour aller plus loin

Questions fréquentes

Où se concentre aujourd'hui le terrorisme dans le monde ?

Au Sahel. Selon le Global Terrorism Index 2025, la région concentre 51 % des morts du terrorisme mondial, un décuplement depuis 2019. Dix pays rassemblent 87 % des décès, signe d'une menace de plus en plus concentrée géographiquement.

L'État islamique est-il toujours actif ?

Oui. L'organisation opère désormais dans 22 pays et reste la plus meurtrière, avec 1 805 morts attribués. Son activité s'est largement déplacée vers l'Afrique, notamment la Syrie et la République démocratique du Congo, tout en conservant une capacité de projection.

Quelle est la menace pour l'Europe ?

La branche khorassanienne de l'État islamique est considérée par l'ONU comme la menace terroriste la plus significative pour l'Europe. Elle recrute à distance via une propagande multilingue et guide des sympathisants déjà présents sur le continent dans la préparation d'attaques.

Comment lutte-t-on contre le financement du terrorisme ?

La coopération internationale s'organise autour du GAFI et du Conseil de sécurité de l'ONU. Les efforts ciblent notamment l'usage croissant des cryptomonnaies et des nouvelles technologies financières, qui permettent des flux discrets et difficiles à tracer.

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Rédaction · Analyse stratégique

L'Institut des Sciences Stratégiques publie des analyses indépendantes sur la géopolitique, la défense et les transformations du pouvoir au XXIe siècle.

Sources

  1. Institute for Economics & Peace, « Global Terrorism Index 2025 », ReliefWeb, mars 2025. https://reliefweb.int/report/world/global-terrorism-index-2025 2 3 4 5 6 7 8 9

  2. ONU, « Sahel Now Accounts for Half of Global Terror Deaths, Secretary-General Tells Security Council », UN Meetings Coverage, 18 novembre 2025. https://press.un.org/en/2025/sc16226.doc.htm

  3. Africa Defense Forum, « Terror Attacks Spread Across Sahel Nations », Africa Defense Forum, novembre 2025. https://adf-magazine.com/2025/11/terror-attacks-spread-across-sahel-nations/ 2 3 4

  4. DIIS, « The Islamic State’s Khorasan Province: Terror plots in Europe », Danish Institute for International Studies, septembre 2025. https://research.diis.dk/en/publications/the-islamic-states-khorasan-province-terror-plots-in-europe/ 2 3 4 5

  5. GAFI, « Comprehensive Update on Terrorist Financing Risks », Financial Action Task Force, 2025. https://www.fatf-gafi.org/en/publications/Methodsandtrends/comprehensive-update-terrorist-financing-risks-2025.html

  6. Security Council Report, « Counter-Terrorism: Briefing on the Secretary-General’s Strategic-Level Report on ISIL/Da’esh », Security Council Report, août 2025. https://www.securitycouncilreport.org/whatsinblue/2025/08/counter-terrorism-briefing-on-the-secretary-generals-strategic-level-report-on-isil-daesh-9.php 2

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