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La guerre de l'information : quand l'IA arme le mensonge

Deepfakes, réseaux clandestins, ingérence électorale : comment la guerre de l'information s'industrialise en 2025-2026 et comment l'Europe tente de riposter.

Par ISS2 mars 2026, mis à jour le 4 juin 2026Lecture 6 min
Écrans diffusant de fausses informations et visages générés par IA illustrant la guerre de l'information.
Écrans diffusant de fausses informations et visages générés par IA illustrant la guerre de l'information. (Image d'illustration IA © ISS 2026)

À retenir

  1. Le service diplomatique européen a recensé 540 incidents de manipulation de l'information étrangère en 2025.
  2. 27 % de ces incidents ont mobilisé l'intelligence artificielle : textes, audio synthétique, vidéos truquées.
  3. La Russie est liée à 29 % des cas, la Chine à 6 %, via des réseaux clandestins comme Doppelganger.
  4. Les processus électoraux restent la cible privilégiée : Allemagne, Pologne, Roumanie, Moldavie en 2025.
  5. L'UE riposte avec un « manuel de dissuasion » destiné à renchérir le coût des opérations d'influence.

Lors de la présidentielle irlandaise de 2025, une fausse vidéo a montré le futur vainqueur annonçant son retrait de la course1. L’image était truquée, générée pour semer la confusion à quelques jours du vote. Cet épisode résume la mutation en cours : la guerre de l’information n’est plus une affaire de propagande artisanale, c’est une industrie outillée par l’intelligence artificielle.

Une industrie qui se compte en centaines d’incidents

L’ampleur du phénomène se mesure désormais. Le Service européen pour l’action extérieure a détecté et analysé 540 incidents de manipulation de l’information et d’ingérence étrangères entre le 1er janvier et le 31 décembre 20252. Ces opérations, regroupées sous le sigle FIMI, ne sont pas de simples rumeurs : elles s’appuient sur des infrastructures clandestines vastes et coordonnées.

Le 4e rapport du service diplomatique européen, publié en mars 2026, cartographie cette machinerie. Les canaux attribués ne sont que « la partie émergée de l’iceberg » : derrière eux opèrent des réseaux dissimulés portant des noms comme Doppelganger, Portal Kombat, African Initiative ou False Façade3. L’édition précédente du rapport donnait la mesure de l’écosystème : au moins 25 plateformes différentes et quelque 38 000 comptes mobilisés, 322 organisations visées et des incidents répartis sur 90 pays4. Autrement dit, la désinformation n’est pas un bruit de fond ; c’est une chaîne de production industrielle, avec ses sous-traitants, ses relais et sa logistique.

Cette logique de dissimulation et d’attribution incertaine fait de la guerre de l’information une arme prisée des acteurs en position de faiblesse conventionnelle, dans la lignée de la guerre asymétrique qui cherche à surmonter les disparités de puissance. Elle s’inscrit aussi dans une doctrine assumée : le concept de « guerre hybride », popularisé en Russie dès le début des années 2010, postule que le conflit contemporain ne se limite pas aux affrontements armés mais inclut des opérations d’information destinées à déstabiliser l’adversaire de l’intérieur, sans franchir le seuil de la guerre ouverte.

L’intelligence artificielle, démultiplicateur du mensonge

Le saut technologique de 2025 tient en un chiffre : 27 % des incidents analysés par l’UE ont mobilisé l’intelligence artificielle — textes générés, audio synthétique, vidéos manipulées2. Ces outils rendent la production de contenus plus rapide et moins coûteuse, permettant aux campagnes de monter en échelle avec bien moins de ressources3. La Russie, à elle seule, aurait déployé ses réseaux de manipulation sur environ 10 500 canaux5.

Les cas concrets se multiplient. Selon le Centre pour les technologies émergentes de l’Institut Alan Turing, les voix clonées et les deepfakes de personnalités sont devenus, lors des scrutins de 2024 et 2025, un risque répandu et une caractéristique réelle de la vie démocratique1. Le Forum économique mondial anticipe pour 2026 une bascule supplémentaire vers la « manipulation cognitive » assistée par IA, où l’enjeu n’est plus seulement de tromper mais de façonner les cadres mêmes de la perception6. C’est tout le sujet de l’influence de l’IA sur les opérations médiatiques et la guerre de l’information.

Les urnes, cible privilégiée

Si tout est devenu champ de bataille informationnel, les élections restent l’objectif premier. Le service diplomatique européen relève que les processus électoraux ont été au cœur de l’activité russe en 2025, avec des opérations visant l’Allemagne, la Pologne, la Roumanie, la Moldavie, la République tchèque et la Côte d’Ivoire2. La méthode est éprouvée : exploiter les divisions existantes, discréditer les institutions, instiller le doute sur la légitimité du vote.

Cette pression ne faiblit pas. La Russie intensifierait déjà une campagne coordonnée en Arménie en vue des élections de 2026, mobilisant bots, deepfakes et sites d’usurpation pour dépeindre le gouvernement comme corrompu ou inféodé à l’étranger5. Le but n’est pas toujours de faire gagner un camp, mais d’éroder la confiance — un objectif diffus qui rend la riposte d’autant plus délicate. Cette dimension cognitive du conflit se retrouve jusque dans la diplomatie publique militaire, où la guerre de l’information pèse autant que le terrain.

Les grandes puissances et leurs récits

Chaque puissance cultive sa propre grammaire informationnelle. Le service diplomatique européen attribue 29 % des incidents de 2025 à la Russie et 6 % à la Chine2. Moscou mise sur la saturation et la déstabilisation, en s’appuyant sur des chaînes d’État à diffusion internationale et sur un maillage de réseaux clandestins qui amplifient ses récits tout en discréditant ses adversaires. Pékin privilégie une autre approche : projeter l’image d’une puissance responsable et accompagner ses projets d’infrastructure d’une campagne médiatique vantant leurs bénéfices, même si les critiques sur les droits humains viennent régulièrement contrarier ce récit.

Les États-Unis et l’Union européenne, eux, défendent un terrain démocratique mais se découvrent vulnérables à des campagnes qui exploitent les failles de leurs propres débats ouverts. La difficulté est structurelle : une société libre, où l’information circule sans entrave, offre davantage de prises à la manipulation qu’un espace verrouillé. Dans tous les cas, la maîtrise du récit est devenue un objectif stratégique à part entière — un prolongement de l’intelligence stratégique, cette discipline de collecte et d’usage de l’information pour la décision. La frontière entre information, influence et manipulation se brouille, et avec elle la capacité des citoyens à distinguer le vrai du faux.

Riposter sans renier la liberté d’expression

Face à cette menace, l’Europe a structuré sa réponse par étapes. Après un cadre de coordination et une « matrice d’exposition » reliant canaux et infrastructures, le 4e rapport introduit un « manuel de dissuasion » : une approche destinée à renchérir le coût des opérations et à réduire l’espace de manœuvre des manipulateurs3. L’idée est de passer de la simple détection à la sanction.

Mais la riposte se heurte à un dilemme éthique. Lutter contre la désinformation peut entrer en tension avec la liberté d’expression. Les démocraties doivent naviguer entre protection du débat public et prévention des contenus nuisibles, sans glisser vers la censure. C’est pourquoi l’éducation aux médias et le soutien aux initiatives citoyennes de vérification restent des piliers complémentaires des dispositifs étatiques.

Le signal à surveiller, à l’approche des nombreux scrutins de 2026 que nous analysons parmi les chocs interconnectés de l’année, n’est pas le volume des fausses informations, mais la résilience des sociétés. La guerre de l’information se gagne moins en faisant taire l’adversaire qu’en rendant les citoyens capables de lui résister. Une démocratie informée demeure la meilleure des défenses.

Pour aller plus loin

Questions fréquentes

Qu'est-ce que la guerre de l'information ?

C'est l'usage délibéré de l'information pour influencer les perceptions, manipuler l'opinion et atteindre des objectifs politiques. Acteurs étatiques et non étatiques exploitent médias et réseaux sociaux pour renforcer leur récit tout en sapant celui de l'adversaire, souvent via des réseaux clandestins.

Quel rôle joue l'intelligence artificielle ?

Un rôle croissant. En 2025, 27 % des incidents recensés par l'UE ont mobilisé l'IA : textes générés, voix clonées, vidéos truquées. Ces outils rendent la production de contenus plus rapide et moins coûteuse, permettant aux campagnes d'influence de monter en échelle avec peu de moyens.

Qui mène ces opérations ?

Principalement la Russie, liée à 29 % des incidents de 2025, et la Chine, à 6 %, selon le service diplomatique européen. Ils s'appuient sur des réseaux clandestins comme Doppelganger, Portal Kombat ou African Initiative, dont les canaux visibles ne sont que la partie émergée.

Comment se défendre contre la désinformation ?

L'UE combine détection, attribution et dissuasion : son 4e rapport FIMI introduit un « manuel de dissuasion » visant à renchérir le coût des opérations. S'y ajoutent l'éducation aux médias, la vérification des faits et la coopération internationale pour fixer des normes communes.

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Rédaction · Analyse stratégique

L'Institut des Sciences Stratégiques publie des analyses indépendantes sur la géopolitique, la défense et les transformations du pouvoir au XXIe siècle.

Sources

  1. Centre for Emerging Technology and Security, « From Deepfake Scams to Poisoned Chatbots: AI and Election Security in 2025 », Alan Turing Institute, 2025. https://cetas.turing.ac.uk/publications/deepfake-scams-poisoned-chatbots 2

  2. United24 Media, « EU: Russia Used AI in 27% of Disinformation Incidents in 2025 », United24 Media, 2026. https://united24media.com/latest-news/russia-scales-up-disinformation-operations-with-ai-new-report-shows-17111 2 3 4

  3. EUvsDisinfo, « 4th EEAS Report on FIMI Threats – Dismantling the FIMI house of cards », Service européen pour l’action extérieure, mars 2026. https://euvsdisinfo.eu/4th-eeas-report-on-fimi-threats-dismantling-the-fimi-house-of-cards/ 2 3

  4. Service européen pour l’action extérieure, « 3rd EEAS Report on Foreign Information Manipulation and Interference Threats », EEAS, mars 2025. https://www.eeas.europa.eu/sites/default/files/documents/2025/EEAS-3nd-ThreatReport-March-2025-05-Digital-HD.pdf

  5. United24 Media, « Russia scales up disinformation operations with AI, new report shows », United24 Media, 2026. https://united24media.com/latest-news/russia-scales-up-disinformation-operations-with-ai-new-report-shows-17111 2

  6. World Economic Forum, « How cognitive manipulation and AI will shape disinformation in 2026 », World Economic Forum, mars 2026. https://www.weforum.org/stories/2026/03/how-cognitive-manipulation-and-ai-will-shape-disinformation-in-2026/

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