Israël et la guerre de l'information : la bataille du récit à l'ère numérique
Hasbara, campagnes en ligne, opérations d'influence : comment Israël mène la guerre de l'information, et pourquoi le contrôle du récit lui échappe en partie.

À retenir
- La « hasbara », l'explication publique de la politique israélienne, est une tradition aussi ancienne que l'État, née en 1948 face à l'hostilité régionale.
- Depuis 2023, la bataille du récit se joue sur les réseaux sociaux, où Israël et ses adversaires diffusent en temps réel des versions concurrentes des faits.
- L'agence de publicité du gouvernement a financé environ 2 000 publicités en 2024, dont 1 100 visant l'étranger.
- Des opérations d'influence couvertes, parfois assistées par IA, ont visé des publics américains, brouillant la frontière entre communication et manipulation.
Une vidéo postée en février 2024 sur le compte officiel d’Israël vante l’aide humanitaire acheminée vers Gaza. Problème : les images, sorties de leur contexte, montrent en réalité un camp de réfugiés sans rapport avec l’enclave — un cas typique des séquences anciennes ou décontextualisées que documentent les analystes des campagnes israéliennes1. L’épisode, minuscule, dit tout d’une époque où la bataille du récit se gagne — ou se perd — à la vitesse d’un partage. Pour Israël, confronté à une opinion mondiale de plus en plus critique, la guerre de l’information est devenue un front à part entière.
Aux origines : expliquer pour survivre
L’idée n’est pas nouvelle. Dès la création de l’État en 1948, face à l’hostilité de ses voisins, Israël a compris qu’il devait défendre sa légitimité autant par les mots que par les armes. De cette nécessité est née la hasbara, terme hébreu qui signifie « explication ». Le mot est neutre, mais sa charge ne l’est pas : dès 2003, le chercheur Ron Schleifer le décrivait comme « un synonyme à consonance positive de propagande »2.
Pendant des décennies, cette diplomatie publique s’est appuyée sur les médias traditionnels et sur un réseau d’alliés. Les porte-parole militaires ont appris à délivrer des messages clairs, à humaniser les soldats, à cadrer chaque opération. Cette communication s’inscrit dans une doctrine militaire qui mise sur la technologie et le renseignement : maîtriser l’information fait partie de la maîtrise du champ de bataille.
Les guerres israélo-arabes de 1967 et 1973 avaient déjà montré que les images et les récits comptaient autant que les batailles. Mais le public était alors capté par quelques grands titres et chaînes de télévision. Le message pouvait être tenu, calibré, diffusé par des canaux maîtrisés. Cette époque est révolue : l’information n’est plus un fleuve que l’on canalise, mais une crue que chacun alimente, à tout instant, depuis n’importe quel téléphone.
Le basculement numérique
L’irruption des réseaux sociaux a tout accéléré. Désormais, chaque frappe s’accompagne d’une bataille de cadrage instantanée, où Israël et ses adversaires — Hamas, Hezbollah — diffusent en simultané des versions opposées des mêmes faits. Le Centre d’études d’Al Jazeera décrit une « occupation numérique » faite de propagande pixelisée, de plateformes censurées et d’une lutte permanente pour le récit à propos de Gaza3.
Cette guerre-là mobilise des moyens industriels. Pendant le conflit, le gouvernement israélien et des entreprises privées ont déployé des outils d’intelligence artificielle et des fermes de comptes automatisés pour diffuser des messages à grande échelle1. La logique rejoint celle des capacités de cyber-guerre, pilier de la stratégie de défense : l’influence se mène aussi avec du code.
La bataille n’est toutefois jamais à sens unique. Le Hamas, le Hezbollah et leurs relais diffusent leurs propres récits, en jouant sur l’émotion et sur la mise en scène des tragédies civiles. Des analyses de la cyberpropagande durant la guerre ont décrit des opérations d’influence menées par les deux camps, où chaque acteur cherche à saturer l’espace numérique de sa version des faits4. Israël doit donc défendre ses actions tout en contrant des narrations adverses qui, elles aussi, savent exploiter les réseaux. À cela s’ajoute un héritage lourd : dans plusieurs régions du monde, l’image du pays est déjà façonnée par des perceptions anciennes, ce qui rend toute tentative de persuasion d’autant plus ardue. Convaincre un public neutre est une chose ; renverser une opinion déjà arrêtée en est une autre.
L’arsenal de la persuasion
Les outils sont variés et assumés. Selon des données reprises par plusieurs médias, l’agence de publicité du gouvernement israélien a financé environ 2 000 publicités en 2024 : près de 900 destinées au public intérieur, et 1 100 visant des audiences étrangères1. Vidéos explicatives, infographies, témoignages : l’objectif est d’informer mais aussi de persuader, en cherchant à imposer un récit cohérent.
Le contenu de ces campagnes est parfois contesté. Certaines publicités ont mis en avant des images de marchés animés à Gaza pour contredire les alertes sur la famine, selon des messages payants documentés par la presse1. La méthode illustre la tentation centrale de la guerre de l’information : non pas mentir frontalement, mais sélectionner les images qui arrangent. Or, à l’ère de la vérification instantanée, ce tri se retourne vite contre son auteur lorsqu’il est démasqué.
Le porte-parole de Tsahal dispose d’une véritable machine. Le magazine israélien +972 a décrit l’aile de propagande de l’armée et la hiérarchie d’accès qu’elle impose aux journalistes, les reporters jugés alignés bénéficiant d’un traitement de faveur5. Ces moyens accompagnent les opérations terrestres et aériennes, qu’il s’agisse de la force aérienne ou des forces spéciales, dont les actions doivent ensuite être « expliquées » au monde.
La ligne rouge des opérations couvertes
C’est là que la diplomatie publique dérape parfois vers la manipulation. En juillet 2024, la radio publique américaine NPR a révélé qu’Israël avait tenté d’influencer secrètement l’opinion américaine sur Gaza, au moyen d’une campagne en ligne en partie générée par intelligence artificielle6. Le ministère des Affaires de la diaspora aurait versé deux millions de dollars à la société STOIC pour peser sur des élus démocrates du Congrès1.
Plus troublant encore : d’octobre 2023 à décembre 2024, l’unité du porte-parole de Tsahal aurait fait fonctionner des chaînes se présentant comme une initiative média indépendante de « vérification des faits », sans en révéler l’origine5. Quand l’État se déguise en média neutre, la frontière entre informer et tromper s’efface — et le risque de retour de flamme est réel pour la crédibilité même d’Israël.
Le pari est dangereux car il alimente le soupçon. Chaque manipulation révélée fragilise les messages authentiques et offre des munitions aux adversaires, trop heureux de pouvoir disqualifier d’un bloc la communication israélienne. L’IDF lui-même l’a reconnu : l’effort nécessaire pour démentir un mensonge est bien supérieur à celui qu’il faut pour le fabriquer5. Dans cette asymétrie réside le vrai défi de la guerre de l’information, où la défense coûte toujours plus cher que l’attaque.
La crédibilité, nerf de la guerre
La guerre de l’information n’est pas un supplément aux conflits modernes : elle en est le cœur. Israël y consacre des moyens considérables, parfois efficaces, parfois contre-productifs. Car le récit le mieux financé ne survit pas à un mensonge démasqué : la vidéo décontextualisée de février 2024 a circulé surtout pour avoir été prise en flagrant délit. Le signal à surveiller est donc moins le volume des campagnes que leur honnêteté. Dans un monde où chacun vérifie en quelques secondes, la crédibilité est devenue la ressource la plus rare — et la plus stratégique.
Pour aller plus loin
Questions fréquentes
Qu'est-ce que la hasbara ?
Le mot hébreu « hasbara » signifie « explication ». Il désigne la stratégie de communication par laquelle Israël justifie sa politique et ses opérations auprès de l'opinion mondiale. Ses détracteurs y voient un synonyme policé de propagande ; ses partisans, une diplomatie publique légitime de défense de l'image nationale.
Pourquoi la guerre de l'information est-elle si importante aujourd'hui ?
Dans les conflits modernes, le contrôle du récit peut peser autant que le contrôle du terrain. Le soutien ou l'isolement diplomatique d'un État dépend largement de l'opinion mondiale, façonnée en temps réel par les réseaux sociaux où circulent des versions concurrentes des événements.
Israël mène-t-il des opérations d'influence couvertes ?
Selon NPR, une campagne en ligne, en partie générée par intelligence artificielle, a visé des publics américains en 2024. Le ministère israélien des Affaires de la diaspora aurait versé deux millions de dollars à une société privée pour influencer des élus américains, sans afficher l'origine des messages.
Les adversaires d'Israël utilisent-ils aussi ces armes ?
Oui. Le Hamas, le Hezbollah et divers acteurs diffusent leurs propres récits sur les réseaux, en jouant sur l'émotion et les tragédies humaines. La guerre de l'information est donc bilatérale : chaque camp cherche à imposer sa version, ce qui rend la vérification factuelle d'autant plus cruciale.
Sources
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« The new front of war: Inside Israel’s digital “hasbara” offensive », EBU Spotlight, 2025. https://spotlight.ebu.ch/p/the-new-front-of-war-inside-israels ↩ ↩2 ↩3 ↩4 ↩5
-
« Digital illusions, political delusions: Israel’s Hasbara propaganda revisited in a time of genocide », Third World Quarterly, 2026. https://www.tandfonline.com/doi/full/10.1080/01436597.2026.2619061 ↩
-
« Digital Occupation: Pixelated Propaganda, Censored Platforms and the Battle for Narrative in Gaza », Al Jazeera Centre for Studies, 2024. https://studies.aljazeera.net/en/analyses/digital-occupation-pixelated-propaganda-censored-platforms-and-battle-narrative-gaza ↩
-
« Cyber Propaganda and Disinformation Operations in the Hamas Israel War », Vivekananda International Foundation, janvier 2024. https://www.vifindia.org/article/2024/january/25/Cyber-Propaganda-and-Disinformation-Operations-in-the-Hamas-Israel-War ↩
-
« Inside the Israeli army’s propaganda wing », +972 Magazine, 2024. https://www.972mag.com/inside-israeli-army-propaganda-wing/ ↩ ↩2 ↩3
-
« How Israel tried to use AI to covertly sway Americans about Gaza », NPR, 9 juillet 2024. https://www.npr.org/2024/07/09/nx-s1-4994027/israel-us-online-influence-campaign-gaza ↩
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