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La stratégie de Washington : l'Amérique d'abord, vraiment

Souveraineté, droits de douane records, fardeau aux alliés : la stratégie de sécurité nationale 2025 de Washington redéfinit la place des États-Unis dans le monde.

Par ISS2 mars 2026, mis à jour le 4 juin 2026Lecture 6 min
Façade du Capitole et drapeau américain symbolisant la stratégie de sécurité nationale des États-Unis.
Façade du Capitole et drapeau américain symbolisant la stratégie de sécurité nationale des États-Unis. (Image d'illustration IA © ISS 2026)

À retenir

  1. La stratégie de sécurité nationale de novembre 2025 rompt avec l'hégémonie d'après-guerre froide au profit d'un réalisme « America First ».
  2. Le droit de douane effectif moyen américain atteint 16,8 %, son plus haut niveau depuis 1935.
  3. Washington a obtenu des alliés de l'OTAN un objectif de dépenses de défense de 5 % du PIB d'ici 2035.
  4. Le texte fait de l'économie « l'enjeu ultime » avec Pékin, abandonnant le cadre de la compétition entre grandes puissances.
  5. L'Europe est traitée en termes idéologiques, sa trajectoire intérieure devenant un test pour l'alliance.

Depuis huit décennies, la stratégie américaine reposait sur une promesse : maintenir un ordre mondial dont Washington serait le garant. En novembre 2025, la nouvelle stratégie de sécurité nationale a rompu avec ce logiciel. Selon l’analyse de la Brookings Institution, le document abandonne la quête d’hégémonie globale au profit d’un réalisme « America First » : priorité à la souveraineté, à la sécurité économique, à la réduction des interventions et au partage du fardeau avec les alliés1. Le tournant est plus profond qu’un simple changement de ton.

Cinq objectifs pour une Amérique recentrée

La nouvelle doctrine se lit comme un repli assumé sur l’intérêt national. Le Centre d’études d’Al Jazeera en dégage cinq objectifs : garantir la stabilité de l’hémisphère occidental dans l’esprit de la doctrine Monroe ; contrer les politiques extérieures qui nuisent à l’économie américaine ; soutenir les alliés européens tout en les incitant à « retrouver confiance dans leur héritage civilisationnel » ; empêcher des puissances hostiles de dominer les ressources énergétiques et les corridors stratégiques du Moyen-Orient sans s’enliser dans des guerres sans fin ; et préserver le leadership américain dans les technologies de pointe2.

Ce dernier point n’est pas anodin : la maîtrise de l’IA, de la biotechnologie et du quantique y est érigée en pilier de la puissance, comme nous l’analysons à propos des risques convergents de 2026. Mais l’ossature du texte est ailleurs : dans l’économie. L’administration affirme qu’elle ne tolérera plus le « parasitisme », les déséquilibres commerciaux et les pratiques économiques prédatrices, et entend rééquilibrer sa relation avec Pékin au nom de la réciprocité3.

L’économie comme « enjeu ultime »

C’est la rupture la plus commentée. Le « point cardinal » de la compétition entre grandes puissances avec la Chine et la Russie, autour duquel la première administration Trump avait bâti un consensus bipartisan, a disparu, relève Brookings : plutôt que de décrire le défi systémique chinois, la stratégie de 2025 fait des questions économiques « l’enjeu ultime », l’objectif premier devenant une relation « mutuellement avantageuse » avec Pékin1. Le Carnegie Endowment y voit une vision transactionnelle appliquée à tout et à tous4.

Les chiffres traduisent cette philosophie. Selon le Budget Lab de l’université Yale, le droit de douane effectif moyen supporté par les consommateurs américains atteint 16,8 %, son plus haut niveau depuis 1935 ; les seules mesures de 2025 ont ajouté près de 12 points5. Cette arme frappe alliés comme rivaux : l’accord conclu le 27 juillet 2025 avec l’Union européenne fixe à 15 % les droits sur la plupart des biens, un niveau identique pour le Japon, tandis qu’un accord avec Londres du 8 mai abaisse certains droits, notamment sur l’acier, l’aluminium et une partie des automobiles5. Même avec la Chine, un accord a été annoncé pour réduire certains droits, signe que la pression sert d’abord de levier de négociation5. La frontière entre partenaire et concurrent s’efface au profit du seul calcul d’intérêt.

Cette approche n’est pas sans précédent. Les administrations américaines ont longtemps manié les accords bilatéraux comme des instruments d’influence — de l’accord de libre-échange nord-américain signé en 1994 au Partenariat transpacifique, dont Washington s’était retiré en 2017. Mais la nouveauté de 2025 tient à l’ampleur et à l’indifférence aux alliances : les droits frappent désormais les partenaires les plus proches avec la même logique que les rivaux, brouillant des décennies de prévisibilité commerciale.

Le fardeau renvoyé aux alliés

Sur le plan militaire, la logique est la même : faire payer davantage les partenaires. Tout au long de 2025, l’administration a cherché à transférer le poids de la défense conventionnelle sur les épaules des Européens, obtenant au sommet de l’OTAN à La Haye un engagement ambitieux — porter les dépenses de défense à 5 % du PIB d’ici 20356. Ce repositionnement nourrit le débat européen sur l’autonomie stratégique et sur la place de la dissuasion comme instrument de prévention des conflits.

Le traitement réservé à l’Europe est toutefois inédit et controversé. Le Council on Foreign Relations souligne que le continent y est décrit en termes ouvertement idéologiques : la stratégie réclame une restauration de « la confiance civilisationnelle et de l’identité occidentale » de l’Europe, met en cause les politiques migratoires de l’Union et dénonce des « régimes de censure » qui « réprimeraient l’opposition politique »6. L’avenir de l’alliance est ainsi conditionné à l’alignement de la politique intérieure européenne sur les priorités de la droite américaine — une exigence qui fragilise des partenariats jusque-là tenus pour acquis.

Une préséance en Asie obtenue « au rabais »

En Asie, Washington revendique la prééminence tout en réduisant son engagement classique. Le Carnegie Endowment résume le paradoxe : les États-Unis affirment leur leadership et célèbrent l’ouverture et la fiabilité, tout en imposant des droits de douane à leurs alliés les plus proches, en fermant leur marché, en pressant leurs partenaires d’investir et en restreignant les flux technologiques — bref, en tentant d’y parvenir « au rabais », par une approche transactionnelle4. Cette posture s’inscrit dans un environnement où la dissuasion nucléaire de la Chine se renforce et où les arsenaux se modernisent, ravivant les questions liées à l’évolution de l’armement nucléaire et au désarmement.

Cette préséance s’appuie malgré tout sur des architectures d’alliances héritées — AUKUS, qui lie l’Australie, le Royaume-Uni et les États-Unis, ou le Quad, le dialogue quadrilatéral avec l’Inde, le Japon et l’Australie. Mais leur cohésion est mise à l’épreuve par la logique transactionnelle : un partenaire taxé et sommé d’investir davantage finit par questionner la fiabilité de son protecteur. Le recentrage explicite sur l’hémisphère occidental, dans l’esprit de la doctrine Monroe, ajoute encore à ce repositionnement, en faisant de l’environnement immédiat des États-Unis une priorité de premier rang.

Le Moyen-Orient illustre cette redéfinition plutôt qu’un simple désengagement. L’Atlantic Council note que la stratégie ne déclasse pas la région mais la reformule autour d’un objectif précis : empêcher toute domination hostile des ressources et corridors énergétiques sans s’enliser4. Une lecture qui éclaire l’évolution des tensions au Moyen-Orient et la prudence affichée face aux engagements terrestres.

Le pari risqué du « chacun pour soi »

La cohérence de cette stratégie est aussi sa fragilité. En misant sur la transaction plutôt que sur l’alliance, Washington gagne en marge de manœuvre immédiate mais affaiblit le capital de confiance qui démultipliait sa puissance. Des partenaires sommés de payer plus, taxés à l’entrée et jugés sur leur politique intérieure pourraient, à terme, diversifier leurs options — exactement ce que l’ancienne doctrine cherchait à éviter.

Le signal à surveiller n’est pas une crise unique, mais la réaction des alliés sur la durée. Si l’Europe et l’Asie suivent l’injonction de dépenser davantage tout en restant arrimées à Washington, le pari sera tenu. Si elles y voient le signe d’un partenaire devenu imprévisible, l’Amérique pourrait découvrir que la souveraineté revendiquée se paie en influence perdue.

Pour aller plus loin

Questions fréquentes

Que change la stratégie de sécurité nationale de 2025 ?

Publiée en novembre 2025, elle rompt avec la quête d'hégémonie mondiale au profit d'un réalisme « America First » : priorité à la souveraineté, à la sécurité économique, au partage du fardeau avec les alliés, à la maîtrise de l'hémisphère occidental et au face-à-face avec la Chine.

Quel est le niveau des droits de douane américains en 2025 ?

Le droit de douane effectif moyen atteint 16,8 %, son plus haut niveau depuis 1935 selon le Budget Lab de Yale. Les mesures prises en 2025 ont ajouté près de 12 points, frappant aussi bien des rivaux que des alliés proches comme l'Union européenne ou le Japon.

Comment Washington traite-t-il ses alliés ?

En leur demandant d'assumer davantage. Au sommet de La Haye, les alliés de l'OTAN se sont engagés à porter leurs dépenses de défense à 5 % du PIB d'ici 2035. L'Europe est aussi jugée sur sa trajectoire intérieure, ce qui crée des tensions inédites.

La rivalité avec la Chine reste-t-elle centrale ?

Elle est redéfinie. Selon Brookings, le cadre de la compétition entre grandes puissances disparaît au profit d'une relation économique « mutuellement avantageuse », l'économie devenant « l'enjeu ultime » avec Pékin plutôt que le défi systémique global.

ISS
Rédaction · Analyse stratégique

L'Institut des Sciences Stratégiques publie des analyses indépendantes sur la géopolitique, la défense et les transformations du pouvoir au XXIe siècle.

Sources

  1. Brookings Institution, « Breaking down Trump’s 2025 National Security Strategy », Brookings, 2026. https://www.brookings.edu/articles/breaking-down-trumps-2025-national-security-strategy/ 2

  2. Al Jazeera Centre for Studies, « US National Security Strategy: The Trump Administration’s Vision for the United States and the World », Al Jazeera Centre for Studies, 2026. https://studies.aljazeera.net/en/policy-briefs/us-national-security-strategy-trump-administration%E2%80%99s-vision-united-states-and-world

  3. The White House, « National Security Strategy of the United States of America », White House, novembre 2025. https://www.whitehouse.gov/wp-content/uploads/2025/12/2025-National-Security-Strategy.pdf

  4. Carnegie Endowment for International Peace, « Unpacking Trump’s National Security Strategy », Carnegie Endowment, janvier 2026. https://carnegieendowment.org/emissary/2026/01/trump-national-security-strategy 2 3

  5. The Budget Lab at Yale, « State of U.S. Tariffs: November 17, 2025 », Yale Budget Lab, 17 novembre 2025. https://budgetlab.yale.edu/research/state-us-tariffs-november-17-2025 2 3

  6. Council on Foreign Relations, « Unpacking a Trump Twist of the National Security Strategy », CFR, 2025. https://www.cfr.org/expert-brief/unpacking-trump-twist-national-security-strategy 2

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