Quantique : la course technique a déjà commencé, la riposte aussi
Willow, standards du NIST, RSA menacé, duel Washington-Pékin : où en est vraiment l'informatique quantique, et pourquoi il faut s'y préparer dès maintenant.

À retenir
- En décembre 2024, la puce Willow de Google franchit un cap de trente ans : ajouter des qubits réduit enfin les erreurs au lieu de les multiplier.
- Le NIST a publié le 13 août 2024 ses trois premiers standards de chiffrement résistant au quantique, signal de départ d'une migration mondiale.
- Un ordinateur quantique mûr casserait le chiffrement RSA-2048 ; un chercheur de Google estime désormais le seuil sous le million de qubits.
- La Chine aurait investi 15 milliards de dollars dans le quantique en 2024, plus du double de l'effort américain combiné.
- Le vrai enjeu n'est pas seulement technique : c'est de préparer dès aujourd'hui les institutions, les réseaux et les talents.
Pendant trente ans, une malédiction a pesé sur les ordinateurs quantiques : plus on ajoutait de qubits pour gagner en puissance, plus la machine accumulait d’erreurs. En décembre 2024, Google a annoncé avoir brisé ce plafond avec une puce baptisée Willow. Quelques mois plus tôt, l’agence américaine de normalisation publiait, dans un relatif silence, les premiers verrous censés protéger nos communications de ces mêmes machines. Deux signaux convergents : la course technique s’accélère, et la riposte aussi.
Willow, ou la malédiction enfin levée
Rappelons l’idée. Un ordinateur classique manipule des bits, qui valent 0 ou 1. Un ordinateur quantique manipule des qubits qui, par un phénomène appelé superposition, peuvent représenter les deux états à la fois. En reliant plusieurs qubits, la machine explore une multitude de chemins de calcul en parallèle, et résout en principe des problèmes hors de portée des supercalculateurs actuels.
Le hic, c’est la fragilité. Un qubit perd son information au moindre bruit thermique ou électromagnétique : c’est la décohérence. Pour calculer juste, il faut donc une correction d’erreur quantique, qui mobilise des dizaines de qubits « physiques » pour fabriquer un seul qubit « logique » fiable. Problème : jusqu’ici, en agrandissant le système, on introduisait plus d’erreurs qu’on n’en corrigeait.
C’est exactement ce mur que Willow vient de franchir. Dans une étude publiée par Nature, les chercheurs de Google montrent qu’en passant d’une grille de qubits de 3×3 à 5×5 puis 7×7, le taux d’erreur est divisé par deux à chaque palier1. Le code le plus grand supprime le taux d’erreur logique d’un facteur 2,14, et la mémoire quantique vit 2,4 fois plus longtemps que son meilleur qubit physique1. C’est le fameux régime « sous le seuil », un objectif fixé dès les années 1990 et resté hors d’atteinte jusque-là2. La revue parle d’une « avancée véritablement remarquable »2.
Le compte à rebours de la cryptographie
Pourquoi tant d’enthousiasme et, en même temps, tant d’inquiétude ? Parce que la même puissance qui promet des percées en chimie ou en optimisation menace l’architecture invisible qui protège nos vies numériques.
Le cœur du problème porte un nom : l’algorithme de Shor. Conçu en 1994, il permettrait à un ordinateur quantique suffisamment puissant de factoriser de très grands nombres, l’opération mathématique sur laquelle reposent des standards comme RSA. Une clé RSA-2048 résisterait des milliards d’années à un ordinateur classique ; une machine quantique mûre la briserait en quelques heures3. De quoi exposer transactions bancaires, messageries chiffrées et secrets gouvernementaux. C’est pourquoi l’arrivée de l’ordinateur quantique pose de véritables menaces de sécurité.
La menace n’est pas que future. Des adversaires peuvent déjà intercepter et stocker des données chiffrées aujourd’hui pour les déchiffrer le jour venu : c’est la stratégie dite « récolter maintenant, déchiffrer plus tard »3. Pour tout ce qui doit rester secret une décennie ou plus, le danger est donc immédiat.
Combien de qubits faudra-t-il ? Les estimations chutent à vue d’œil. En 2019, le chercheur Craig Gidney, chez Google, évaluait le coût pour casser RSA-2048 à environ 20 millions de qubits bruités. En mai 2025, il l’a révisé à moins d’un million, soit une baisse de 95 %4. La machine n’existe pas encore, mais la barre se rapproche plus vite que prévu.
La parade est déjà sur la table
Face à ce risque, la réponse la plus concrète est venue des États-Unis. Le 13 août 2024, le NIST a publié ses trois premiers standards de cryptographie post-quantique : FIPS 203, 204 et 2055. Derrière ces sigles, des algorithmes de chiffrement conçus pour résister aux futurs ordinateurs quantiques, au terme d’un processus de sélection ouvert lancé en 20166.
Le premier, FIPS 203, sécurise l’échange de clés et a vocation à remplacer les protocoles vulnérables comme RSA ; les deux autres protègent les signatures numériques6. Leur publication a valeur de signal de départ : elle ouvre une migration de grande ampleur pour les banques, les opérateurs télécoms et les administrations, qui devront remplacer méthodiquement des protections employées partout. Un chantier long, coûteux, mais désormais balisé.
Une course entre puissances, pas seulement entre laboratoires
Le quantique n’est pas qu’une affaire d’ingénieurs : c’est devenu un enjeu de souveraineté. La Chine aurait investi environ 15 milliards de dollars dans le secteur en 2024, plus du double des quelque 7 milliards engagés côté américain, public et privé confondus7. Les chiffres doivent être nuancés — Pékin met l’accent sur les communications quantiques, où Washington reste en tête sur le calcul — mais la dynamique est claire7.
Les États-Unis ont répliqué en réautorisant leur initiative nationale quantique à hauteur de 1,8 milliard de dollars pour 2025-20297. Et une commission du Congrès a livré l’un de ses avertissements les plus nets : le quantique est passé d’une recherche de long terme à une rivalité stratégique de court terme, aux conséquences potentiellement irréversibles8. La course à la suprématie quantique n’oppose plus seulement des entreprises, mais des États.
L’argent privé suit. Selon McKinsey, l’investissement mondial dans les technologies quantiques a bondi de 50 % en un an, pour atteindre 2 milliards de dollars en 20249. À horizon 2035, le seul marché du calcul quantique pourrait peser de 28 à 72 milliards de dollars, et l’ensemble du secteur jusqu’à 97 milliards9.
L’équilibre à trouver
Reste la question de fond, posée par le titre original de cet article : la maturité du quantique dépendra autant de nos institutions que de nos laboratoires. La concentration des talents et des capitaux chez une poignée d’acteurs fait planer un risque d’inégalités, et la question de l’accès équitable à l’informatique quantique deviendra politique autant que technique.
La percée de Willow ne signifie pas qu’un ordinateur quantique universel arrive demain : il faudra encore des années pour passer de quelques qubits logiques à des milliers, et la chronologie des machines tolérantes aux fautes reste incertaine. Mais le tempo a changé. La bonne nouvelle, c’est que la parade cryptographique existe déjà ; la moins bonne, c’est que la déployer prendra du temps, et que l’horloge tourne.
Le signal à surveiller dans les prochains mois est double : la vitesse à laquelle banques et administrations adopteront réellement les standards du NIST, et le prochain palier annoncé sur le nombre de qubits logiques. Entre ces deux courbes — celle du progrès technique et celle de notre préparation — se jouera le vrai visage de la révolution quantique.
Pour aller plus loin
Questions fréquentes
Qu'est-ce qu'un qubit ?
Un qubit est l'unité de base d'un ordinateur quantique. Là où un bit classique vaut 0 ou 1, un qubit peut, par superposition, représenter les deux à la fois. En combinant plusieurs qubits, la machine explore de nombreuses pistes de calcul en parallèle, ce qui démultiplie certains traitements.
Pourquoi le quantique menace-t-il le chiffrement actuel ?
L'algorithme de Shor permettrait à un ordinateur quantique mûr de factoriser de très grands nombres, l'opération qui protège des standards comme RSA. Ce qui demanderait des milliards d'années à une machine classique tomberait alors en quelques heures, exposant données bancaires, messageries et secrets d'État.
Qu'est-ce que la cryptographie post-quantique ?
Ce sont des algorithmes de chiffrement conçus pour résister aussi bien aux ordinateurs classiques qu'aux futurs ordinateurs quantiques. Le NIST en a normalisé trois en août 2024 (FIPS 203, 204 et 205), afin que gouvernements et entreprises remplacent progressivement les protections vulnérables.
L'ordinateur quantique va-t-il bientôt casser le chiffrement ?
Pas demain. Les machines actuelles restent trop petites et trop instables. Mais les estimations de ressources baissent vite, et des données chiffrées aujourd'hui pourraient être déchiffrées plus tard. D'où l'urgence de migrer dès maintenant vers des protections résistantes au quantique.
Sources
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Google Quantum AI, « Quantum error correction below the surface code threshold », Nature, 9 décembre 2024. https://www.nature.com/articles/s41586-024-08449-y ↩ ↩2
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Davide Castelvecchi, « ‘A truly remarkable breakthrough’: Google’s new quantum chip achieves accuracy milestone », Nature, 9 décembre 2024. https://www.nature.com/articles/d41586-024-04028-3 ↩ ↩2
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Palo Alto Networks, « Harvest Now, Decrypt Later: Quantum Security Risk », Palo Alto Networks Cyberpedia, 2024. https://www.paloaltonetworks.com/cyberpedia/harvest-now-decrypt-later-hndl ↩ ↩2
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The Quantum Insider, « Google Researcher Lowers Quantum Bar to Crack RSA Encryption », The Quantum Insider, 24 mai 2025. https://thequantuminsider.com/2025/05/24/google-researcher-lowers-quantum-bar-to-crack-rsa-encryption/ ↩
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NIST, « NIST Releases First 3 Finalized Post-Quantum Encryption Standards », National Institute of Standards and Technology, 13 août 2024. https://www.nist.gov/news-events/news/2024/08/nist-releases-first-3-finalized-post-quantum-encryption-standards ↩
-
Federal Register, « Announcing Issuance of Federal Information Processing Standards (FIPS) 203, 204, and 205 », Federal Register, 14 août 2024. https://www.federalregister.gov/documents/2024/08/14/2024-17956/announcing-issuance-of-federal-information-processing-standards-fips-fips-203-module-lattice-based ↩ ↩2
-
Asia Times, « US, China escalate quantum race with rival investment drives », Asia Times, mai 2026. https://asiatimes.com/2026/05/us-china-escalate-quantum-race-with-rival-investment-drives/ ↩ ↩2 ↩3
-
The Quantum Insider, « U.S. Commission on China Calls for ‘Quantum First’ National Goal by 2030 », The Quantum Insider, 18 novembre 2025. https://thequantuminsider.com/2025/11/18/u-s-commission-on-china-calls-for-quantum-first-national-goal-by-2030-recommends-significant-funding/ ↩
-
McKinsey & Company, « Quantum Technology Monitor 2024 », McKinsey & Company, avril 2024. https://www.mckinsey.com/~/media/mckinsey/business%20functions/mckinsey%20digital/our%20insights/steady%20progress%20in%20approaching%20the%20quantum%20advantage/quantum-technology-monitor-april-2024.pdf ↩ ↩2
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