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IA, pandémies et biologie : une révolution à deux vitesses

Du Nobel d'AlphaFold à la surveillance des épidémies, l'IA transforme la biologie. Mais elle creuse aussi un fossé entre nations et soulève des risques de biosécurité.

Par ISS10 décembre 2024, mis à jour le 4 juin 2026Lecture 6 min
Modélisation d'une structure de protéine par intelligence artificielle sur écran de laboratoire.
Modélisation d'une structure de protéine par intelligence artificielle sur écran de laboratoire. (Image d'illustration IA © ISS 2024)

À retenir

  1. Le Nobel de chimie 2024 a récompensé AlphaFold et la conception de protéines par IA, sacrant la biologie comme application phare de l'IA.
  2. AlphaFold a prédit la structure de plus de 200 millions de protéines, utilisées par plus de 2 millions de chercheurs.
  3. Pendant la pandémie, des outils d'IA ont repéré des signaux d'alerte avant les annonces officielles et accéléré vaccins et séquençage.
  4. Cette révolution est inégale : un fossé sépare les leaders (États-Unis, Chine) du reste du monde, et la biologie assistée par IA pose des risques de double usage.

En octobre 2024, le comité Nobel a envoyé un signal sans équivoque : le prix de chimie est allé aux concepteurs d’une intelligence artificielle capable de déchiffrer la forme des protéines. Pour la première fois, une percée majeure de la biologie portait la signature d’un laboratoire d’IA. Mais derrière cette consécration se cache une réalité plus contrastée : la révolution biomédicale de l’IA n’avance pas au même rythme pour tous, et elle ouvre des risques inédits.

AlphaFold : quand l’IA résout une énigme de cinquante ans

Le tournant porte un nom : AlphaFold. Développé par Google DeepMind, ce système prédit la structure tridimensionnelle d’une protéine à partir de sa simple séquence d’acides aminés — un problème qui résistait aux scientifiques depuis un demi-siècle. En 2024, Demis Hassabis et John Jumper, de DeepMind, ont partagé le Nobel de chimie avec David Baker, de l’université de Washington, pour la prédiction et la conception assistées par ordinateur de protéines1.

L’impact se mesure en chiffres vertigineux. AlphaFold a prédit la structure de plus de 200 millions de protéines et a été utilisé par plus de 2 millions de chercheurs dans le monde2. En novembre 2024, DeepMind a publié AlphaFold3, capable cette fois de modéliser la façon dont les protéines interagissent avec d’autres molécules — un atout direct pour concevoir des médicaments qui visent précisément la bonne cible3. Résultat : le nombre de traitements issus de l’IA soumis aux autorités américaines a bondi, et les budgets de recherche pharmaceutique accélèrent3. Cette dynamique nourrit aussi l’impact de l’IA sur les systèmes de santé.

La pandémie, banc d’essai grandeur nature

La crise du COVID-19 avait déjà montré la puissance de ces outils. L’IA a joué un rôle critique dans le séquençage génomique, la mise au point de vaccins et de traitements, le repérage des foyers et le suivi des variants4. Le cas le plus emblématique est celui de BlueDot : cet outil a signalé des grappes de pneumonies inhabituelles à Wuhan quelques jours avant l’alerte publique de l’OMS, en janvier 20204.

Depuis, la communauté internationale tente de pérenniser ces capacités. La CEPI, coalition pour les innovations en matière de préparation aux épidémies, bâtit une plateforme mondiale d’analyse des agents pathogènes destinée à combler l’écart entre le volume croissant de données génomiques et la capacité limitée à les exploiter, en particulier dans les pays à revenu faible ou intermédiaire5. Des réseaux de veille comme le Hub de l’OMS pour le renseignement épidémique et le centre de prévision des épidémies des CDC américains structurent désormais cette surveillance collaborative6. La promesse : ne plus jamais être pris de court.

Un fossé qui se creuse entre nations

Mais toutes les nations ne partent pas du même point. Les États-Unis et la Chine concentrent les laboratoires, la puissance de calcul et les financements de pointe, et défendent deux visions opposées : pour Pékin, l’IA est une infrastructure géopolitique souveraine et pilotée par l’État ; pour Washington, un moteur économique adossé à l’innovation privée et aux alliances démocratiques7. Entre ces deux pôles, le reste du monde compose comme il peut.

Les analystes parlent d’une « fracture de l’IA ». Les puissances moyennes restent exposées aux dangers de la technologie — usage criminel, détournement militaire — sans toujours disposer de l’accès aux systèmes de pointe nécessaires pour s’en défendre7. Or, en biosécurité, la défense dépend de plus en plus des relations étroites avec les développeurs de modèles avancés7. Pour les pays sans laboratoire de premier plan, la dépendance se double d’une vulnérabilité. Ce déséquilibre rappelle celui décrit dans le rôle de l’IA dans l’éducation qui creuse l’écart entre nations développées et en développement, et touche directement la sécurité économique des États.

La parade passe par l’intégration et le partage. Des agents pathogènes émergents comme le SARS-CoV-2 ou le virus Nipah montrent la nécessité de relier la santé humaine, animale et environnementale — l’approche dite « One Health » — que l’IA peut aider à mettre en œuvre, en particulier dans les contextes à ressources limitées6. La plateforme mondiale d’analyse des agents pathogènes portée par la CEPI vise précisément à combler le fossé entre l’abondance de données génomiques et la capacité à les exploiter dans les pays à revenu faible ou intermédiaire, tout en intégrant des garde-fous de biosécurité « par conception » et de souveraineté des données5. L’enjeu n’est pas seulement technique : il s’agit d’éviter qu’une partie du monde reste aveugle face à la prochaine flambée épidémique.

Le double usage : la face sombre de la biologie augmentée

La même IA qui conçoit des remèdes peut concevoir des poisons. C’est le problème du « double usage ». Dès 2022, un modèle open source a généré environ 40 000 molécules potentiellement toxiques en quelques heures, simplement en inversant son objectif8. Les experts divergent sur le calendrier, mais convergent sur le risque : l’IA pourrait abaisser la barrière technique à la création d’agents pathogènes plus transmissibles8.

La vigilance s’organise. En juillet 2025, le Shanghai AI Lab, institution adossée à l’État chinois, a évalué 18 grands modèles de langage sur sept domaines de risque, identifiant des dangers biologiques et chimiques dans la plupart d’entre eux9. Le CNAS plaide pour un encadrement des risques biologiques liés à l’IA10, tandis que de nombreuses voix réclament une coopération sino-américaine, les deux leaders ayant un intérêt partagé à limiter ces dérives malgré leurs tensions7. La gouvernance de ces outils renvoie aux débats explorés dans le développement des normes et éthiques de l’IA.

Une promesse à encadrer

L’IA a fait entrer la biologie dans une nouvelle ère : structures protéiques élucidées, vaccins accélérés, épidémies détectées plus tôt. Mais cette puissance reste mal répartie et porteuse de risques. Le signal à surveiller en 2026 : la capacité de la communauté internationale à conjuguer deux objectifs en apparence contradictoires — diffuser largement les bénéfices de l’IA biomédicale tout en verrouillant ses usages les plus dangereux. De cet équilibre dépendra la réponse à la prochaine pandémie.

Pour aller plus loin

Questions fréquentes

Comment l'IA a-t-elle aidé pendant la pandémie de COVID-19 ?

L'IA a accéléré le séquençage génomique, le suivi des variants et la mise au point de vaccins et de traitements. Des outils comme BlueDot ont repéré des signaux d'alerte de pneumonies inhabituelles à Wuhan avant l'alerte publique de l'OMS de janvier 2020, illustrant son rôle dans la veille épidémiologique.

Qu'est-ce qu'AlphaFold et pourquoi est-ce important ?

AlphaFold est un système d'IA de Google DeepMind qui prédit la structure tridimensionnelle des protéines à partir de leur séquence. Il a résolu un problème vieux de cinquante ans, prédit plus de 200 millions de structures et valu à ses créateurs le Nobel de chimie 2024, accélérant la conception de médicaments.

Pourquoi parle-t-on de capacités nationales inégales ?

Les États-Unis et la Chine concentrent les laboratoires, la puissance de calcul et les financements de pointe. Les pays à revenu intermédiaire ou faible, faute d'infrastructures et d'accès aux modèles avancés, peinent à exploiter l'IA biomédicale, ce qui creuse une fracture dans la préparation aux pandémies.

Quels sont les risques de l'IA en biologie ?

Le principal est le double usage : des modèles conçus pour la santé peuvent être détournés. Dès 2022, un modèle a généré 40 000 molécules potentiellement toxiques en quelques heures. Les experts craignent que l'IA n'abaisse la barrière à la création d'agents pathogènes dangereux, d'où l'enjeu de garde-fous.

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Rédaction · Analyse stratégique

L'Institut des Sciences Stratégiques publie des analyses indépendantes sur la géopolitique, la défense et les transformations du pouvoir au XXIe siècle.

Sources

  1. Nature, « Chemistry Nobel goes to developers of AlphaFold AI that predicts protein structures », Nature, 9 octobre 2024. https://www.nature.com/articles/d41586-024-03214-7

  2. Fortune, « Five years after its debut, Google DeepMind’s AlphaFold shows why science is AI’s killer app », Fortune, 28 novembre 2025. https://fortune.com/2025/11/28/google-deepmind-alphafold-science-ai-killer-app/

  3. Drug Discovery & Development, « 2024: The year AI drug discovery and protein structure prediction took center stage », Drug Discovery and Development, 2024. https://www.drugdiscoverytrends.com/2024-the-year-ai-drug-discovery-and-protein-structure-prediction-took-center-stage-2025-set-to-amplify-growth/ 2

  4. PMC / Frontiers, « Outbreak oracles: how AI’s journey through COVID-19 shapes future epidemic strategy », Frontiers in Public Health, 2025. https://www.ncbi.nlm.nih.gov/pmc/articles/PMC12203812/ 2

  5. CEPI, « Building a global AI platform for pandemic preparedness », CEPI, 2025. https://cepi.net/building-global-ai-platform-pandemic-preparedness 2

  6. PMC, « Filling the gap: artificial intelligence-driven one health integration to strengthen pandemic preparedness in resource-limited settings », PMC, 2025. https://pmc.ncbi.nlm.nih.gov/articles/PMC12727988/ 2

  7. Foreign Affairs, « The AI Divide », Foreign Affairs, 2025. https://www.foreignaffairs.com/united-states/ai-divide 2 3 4

  8. RAND, « When Should We Worry About AI Being Used to Design a Pathogen? », RAND Corporation, 2025. https://www.rand.org/pubs/research_briefs/RBA4087-1.html 2

  9. PMC, « Dual-use capabilities of concern of biological AI models », PMC, 2025. https://www.ncbi.nlm.nih.gov/pmc/articles/PMC12061118/

  10. CNAS, « AI and the Evolution of Biological National Security Risks », Center for a New American Security, 2025. https://www.cnas.org/publications/reports/ai-and-the-evolution-of-biological-national-security-risks

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