Export nucléaire : la Chine, la Russie et l'Occident décroché
Exportation nucléaire : Russie et Chine raflent les contrats des pays émergents pendant que l'Occident, sans réacteur à l'export, tente de revenir.

À retenir
- Russie et Chine dominent le marché mondial de l'exportation de réacteurs, surtout vers les économies émergentes.
- 26 des 59 réacteurs en construction dans le monde reposent sur une technologie russe.
- L'arme décisive est le financement : Rosatom prête sur 20-25 ans à 3-4 %, un service que l'Occident n'égale pas.
- Aucun grand réacteur de conception occidentale n'est en chantier à l'export, mais les États-Unis comptent sur les petits réacteurs modulaires pour revenir.
Quand le Kazakhstan a choisi, en 2025, les constructeurs de ses premiers réacteurs nucléaires, il a retenu des entreprises russes et chinoises. Les groupes occidentaux ? Selon un titre éloquent d’un centre d’analyse américain, « Washington n’était même pas dans la pièce »1. Cette scène résume une décennie : sur le marché mondial du réacteur, l’Occident a décroché, et la partie se joue désormais entre Moscou, Pékin et leurs clients du Sud.
Deux géants tiennent le marché
Le constat est sans appel. Deux pays dominent aujourd’hui l’exportation nucléaire mondiale : la Russie et la Chine2. La Russie règne sur le marché des conceptions de réacteurs : 26 des 59 réacteurs en construction dans le monde reposent sur sa technologie, en Chine, en Inde, en Égypte, en Turquie, au Bangladesh, en Iran ou en Slovaquie3. Son agence Rosatom a notamment exporté huit réacteurs avancés VVER de 1 200 MW, quatre en Turquie et quatre en Égypte4.
La Chine, elle, excelle d’abord chez elle, où elle construit plus de réacteurs que quiconque. Mais Pékin nourrit de grandes ambitions à l’export : le pays vise la vente de 30 réacteurs de conception chinoise à des pays des Nouvelles routes de la soie d’ici 20302. Cette domination s’appuie sur la maîtrise de toute la filière, du combustible aux services, un atout que recoupe l’impact des chaînes d’approvisionnement en uranium sur les relations géopolitiques.
Le marché qu’ils se disputent n’a rien d’anecdotique. Vers 2030, Pékin ambitionne de capter 20 à 30 % du marché mondial des réacteurs, un objectif qui ferait de la Chine un acteur de premier plan là où, il y a vingt ans encore, elle importait sa technologie. La trajectoire est spectaculaire, même si elle reste à confirmer dans les faits.
L’arme secrète : le financement
Pourquoi Russie et Chine raflent-elles les contrats ? Pas seulement pour leur technologie. Leur avantage décisif est financier. Rosatom et la chinoise CNNC l’ont emporté au Kazakhstan parce qu’elles offraient ce que les concurrents occidentaux ne pouvaient égaler : un financement public bon marché, couplé à une livraison clé en main1.
Les chiffres parlent. La Russie adosse régulièrement ses exportations à des prêts sur 20 à 25 ans, à 3 ou 4 % d’intérêt1. Le contrat égyptien de 25 milliards de dollars conclu avec Rosatom porterait un taux de 3 % sur 22 ans1. La Chine n’est pas en reste : elle a accordé au Pakistan quelque 6 à 7 milliards de dollars de financements concessionnels, à des taux de 1 à 6 %1. Pour un pays émergent qui manque de capitaux et d’expertise, ce package lève d’un coup les principaux obstacles à l’intégration du nucléaire : argent, ingénierie et calendrier garantis.
Ce modèle est aussi un instrument de politique étrangère. En finançant, construisant puis approvisionnant un réacteur, Moscou s’ancre dans le paysage énergétique d’un pays pour deux générations. Même quatre ans après le début de la guerre en Ukraine, les exportations nucléaires civiles russes sont restées largement épargnées par les sanctions occidentales, faute d’alternative crédible pour les clients déjà engagés5. Le réacteur devient une dépendance difficile à défaire, et donc un levier d’influence redoutable.
La percée chinoise reste contrastée
L’avance chinoise mérite toutefois d’être nuancée. Son réacteur phare, le Hualong One (HPR1000), conçu pour rivaliser avec l’AP1000 américain et l’EPR européen, n’a pour l’instant été exporté et achevé que deux fois, toutes deux au Pakistan6. Les unités K-2 et K-3 ont cumulé plus de 48 milliards de kilowattheures depuis leur raccordement, évitant chaque année près de 15 millions de tonnes d’équivalent charbon7.
Mais les deux tentatives d’exportation les plus en vue du Hualong One, au Royaume-Uni et en Argentine, ont échoué6. Un nouveau réacteur, Chashma 5, de 1 200 MWe, est en chantier au Pakistan pour une mise en service attendue vers 20307. La domination chinoise relève donc davantage de la trajectoire que du fait accompli : Pékin construit massivement chez lui mais peine encore à transformer cette puissance en succès commerciaux à l’étranger.
D’autres portes s’entrouvrent néanmoins. Un pacte de défense nucléaire entre l’Arabie saoudite et le Pakistan, conclu en 2025, pourrait ouvrir au Hualong One l’accès au marché saoudien, jusqu’ici disputé entre fournisseurs occidentaux, russes et coréens6. La méthode chinoise diffère de la russe : moins centralisée historiquement, elle s’appuie sur une montée en gamme rapide et sur la promesse de prix compétitifs. Reste à convaincre des clients exigeants, soucieux de fiabilité et de garanties de sûreté sur des installations censées fonctionner soixante ans.
L’Occident cherche la riposte
Face à ce décrochage, l’Occident tente de réagir. Le diagnostic est rude : aucun grand réacteur de conception américaine n’est actuellement en construction à l’étranger8. Mais les États-Unis misent sur un autre terrain, celui de l’innovation. Le pays compte au moins 22 modèles de petits réacteurs modulaires en développement, plus que tout autre pays8.
L’arsenal réglementaire suit. L’ADVANCE Act, promulgué en juillet 2024, simplifie les autorisations d’exportation nucléaire américaines8. Sur le plan diplomatique, le cadre de coopération nucléaire civile finalisé avec l’Arabie saoudite en novembre 2025 marque une volonté de reconquête, tout comme le programme FIRST du Département d’État, qui accompagne des pays comme le Kazakhstan vers les petits réacteurs1. L’idée : compenser le retard sur les grands réacteurs par un pari technologique et des partenariats ciblés.
Le défi reste de taille. Le talon d’Achille occidental n’est pas la technologie mais le modèle d’affaires : sans financement public bon marché ni offre intégrée, les industriels américains et européens partent battus face à des concurrents qui mobilisent toute la puissance de l’État. La France, longtemps championne de l’export avec ses réacteurs, peine elle aussi à concrétiser de nouveaux contrats à l’étranger. La question, pour l’Occident, est donc moins de savoir construire que d’aligner crédits, garanties et diplomatie sur le même calendrier que Moscou et Pékin.
Une rivalité à double tranchant
La compétition pour l’exportation nucléaire est bien plus qu’une affaire commerciale. Vendre un réacteur, c’est nouer un lien de plusieurs décennies avec le pays client, fournir le combustible, former les équipes, encadrer la sûreté. C’est donc un instrument d’influence durable, qui peut aussi raviver les craintes de prolifération si les garanties de l’AIEA ne suivent pas. Ce rôle stratégique se double d’un enjeu climatique, le nucléaire bas carbone étant présenté comme une brique de la transition, au même titre que l’intégration avec les renouvelables. Les exportateurs cherchent d’ailleurs à élargir leur offre au-delà de l’électricité, vers la chaleur industrielle ou la production d’hydrogène nucléaire, pour rendre leurs réacteurs plus attractifs.
Le signal à surveiller en 2026 : la capacité occidentale à transformer son avance sur les petits réacteurs en contrats réels, et la suite donnée au pacte américano-saoudien. Faute de quoi, la carte du nucléaire mondial continuera de se redessiner à l’avantage de Moscou et de Pékin.
Pour aller plus loin
Questions fréquentes
Qui domine le marché mondial de l'exportation nucléaire ?
La Russie et la Chine. La Russie tient le haut du pavé : 26 des 59 réacteurs en construction dans le monde reposent sur sa technologie, en Inde, Égypte, Turquie, Bangladesh ou Iran. La Chine, elle, vise 30 réacteurs exportés vers les pays des Nouvelles routes de la soie d'ici 2030.
Pourquoi l'Occident a-t-il décroché ?
Faute de financement compétitif et de livraison clé en main. Rosatom et la chinoise CNNC offrent des prêts d'État sur 20 à 25 ans à 3-4 % d'intérêt, un package que les acteurs occidentaux n'égalent pas. Résultat : aucun grand réacteur de conception occidentale n'est aujourd'hui en chantier à l'export.
Le Hualong One chinois est-il un succès à l'export ?
Plus modeste qu'attendu. Seules deux unités Hualong One ont été exportées et achevées, toutes deux au Pakistan. Pékin a échoué au Royaume-Uni et en Argentine. Un nouveau réacteur, Chashma 5, est en construction au Pakistan, attendu vers 2030.
Comment les États-Unis tentent-ils de revenir ?
Par les petits réacteurs modulaires et un assouplissement réglementaire. L'ADVANCE Act de juillet 2024 simplifie les autorisations d'exportation, et le pays compte au moins 22 modèles de petits réacteurs en développement, plus que tout autre pays. Le cadre signé avec l'Arabie saoudite en novembre 2025 illustre cette offensive.
Sources
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CSIS Nuclear Network, « Kazakhstan Chose Russia and China for Its Reactors. Washington Wasn’t Even in the Room. », CSIS, 2025. https://nuclearnetwork.csis.org/kazakhstan-chose-russia-and-china-for-its-reactors-washington-wasnt-even-in-the-room/ ↩ ↩2 ↩3 ↩4 ↩5 ↩6
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American Nuclear Society, « Examining Russia and China in the global nuclear energy market », Nuclear Newswire, 2025. https://www.ans.org/news/article-4405/examining-russia-and-china-in-the-global-nuclear-energy-market/ ↩ ↩2
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Vivekananda International Foundation, « How Civilian Nuclear Energy Is Powering China’s Global Strategy », VIF, août 2025. https://www.vifindia.org/article/2025/august/08/How-Civilian-Nuclear-Energy-Is-Powering-China-s-Global-Strategy ↩
-
Harvard International Review, « ROSATOM, the CNNC, and the Nuclear Energy Arms Race », Harvard International Review, 2025. https://hir.harvard.edu/rosatom-the-cnnc-and-the-nuclear-energy-arms-race/ ↩
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Center for Strategic and International Studies, « The Geopolitics of Russia’s Civil Nuclear Exports Four Years into the War », CSIS, 2025. https://www.csis.org/analysis/geopolitics-russias-civil-nuclear-exports-four-years-war ↩
-
Neutron Bytes, « Why China Came Up Short in Nuclear Exports », Neutron Bytes, 26 février 2026. https://neutronbytes.com/2026/02/26/why-chima-came-up-short-in-nuclear-exports/ ↩ ↩2 ↩3
-
CNNC, « Second overseas Hualong One nuclear power unit passes acceptance in Pakistan », CNNC, 27 avril 2025. https://en.cnnc.com.cn/2025-04/27/c_1090142.htm ↩ ↩2
-
Climate Leadership Council, « The Window is Here for U.S. Nuclear Energy Exports », Climate Leadership Council, 2025. https://clcouncil.org/blog/nuclear-energy-exports/ ↩ ↩2 ↩3
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