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Nucléaire dans les pays émergents : le verrou du financement saute

Le nucléaire séduit les économies en développement, mais financement, compétences et déchets freinent. En 2025, la Banque mondiale lève son tabou.

Par ISS13 décembre 2024, mis à jour le 4 juin 2026Lecture 6 min
Chantier d'une première centrale nucléaire dans un pays émergent, grues et dôme de confinement.
Chantier d'une première centrale nucléaire dans un pays émergent, grues et dôme de confinement. (Image d'illustration IA © ISS 2024)

À retenir

  1. Une trentaine de pays envisagent le nucléaire, dont les deux tiers dans le monde en développement.
  2. Le coût d'investissement, le manque de compétences et la gestion des déchets restent les principaux obstacles.
  3. En juin 2025, la Banque mondiale a levé son interdiction de financer le nucléaire et signé un partenariat avec l'AIEA.
  4. Égypte, Bangladesh et Turquie construisent leurs premiers réacteurs, largement financés par la Russie.

Pendant des décennies, un pays en développement qui rêvait de nucléaire se heurtait à un mur : personne, ou presque, ne voulait financer ses réacteurs. En juin 2025, ce mur s’est fissuré. La Banque mondiale a levé son interdiction de longue date de soutenir l’énergie nucléaire, ouvrant un accès au capital jusque-là verrouillé. Une décision qui pourrait changer la donne pour la trentaine de pays émergents qui frappent à la porte de l’atome.

Un appétit réel, des raisons solides

L’intérêt n’a rien d’irrationnel. Les économies en développement font face à une demande d’électricité qui explose, portée par la croissance démographique, l’urbanisation et l’industrialisation. Le nucléaire leur offre une source stable, disponible jour et nuit, et bas carbone, capable de réduire leur dépendance aux combustibles fossiles importés, souvent coûteux et soumis aux fluctuations des marchés.

Le mouvement est réel. Une trentaine de pays envisagent aujourd’hui le nucléaire ou s’y engagent, dont les deux tiers dans le monde en développement1. Trois d’entre eux sont déjà passés à l’acte : l’Égypte construit quatre réacteurs totalisant 4,4 gigawatts, le Bangladesh ses deux premières unités (2,2 GW) et la Turquie quatre réacteurs (4,5 GW)2. Le Bangladesh et la Turquie visaient le démarrage de leur premier réacteur dès 2025, l’Égypte tablant sur 20282.

Point commun à ces trois pays : leurs projets sont pilotés par l’agence russe Rosatom, avec un financement public russe massif en amont1. Ce schéma illustre une réalité du marché : pour les primo-accédants, l’offre clé en main d’un fournisseur étatique, qui apporte à la fois la technologie, l’argent et la formation, lève d’un coup la plupart des barrières à l’entrée. Encore faut-il accepter la dépendance de long terme qui en découle, le fournisseur restant lié au pays pour le combustible, la maintenance et les pièces pendant des décennies.

Le nerf de la guerre : l’argent

Car le premier obstacle, et de loin, est financier. Une centrale nucléaire coûte des milliards et n’a de sens que sur le long terme. Pour un pays aux ressources limitées, mobiliser un tel capital relève du défi, d’autant que les délais de construction s’étirent et que le retour sur investissement reste incertain. Ce verrou explique pourquoi tant de projets dépendent de prêteurs étatiques étrangers, au cœur de la concurrence entre la Chine et l’Occident sur la technologie nucléaire.

C’est ce verrou que la Banque mondiale vient de desserrer. Le 11 juin 2025, l’institution a annoncé la fin de son interdiction de financer le nucléaire, en place depuis 2013 et de fait observée depuis 19593. Quinze jours plus tard, le 26 juin, elle a scellé un partenariat avec l’AIEA, signé par leurs dirigeants respectifs Ajay Banga et Rafael Grossi, pour accompagner un usage sûr et responsable de l’atome dans les pays en développement4. L’accord prévoit notamment un appui au déploiement des petits réacteurs modulaires et à la prolongation des réacteurs existants4. La Banque asiatique de développement a, elle aussi, levé son interdiction3.

Des compétences à bâtir de zéro

L’argent ne suffit pas. Construire et exploiter une centrale exige un écosystème entier : ingénieurs, techniciens, opérateurs formés, mais aussi un cadre juridique et un régulateur indépendant. Or ces briques manquent souvent dans les pays primo-accédants.

L’AIEA insiste sur ce point : les pays nouveaux venus partagent des défis communs, qu’il s’agisse de définir une politique nationale, d’élaborer un cadre légal ou d’établir une autorité de sûreté crédible5. Sans personnel qualifié, un projet nucléaire risque d’être mal géré, ce qui accroît les risques. D’où l’importance des programmes de formation et de transfert de technologie, souvent menés en partenariat avec des institutions internationales. Bâtir cette expertise prend des années, parfois une décennie, bien avant que le premier réacteur ne produise le moindre kilowattheure.

S’y ajoute la question des infrastructures de réseau. Un grand réacteur injecte d’un coup une puissance considérable, que des réseaux électriques vieillissants ou de faible capacité peinent parfois à absorber. Brancher une centrale d’un gigawatt sur un réseau fragile peut le déstabiliser, voire imposer des investissements lourds de modernisation. C’est l’un des arguments avancés en faveur de réacteurs de plus petite taille, mieux adaptés aux systèmes électriques modestes des économies émergentes.

Déchets et environnement, l’angle mort

Reste une question fréquemment reléguée au second plan : que faire des déchets ? Un pays qui se dote du nucléaire hérite, du même coup, de l’obligation de gérer un combustible usé dangereux pendant des milliers d’années. Or peu d’États émergents disposent des infrastructures ou de l’expertise pour le stockage à long terme, un défi que même les pays expérimentés peinent à résoudre, comme le montre le dossier de la gestion des déchets nucléaires.

L’implantation des centrales soulève aussi des enjeux environnementaux locaux : choix du site, impact sur les écosystèmes, accès à l’eau de refroidissement. Une évaluation rigoureuse s’impose avant tout lancement, sous peine de compromettre la biodiversité ou des ressources naturelles déjà sous pression. Ces contraintes plaident pour une approche prudente, où le nucléaire s’inscrit dans un mix énergétique aux côtés des renouvelables, sujet exploré dans l’intégration du nucléaire et des énergies renouvelables.

Une fenêtre qui s’entrouvre

L’année 2025 marque un tournant pour le nucléaire dans les économies en développement. En débloquant le financement multilatéral, la Banque mondiale et l’AIEA offrent une alternative aux seuls prêts russes ou chinois, et donc une marge de manœuvre stratégique aux pays clients. Des États comme le Kenya, l’Indonésie ou l’Ouzbékistan explorent déjà la faisabilité de petits réacteurs3.

Cette ouverture financière a une portée géopolitique. Jusqu’ici, un pays émergent désireux de nucléaire devait, le plus souvent, se tourner vers Moscou ou Pékin, seuls à offrir le financement adéquat. En entrant dans le jeu, les bailleurs multilatéraux rééquilibrent l’offre et réduisent le risque de dépendance exclusive envers une grande puissance. Le partenariat doit d’ailleurs monter en puissance au second semestre 2025, avec des missions d’assistance technique et de renforcement des capacités prévues en Afrique subsaharienne, en Asie du Sud et dans certaines régions d’Europe de l’Est3.

Mais l’argent ne lèvera pas, à lui seul, les obstacles de compétences, de sûreté et de déchets. La promesse d’un nucléaire au service du développement ne tiendra que si ces pays bâtissent, en parallèle, les institutions et les savoir-faire qui l’accompagnent. Un réacteur mal préparé est un risque, pas une solution : la précipitation, dans ce domaine, se paie au prix fort, en sûreté comme en crédibilité. Certains envisagent même, à terme, des usages au-delà de l’électricité, comme la production d’hydrogène. Le signal à suivre : les premiers financements concrets de la Banque mondiale, qui diront si la fenêtre ouverte en 2025 débouche sur des réacteurs réellement raccordés au réseau, ou seulement sur des intentions et des études de faisabilité.

Pour aller plus loin

Questions fréquentes

Pourquoi les pays en développement s'intéressent-ils au nucléaire ?

Pour répondre à une demande d'électricité en forte croissance avec une source stable et bas carbone, tout en réduisant leur dépendance aux combustibles fossiles importés. Une trentaine de pays envisagent aujourd'hui le nucléaire, dont les deux tiers dans le monde en développement, souvent avec l'appui de l'AIEA pour bâtir les infrastructures nécessaires.

Quel est le principal obstacle à l'adoption du nucléaire ?

Le coût. Construire une centrale exige des investissements massifs, souvent hors de portée des budgets nationaux, avec un retour sur investissement long et incertain. À cela s'ajoutent le manque de personnel qualifié, la nécessité d'un régulateur indépendant et la gestion des déchets, autant de prérequis difficiles à réunir rapidement.

Pourquoi la décision de la Banque mondiale est-elle importante ?

Parce qu'elle débloque le financement. Le 11 juin 2025, la Banque mondiale a mis fin à son interdiction de longue date de financer le nucléaire, et signé le 26 juin un partenariat avec l'AIEA. Cela ouvre l'accès des pays émergents à des capitaux jusqu'ici réservés à d'autres énergies, au-delà des seuls prêts russes ou chinois.

Quels pays émergents construisent des réacteurs ?

L'Égypte bâtit quatre réacteurs de 4,4 GW au total, attendus vers 2028. Le Bangladesh construit ses deux premiers réacteurs et la Turquie quatre unités, avec des démarrages visés dès 2025. Dans les trois cas, les projets sont pilotés par l'agence russe Rosatom, avec un financement public russe important.

ISS
Rédaction · Analyse stratégique

L'Institut des Sciences Stratégiques publie des analyses indépendantes sur la géopolitique, la défense et les transformations du pouvoir au XXIe siècle.

Sources

  1. World Nuclear News, « World Bank and IAEA backing new nuclear for development », World Nuclear News, 2025. https://www.world-nuclear-news.org/articles/world-bank-and-iaea-backing-new-nuclear-for-development 2

  2. International Atomic Energy Agency, « Six Global Trends in Nuclear Power You Should Know », IAEA, 2025. https://www.iaea.org/newscenter/news/six-global-trends-in-nuclear-power-you-should-know 2

  3. Bulletin of the Atomic Scientists, « The World Bank can now fund nuclear energy projects: Here’s what’s next », Bulletin of the Atomic Scientists, août 2025. https://thebulletin.org/2025/08/the-world-bank-can-now-fund-nuclear-energy-projects-heres-whats-next/ 2 3 4

  4. World Bank, « World Bank Group, IAEA Formalize Partnership to Collaborate on Nuclear Energy for Development », World Bank, 26 juin 2025. https://www.worldbank.org/en/news/press-release/2025/06/26/world-bank-group-iaea-formalize-partnership-to-collaborate-on-nuclear-energy-for-development 2

  5. International Atomic Energy Agency, « Newcomer Countries Face Common Challenges in Nuclear Infrastructure Development », IAEA, 2025. https://www.iaea.org/newscenter/news/newcomer-countries-face-common-challenges-nuclear-infrastructure-development

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