Petits réacteurs modulaires : la course mondiale aux PRM
PRM : la Chine vise 2026 pour le premier réacteur modulaire commercial terrestre, tandis que data centers et coûts redessinent la course mondiale.

À retenir
- Un PRM produit moins de 300 MW et se fabrique en usine, par modules, pour réduire délais et coûts.
- La Chine devrait mettre en service Linglong One, premier PRM commercial terrestre au monde, au premier semestre 2026.
- Au Canada, GE Hitachi a lancé en mai 2025 le chantier du BWRX-300 à Darlington, premier PRM commercial d'Amérique du Nord.
- La demande explosive des centres de données nourrit les commandes, mais l'économie reste le talon d'Achille du secteur.
Un réacteur nucléaire qui sort d’une usine comme une voiture de sa chaîne de montage, voyage sur camion et s’assemble en quelques mois : c’est la promesse des petits réacteurs modulaires. Longtemps cantonnée aux brochures, l’idée prend corps. En octobre 2025, la Chine a réussi les essais à froid de son réacteur Linglong One ; au Canada, des grues s’activent depuis mai 2025 sur le premier chantier nord-américain. La course est lancée, mais elle se joue désormais autant sur les coûts que sur la technique.
Une autre façon de penser le nucléaire
Un petit réacteur modulaire, ou PRM, se définit d’abord par sa taille : moins de 300 mégawatts électriques, là où un réacteur classique en aligne souvent mille ou davantage. L’Agence internationale de l’énergie atomique (AIEA) en fait une catégorie à part entière, taillée pour des usages où le gigantisme n’a pas de sens : communautés isolées, sites industriels, réseaux de petite taille1.
La vraie rupture est ailleurs, dans la modularité. Plutôt que de couler du béton pendant une décennie sur un site unique, on fabrique des modules standardisés en atelier, on les transporte, puis on les assemble. L’industrie espère ainsi reproduire les gains de la production en série : délais raccourcis, coûts maîtrisés, qualité contrôlée. Cette compacité ouvre des usages que les mastodontes du parc actuel ne peuvent pas servir. Un PRM peut alimenter une mine isolée, une raffinerie, un réseau insulaire, voire fournir de la chaleur industrielle pour la chimie ou la métallurgie. Là où un grand réacteur impose un site, un raccordement lourd et un client unique de taille nationale, le PRM promet de se glisser dans les interstices du système électrique.
Beaucoup de modèles misent aussi sur des systèmes de sécurité passifs, qui s’appuient sur la gravité ou la convection naturelle plutôt que sur des pompes et une alimentation électrique externe pour évacuer la chaleur en cas d’incident. C’est précisément la défaillance de ces fonctions, faute d’électricité, qui avait conduit à la catastrophe de Fukushima en 2011. L’argument pèse lourd dans un secteur encore marqué par les accidents nucléaires du passé et par une opinion publique méfiante.
La Chine en tête, l’Occident en embuscade
Sur le papier, l’Occident a inventé le concept. Sur le terrain, c’est Pékin qui mène. Le réacteur Linglong One (ACP100) de la China National Nuclear Corporation, 125 MWe installés sur le site de Changjiang dans la province de Hainan, a achevé ses essais à froid en octobre 2025 et vise une exploitation commerciale au premier semestre 20262. Ce serait le premier PRM terrestre commercial au monde. Détail révélateur : c’est aussi le premier PRM à avoir passé, dès 2016, l’examen de sûreté de l’AIEA3. Une fois en service, il doit produire un milliard de kilowattheures par an, de quoi alimenter quelque 526 000 foyers de l’île2.
L’avance chinoise dépasse ce seul réacteur. Le pays compte 29 réacteurs en construction, près de la moitié du total mondial4. Cette domination industrielle nourrit directement la concurrence entre la Chine et l’Occident sur l’exportation de la technologie nucléaire.
L’Occident n’a pas dit son dernier mot, mais il avance plus lentement. Au Canada, Ontario Power Generation a obtenu en avril 2025 le feu vert à la construction d’un BWRX-300 de GE Hitachi sur le site de Darlington ; les travaux ont démarré en mai 20255. C’est le premier PRM commercial en chantier en Amérique du Nord, pour une mise en service visée autour de 2030 et 300 mégawatts destinés à plus de 300 000 foyers5. Au Royaume-Uni, le gouvernement a retenu en juin 2025 le modèle de Rolls-Royce, un PRM de 470 MW plus volumineux que ses concurrents6. Les premiers réacteurs occidentaux ne devraient toutefois pas produire commercialement avant 2029 au plus tôt4.
L’intelligence artificielle change la donne
Le calendrier de cette renaissance ne doit rien au hasard. La demande d’électricité des centres de données explose, portée par l’intelligence artificielle. L’Agence internationale de l’énergie (AIE) anticipe une consommation mondiale de 1 100 térawattheures par les centres de données en 2026, soit l’équivalent de toute la consommation du Japon7.
Les géants de la technologie cherchent une énergie pilotable, disponible jour et nuit, et bas carbone. Le nucléaire coche ces cases. Les contrats d’achat d’électricité liés aux PRM signés par ces acteurs sont passés de 25 à 45 gigawatts8. Les exemples se multiplient : Amazon a soutenu la jeune pousse X-Energy, Google a réservé 500 MW de capacité auprès de Kairos, et la remise en service de Three Mile Island a été négociée pour alimenter Microsoft8. Plusieurs États américains préparent le redémarrage de réacteurs arrêtés, comme Three Mile Island en Pennsylvanie et Duane Arnold dans l’Iowa, en partenariat avec Microsoft et Google8. Au total, les entreprises technologiques projettent de financer plus de 20 gigawatts de PRM8.
Cet afflux de capitaux privés change la nature du financement. Hier dépendant de garanties publiques et de longs débats parlementaires, le secteur attire désormais des clients industriels prêts à payer d’avance une électricité qu’ils jugent stratégique. Cette logique rejoint le débat plus large sur les débouchés du nucléaire bas carbone, où la production d’hydrogène figure aussi parmi les pistes prometteuses.
Le mur de l’économie
Reste l’obstacle le plus tenace : l’argent. La promesse des PRM repose sur des effets d’échelle qui n’existent pas encore, faute de production en série. Et l’histoire récente invite à la prudence. Le projet phare de NuScale, dans l’Idaho, visait un coût de 55 dollars le mégawattheure ; il a grimpé à 89 dollars avant l’abandon du projet, faute de clients prêts à payer cette électricité, en novembre 20239.
Cet échec n’est pas isolé. Une étude académique portant sur 180 chantiers nucléaires dans le monde a montré que 175 d’entre eux avaient dépassé leur budget initial, de 117 % en moyenne, avec des retards de 64 %9. La sûreté, la formation de personnels qualifiés et l’acceptabilité sociale ajoutent leurs propres contraintes, particulièrement lourdes pour les économies en développement qui manquent souvent d’infrastructures et de filières. Les autorités américaines ont d’ailleurs annoncé fin 2025 un soutien public de 800 millions de dollars pour relancer la filière5.
Un pari encore ouvert
Les PRM ne sont plus une abstraction : un réacteur chinois s’apprête à produire, un chantier canadien progresse, des milliards de capitaux privés affluent sous la pression des centres de données. Ils s’inscrivent dans une famille plus large de réacteurs de nouvelle génération censés conjuguer sûreté et flexibilité.
Mais le verdict viendra des chiffres. Tant qu’aucune série industrielle n’aura prouvé qu’elle livre l’électricité au prix annoncé, et dans les délais, la modularité restera une promesse plus qu’une révolution. Le signal à surveiller en 2026 est limpide : la mise en service effective de Linglong One, et le prix réel du mégawattheure qui en sortira.
Pour aller plus loin
Questions fréquentes
Qu'est-ce qu'un petit réacteur modulaire (PRM) ?
Un PRM est un réacteur nucléaire d'une puissance inférieure à 300 mégawatts électriques. Sa particularité : il est fabriqué en usine par modules standardisés, puis transporté et assemblé sur site, ce qui doit réduire les délais et les coûts par rapport aux grands réacteurs traditionnels.
Quel pays sera le premier à exploiter un PRM commercial ?
La Chine. Son réacteur Linglong One (ACP100), d'une puissance de 125 MWe à Changjiang dans le Hainan, a réussi ses essais à froid en octobre 2025 et vise une mise en service commerciale au premier semestre 2026, soit le premier PRM terrestre commercial au monde.
Pourquoi les centres de données s'intéressent-ils aux PRM ?
L'intelligence artificielle fait exploser la demande d'électricité. L'Agence internationale de l'énergie prévoit 1 100 TWh consommés par les centres de données en 2026. Les géants technologiques cherchent une énergie pilotable et décarbonée : les contrats d'achat liés aux PRM ont bondi de 25 à 45 gigawatts.
Les PRM sont-ils vraiment moins chers ?
C'est la promesse, pas encore la preuve. Le projet phare de NuScale dans l'Idaho a vu son coût grimper de 55 à 89 dollars le mégawattheure avant d'être abandonné en 2023. La rentabilité dépendra d'une production en série qui n'existe pas encore à l'échelle industrielle.
Sources
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International Atomic Energy Agency, « Data Centres, Artificial Intelligence and Cryptocurrencies Eye Advanced Nuclear to Meet Growing Power Needs », IAEA Bulletin, 2025. https://www.iaea.org/bulletin/data-centres-artificial-intelligence-and-cryptocurrencies-eye-advanced-nuclear-to-meet-growing-power-needs ↩
-
« Linglong One completes cold functional test », CNNC, 24 octobre 2025. https://en.cnnc.com.cn/2025-10/24/c_1134890.htm ↩ ↩2
-
NucNet, « China’s Linglong-1 Set To Become First Land-Based SMR To Begin Operation », NucNet, 12 mai 2025. https://www.nucnet.org/news/china-s-linglong-1-set-to-become-first-land-based-smr-to-begin-operation-12-5-2025 ↩
-
Energynews.pro, « China Confirms 2026 For Linglong One, The World’s First Land-based SMR », Energynews.pro, 2025. https://energynews.pro/en/china-confirms-2026-for-linglong-one-the-worlds-first-land-based-smr/ ↩ ↩2
-
Neutron Bytes, « GEH BWRX-300 SMR Approved for Construction at OPG’s Darlington Site », Neutron Bytes, 17 mai 2025. https://neutronbytes.com/2025/05/17/geh-bwrx-300-smr-approved-for-construction-at-opgs-darlingtion-site/ ↩ ↩2 ↩3
-
GE Vernova Hitachi Nuclear, « BWRX-300 Small Modular Reactor », GE Vernova, 2025. https://www.gevernova.com/nuclear/carbon-free-power/bwrx-300-small-modular-reactor ↩
-
International Energy Agency, « Energy supply for AI — Energy and AI », IEA, 2025. https://www.iea.org/reports/energy-and-ai/energy-supply-for-ai ↩
-
TradingKey, « Big Tech’s AI Data Center Power Demands Trigger $15B PJM Auction and a Nuclear SMR Boom », TradingKey, 2025. https://www.tradingkey.com/analysis/stocks/us-stocks/261842599-ai-energy-infrastructure-data-center-power-cost-small-modular-reactor-tradingkey ↩ ↩2 ↩3 ↩4
-
Utility Dive, « The collapse of NuScale’s project should spell the end for small modular nuclear reactors », Utility Dive, 2023. https://www.utilitydive.com/news/nuscale-uamps-project-small-modular-reactor-ramanasmr-/705717/ ↩ ↩2
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