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Fusion nucléaire : le soleil en bouteille se rapproche

ITER repoussé à 2034, records au laser, milliards privés et plasma chinois à 100 millions de degrés : où en est vraiment la fusion nucléaire en 2026 ?

Par ISS11 décembre 2024, mis à jour le 4 juin 2026Lecture 6 min
Intérieur d'une chambre à vide de tokamak, anneau métallique destiné à confiner un plasma de fusion.
Intérieur d'une chambre à vide de tokamak, anneau métallique destiné à confiner un plasma de fusion. (Image d'illustration IA © ISS 2024)

À retenir

  1. La fusion combine des noyaux légers pour libérer une énergie colossale, sans réaction en chaîne ni déchets à vie longue.
  2. ITER a revu son calendrier : début des opérations en 2034, fusion deutérium-tritium repoussée à 2039.
  3. Les acteurs privés accélèrent : près de 10,6 milliards de dollars levés entre 2021 et 2025.
  4. Records en série en 2025 : 8,6 MJ produits au laser américain, plasma chinois tenu plus de 1 000 secondes.

Reproduire sur Terre la réaction qui fait briller les étoiles : voilà, depuis soixante-dix ans, la promesse et le supplice de la fusion nucléaire. Une énergie quasi inépuisable, propre, sans risque d’emballement — mais toujours « dans trente ans », ironisent les sceptiques. Sauf qu’en 2025-2026, quelque chose a changé. Les records tombent, les milliards affluent, et une question longtemps rhétorique devient sérieuse : et si l’horizon, cette fois, se rapprochait pour de bon ?

Le défi physique : apprivoiser une étoile

Comprendre la fusion, c’est saisir pourquoi elle est si dure. Contrairement à la fission, qui casse des noyaux lourds comme l’uranium, la fusion combine des noyaux légers — deutérium et tritium — pour en libérer une énergie colossale. C’est le mécanisme du Soleil. Avantage décisif : pas de réaction en chaîne incontrôlable, et des déchets bien moins durables que ceux de la fission. En cas d’incident, le plasma se refroidit et la réaction s’arrête d’elle-même.

Mais le prix à payer est vertigineux. Il faut porter la matière à environ 100 millions de degrés, soit près de dix fois la température du cœur du Soleil, pour vaincre la répulsion entre noyaux. À ces conditions, la matière devient un plasma qu’il faut confiner — par de puissants champs magnétiques dans les tokamaks, ou par des lasers — sans qu’il ne touche les parois. Deux écoles s’affrontent d’ailleurs : le confinement magnétique, qui piège le plasma dans un anneau aimanté, et le confinement inertiel, qui comprime une minuscule cible par un tir de lasers. Tout l’enjeu se résume à une équation : produire plus d’énergie qu’on n’en injecte. C’est ce seuil, longtemps inaccessible, que les chercheurs s’approchent enfin de franchir durablement.

ITER : le mastodonte ralenti

Le projet le plus emblématique reste ITER, le tokamak géant assemblé à Cadarache, dans le sud de la France, par une coalition mondiale. Mais en 2024, ses responsables ont dû acter un retard majeur. Le nouveau calendrier repousse le début des opérations de recherche à 2034, l’atteinte de la pleine énergie magnétique à 2036, et surtout la phase de fusion avec le combustible deutérium-tritium à 2039 — un décalage de quatre ans par rapport à la référence de 2016, assorti d’un surcoût d’environ 5 milliards d’euros1.

Les causes ? La pandémie de Covid-19, des problèmes de qualité, et une planification jugée trop optimiste pour un objet « premier du genre »2. Le projet a aussi changé un paramètre technique de poids : le matériau de la première paroi face au plasma passe du béryllium au tungstène, plus résistant2. Ce nouveau calendrier prévoit d’abord des plasmas d’hydrogène et de deutérium dès 2034, avant le passage au mélange deutérium-tritium, autrement plus exigeant, repoussé à 20391. La prudence affichée traduit une leçon apprise à ses dépens : mieux vaut un démarrage robuste qu’une promesse intenable. ITER demeure une prouesse d’ingénierie et de coopération internationale, mais son rythme illustre la difficulté de piloter un programme aussi tentaculaire — et explique pourquoi d’autres voies, plus agiles, attirent désormais les regards.

Les records qui changent la donne

Pendant qu’ITER temporise, la science avance ailleurs, et vite. En avril 2025, le National Ignition Facility (NIF) américain, qui utilise des lasers, a délivré 8,6 mégajoules d’énergie de fusion pour seulement 2,08 mégajoules fournis par le laser — plus de quatre fois la mise initiale, grâce à une capsule de diamant de haute qualité3. C’est la démonstration répétée d’un gain net au point d’allumage, impensable il y a peu.

La Chine, de son côté, bat des records de durée. En janvier 2025, son tokamak EAST, surnommé le « soleil artificiel », a maintenu un plasma à plus de 100 millions de degrés pendant 1 066 secondes, un record mondial de confinement à haute température4. Or la durée est aussi cruciale que la puissance : une centrale devra tenir son plasma non pas quelques secondes, mais en continu. Ces avancées chinoises s’inscrivent dans une stratégie nationale ambitieuse, qui fait écho à la compétition technologique observée dans les chaînes d’approvisionnement en uranium et plus largement dans le nucléaire mondial.

Le pari du privé

La vraie rupture est peut-être financière. La fusion n’est plus l’apanage des États : entre 2021 et 2025, les acteurs privés ont levé 10,6 milliards de dollars5. Commonwealth Fusion Systems, issue du MIT, a rassemblé près de 3 milliards, avec des investisseurs comme Nvidia et Google, pour bâtir un tokamak compact à aimants supraconducteurs5. Son prototype SPARC, achevé à environ 75 %, vise un premier plasma en 2026 et un gain net d’énergie dès 2027 — soit bien avant l’étape équivalente d’ITER6.

L’entreprise prépare déjà la suite : une centrale commerciale, ARC, d’une capacité de 400 mégawatts, en cours d’autorisation en Virginie, censée alimenter le réseau au début des années 20306. En juin 2025, Google s’est engagé à lui acheter 200 mégawatts d’électricité6. Si ces promesses se concrétisent, la fusion rejoindrait le bouquet des sources pilotables, aux côtés des réacteurs intégrés aux renouvelables ou des filières émergentes comme le thorium. À plus long terme, une fusion compacte pourrait même intéresser des usages aussi exigeants que l’exploration spatiale.

Commonwealth n’est pas seule. La fusion est devenue une industrie naissante peuplée de dizaines de jeunes pousses. En janvier 2025, Helion Energy a bouclé un tour de table de 425 millions de dollars mené par le fonds Vision de SoftBank, atteignant une valorisation de 5,4 milliards5. L’irruption de géants de la tech comme Nvidia, Google ou SoftBank n’est pas anodine : elle traduit l’appétit d’acteurs assoiffés d’électricité — pensons aux centres de données et à l’intelligence artificielle — pour une source dense, propre et continue. Ce capital privé apporte une chose que les programmes publics peinent à offrir : la vitesse, la tolérance au risque, et l’obsession du calendrier. Reste à savoir si l’argent peut accélérer la physique, ou s’il ne fait qu’avancer l’heure des désillusions.

La décennie de vérité

La fusion n’est plus de la science-fiction, mais elle n’est pas encore une industrie. Les records de 2025 prouvent que la physique fonctionne ; les milliards investis montrent que les marchés y croient ; les retards d’ITER rappellent que l’ingénierie reste impitoyable. Entre l’expérience de laboratoire et le kilowattheure injecté dans le réseau, il y a un gouffre que personne n’a encore franchi.

Le signal à surveiller : SPARC et son objectif de gain net en 2027. S’il réussit là où les grands programmes publics peinent, la fusion entrera dans une nouvelle ère — celle où l’on ne demandera plus « est-ce possible ? » mais « à quel coût, et à quelle date ? ». Une question que ses voisines décarbonées, du nucléaire classique adapté au climat aux renouvelables, se posent déjà. La décennie qui vient tranchera.

Pour aller plus loin

Questions fréquentes

Quelle différence entre fusion et fission ?

La fission casse des noyaux lourds comme l'uranium pour libérer de l'énergie ; c'est le principe des centrales actuelles. La fusion fait l'inverse : elle combine des noyaux légers, deutérium et tritium, comme au cœur du Soleil. Elle ne produit ni réaction en chaîne incontrôlable ni déchets radioactifs à très longue durée de vie.

Pourquoi la fusion est-elle si difficile à maîtriser ?

Parce qu'elle exige des températures de l'ordre de 100 millions de degrés, dix fois celle du cœur du Soleil. À ces températures, la matière forme un plasma qu'il faut confiner sans qu'il touche les parois. Maintenir ce plasma stable et obtenir plus d'énergie qu'on en injecte reste le défi central de la discipline.

Où en est le projet ITER ?

ITER, le grand tokamak international construit en France, a révisé son calendrier en 2024. Les opérations de recherche débuteront en 2034 et la fusion avec le combustible deutérium-tritium en 2039, soit plusieurs années de retard et un surcoût d'environ 5 milliards d'euros. Le matériau de la première paroi passe du béryllium au tungstène.

Le secteur privé peut-il devancer ITER ?

C'est son pari. Des entreprises comme Commonwealth Fusion Systems ont levé des milliards pour bâtir des réacteurs plus compacts et plus rapides. SPARC, achevé à environ 75 %, vise un premier plasma en 2026 et un gain net d'énergie en 2027 — bien avant l'étape équivalente d'ITER.

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Rédaction · Analyse stratégique

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Sources

  1. « ITER fusion project confirms more delays and €5B cost overrun », Science|Business, 2024. https://sciencebusiness.net/news/iter-fusion-project-confirms-more-delays-and-eu5b-cost-overrun 2

  2. « New ITER schedule », Max-Planck-Institut für Plasmaphysik, 2024. https://www.ipp.mpg.de/5434926/ITER_baseline_2024 2

  3. « Target Breakthrough Enabled Fusion Record at NIF », Lawrence Livermore National Laboratory (NIF), 2025. https://lasers.llnl.gov/news/target-breakthrough-enabled-fusion-record-nif

  4. « Nuclear fusion in the headlines – and the science behind the energy technology explained », World Economic Forum, février 2026. https://www.weforum.org/stories/2026/02/nuclear-fusion-science-explained/

  5. « Fusion Energy: Challenges and Opportunities », NS Energy, 2025. https://www.nsenergybusiness.com/analysis/fusion-energy-challenges-and-opportunities/ 2 3

  6. « From SPARC to ARC: CFS prepares for a first-of-a-kind fusion plant », American Nuclear Society / Nuclear Newswire, 2026. https://www.ans.org/news/article-7708/from-sparc-to-arc-cfs-prepares-for-a-firstofakind-fusion-plant/ 2 3

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