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Thorium : la Chine ravive un vieux rêve nucléaire

Moins de déchets, résistance à la prolifération : le thorium promet beaucoup. La percée chinoise de 2025 le rapproche-t-elle enfin de l'échelle industrielle ?

Par ISS11 décembre 2024, mis à jour le 4 juin 2026Lecture 6 min
Maquette d'un réacteur expérimental à sels fondus au thorium dans un laboratoire de recherche nucléaire.
Maquette d'un réacteur expérimental à sels fondus au thorium dans un laboratoire de recherche nucléaire. (Image d'illustration IA © ISS 2024)

À retenir

  1. Le thorium se transforme en uranium-233 fissile sous irradiation : un cycle alternatif à l'uranium classique.
  2. En novembre 2025, la Chine a réussi la première conversion thorium-uranium dans un réacteur à sels fondus à Wuwei.
  3. Le cycle au thorium produit moins de déchets à vie longue et résiste mieux au détournement militaire.
  4. Coût de fabrication élevé et retraitement délicat freinent encore son adoption industrielle.

En 1969, les États-Unis débranchaient leur réacteur expérimental à sels fondus d’Oak Ridge, fermant une porte sur le thorium pour cinquante ans. En novembre 2025, dans le désert du Gansu, des scientifiques chinois rouvraient cette porte : leur réacteur de Wuwei venait de transformer, pour la première fois au monde dans un réacteur à sels fondus, du thorium en uranium fissile. Un vieux rêve nucléaire, longtemps relégué au rang de curiosité de laboratoire, revenait soudain sur le devant de la scène. Mais entre la prouesse expérimentale et la centrale commerciale, le chemin reste semé d’obstacles.

Le principe : cultiver son propre combustible

Contrairement à l’uranium, le thorium n’est pas directement utilisable. Le thorium-232 est « fertile » et non « fissile » : il ne se casse pas spontanément pour libérer de l’énergie. Mais exposé à un flux de neutrons dans un réacteur, il se transmute en uranium-233, lui parfaitement fissile. Le réacteur fabrique ainsi son propre carburant à partir d’une matière première inerte. C’est cette conversion — la transformation du ²³²Th en ²³³U — qui constitue le cœur technique de tout cycle au thorium.

L’attrait de ce mécanisme est triple. D’abord, le thorium est plus abondant que l’uranium dans la croûte terrestre et bien plus réparti géographiquement, ce qui desserre la contrainte des chaînes d’approvisionnement en uranium. Ensuite, son cycle promet de réduire l’uranium nécessaire : selon l’AIEA, le thorium brûlé en réacteur surgénérateur avec retraitement pourrait étendre les réserves de combustible de cent à quinze mille ans1. Enfin, il génère moins de déchets à vie longue que les filières actuelles1, un argument de poids pour la gestion des déchets nucléaires.

La percée de Wuwei

Longtemps théorique, le thorium est entré dans le concret grâce à la Chine. Le réacteur expérimental TMSR-LF1, d’une puissance de 2 mégawatts thermiques, installé à Wuwei dans la province du Gansu, est aujourd’hui le seul réacteur à sels fondus chargé au thorium en service au monde — le premier depuis l’arrêt du programme américain d’Oak Ridge en 19692.

Les jalons se sont enchaînés. En juin 2024, le réacteur atteignait 100 % de sa puissance nominale. En octobre 2024, il réalisait une première remarquable : se recharger en combustible sans arrêt, prouesse impossible avec un réacteur classique3. Puis, en novembre 2025, l’Institut de physique appliquée de Shanghai de l’Académie des sciences de Chine annonçait l’aboutissement : la conversion du thorium-232 en uranium-233 fissile, données expérimentales validées à l’appui4. L’objectif affiché est désormais industriel : un démonstrateur de 100 mégawatts à l’horizon 20352. La Chine s’inscrit ainsi en tête d’une course que d’autres avaient abandonnée.

L’intérêt de Wuwei tient à un double pari technologique. Le réacteur ne combine pas seulement le thorium : il utilise des sels fondus comme caloporteur, une architecture distincte des réacteurs à eau classiques. Ce choix autorise un fonctionnement à pression quasi atmosphérique, qui réduit le risque d’accident grave, et facilite le rechargement en marche démontré en 20243. Le combustible dissous dans le sel ouvre aussi la voie à un cycle plus économe en matière. Reproduire à Oak Ridge ce que les États-Unis avaient esquissé puis abandonné voilà un demi-siècle, mais à l’échelle d’un programme national doté, donne la mesure de l’ambition chinoise — et explique pourquoi cette percée a été scrutée bien au-delà du cercle des spécialistes.

L’Inde, l’autre prétendant

Un second pays mise depuis longtemps sur le thorium : l’Inde, dont les vastes réserves justifient un programme nucléaire en trois étapes conçu pour y aboutir. En 2025-2026, ce programme a franchi un cap décisif. Le chargement du combustible du réacteur surgénérateur prototype (PFBR) de Kalpakkam a débuté en octobre 2025, et l’engin a atteint la criticité en avril 20265. Cette deuxième étape doit produire la matière fissile — dont de l’uranium-233 via des couvertures de thorium — nécessaire à la troisième, celle des réacteurs au thorium proprement dits5.

La pièce maîtresse de cette ambition, le réacteur avancé à eau lourde (AHWR), reste toutefois sur le papier. En août 2025, l’Inde demeurait au stade de la recherche : la conception est achevée, les régulateurs ont rendu des avis techniques encourageants, mais la construction d’un prototype n’a pas commencé5. Le rêve indien progresse, mais à pas comptés — illustrant la distance entre la maîtrise scientifique et le déploiement réel.

Promesses et freins : un bilan honnête

Pourquoi, malgré ses atouts, le thorium n’a-t-il pas conquis le monde ? Parce que ses avantages s’accompagnent de contraintes sérieuses, que l’AIEA documente sans complaisance. Côté sécurité, le cycle est plus résistant à la prolifération : l’uranium-233 produit s’accompagne d’uranium-232, fort émetteur de rayons gamma, qui rend la matière extrêmement difficile à manipuler et facile à détecter6. C’est un argument majeur pour décourager tout détournement militaire.

Mais ce même atout devient un handicap industriel. La forte radioactivité de l’uranium-233 séparé renchérit la fabrication du combustible6. Le retraitement du combustible usé est techniquement délicat : le dioxyde de thorium se dissout mal6. Surtout, l’équation économique reste défavorable : selon l’AIEA, le thorium ne deviendra compétitif que si le prix de l’uranium dépasse durablement les 200 dollars la livre6 — un seuil encore loin des niveaux actuels malgré la flambée de 2026. Tant que l’uranium reste relativement abordable, l’incitation à basculer demeure faible.

Reste l’argument du temps long. L’attrait stratégique du thorium ne se mesure pas à l’aune des prix d’aujourd’hui mais des ressources de demain. En réacteur surgénérateur avec retraitement, le thorium pourrait, selon l’AIEA, étendre l’horizon du combustible nucléaire de cent à quinze mille ans1. Pour des nations richement dotées en thorium mais pauvres en uranium — l’Inde au premier chef —, ce calcul justifie des décennies d’investissement patient. La question n’est donc pas seulement « le thorium est-il rentable maintenant ? », mais « quel pays veut s’affranchir, à terme, de la dépendance à l’uranium ? ». Posée ainsi, elle relève autant de la souveraineté énergétique que de l’économie.

Un pari de long terme

Le thorium n’est ni le mirage que dénoncent ses détracteurs ni la solution miracle que vantent ses promoteurs. C’est une technologie réelle, désormais prouvée à petite échelle, mais dont la viabilité commerciale dépend de variables encore incertaines : le prix de l’uranium, la maîtrise du retraitement, la volonté politique d’investir sur des décennies. La percée chinoise change la donne en démontrant que le cycle fonctionne ; elle ne dit pas encore s’il sera rentable.

Le signal à surveiller : le passage de Wuwei du réacteur expérimental au démonstrateur de 100 mégawatts. S’il aboutit dans les délais, le thorium pourrait enrichir le bouquet des sources pilotables, aux côtés des réacteurs classiques intégrés aux renouvelables ou de la lointaine fusion nucléaire. Sinon, il restera ce qu’il est depuis Oak Ridge : une promesse qui attend son heure.

Pour aller plus loin

Questions fréquentes

Comment fonctionne le cycle au thorium ?

Le thorium-232 n'est pas fissile en lui-même. Mais exposé aux neutrons dans un réacteur, il se transforme en uranium-233, lui parfaitement fissile. C'est ce combustible « cultivé » qui produit l'énergie. Le thorium joue donc le rôle de matière fertile, convertie en carburant nucléaire au cœur même du réacteur.

Quels sont les avantages du thorium ?

Trois principalement. Il est plus abondant que l'uranium et mieux réparti géographiquement. Son cycle génère moins de déchets à vie longue. Enfin, il résiste mieux au détournement militaire : l'uranium-233 produit s'accompagne d'uranium-232, fortement radioactif, ce qui rend la matière difficile à manipuler et facile à détecter.

Quelle est la percée chinoise de 2025 ?

À Wuwei, dans le Gansu, le réacteur expérimental TMSR-LF1 a réalisé en novembre 2025 la première conversion du thorium-232 en uranium-233 fissile jamais documentée dans un réacteur à sels fondus. C'est le seul réacteur de ce type chargé au thorium en service dans le monde, qui vise un démonstrateur de 100 MW vers 2035.

Pourquoi le thorium n'est-il pas déjà répandu ?

À cause des coûts et de la complexité. La fabrication du combustible est chère, en partie à cause de la radioactivité de l'uranium-233 séparé. Le retraitement du combustible usé est délicat. Et selon l'AIEA, le thorium ne deviendra économiquement compétitif que si le prix de l'uranium grimpe nettement au-dessus de 200 dollars la livre.

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Rédaction · Analyse stratégique

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Sources

  1. « Thorium Fuel Cycle — Potential Benefits and Challenges (TECDOC-1450) », International Atomic Energy Agency (IAEA), 2005. https://www-pub.iaea.org/MTCD/Publications/PDF/TE_1450_web.pdf 2 3

  2. « Chinese molten salt reactor achieves conversion of thorium-uranium fuel », World Nuclear News, novembre 2025. https://www.world-nuclear-news.org/articles/chinese-msr-achieves-conversion-of-thorium-uranium-fuel 2

  3. « China refuels thorium reactor without shutdown », Nuclear Engineering International, 2024. https://www.neimagazine.com/news/china-refuels-thorium-reactor-without-shutdown/ 2

  4. « China Achieves Thorium-uranium Nuclear Fuel Conversion in Molten-salt Reactor », Chinese Academy of Sciences, 4 novembre 2025. https://english.cas.cn/newsroom/cas_media/202511/t20251104_1095922.shtml

  5. « Nuclear Power in India », World Nuclear Association, 2026. https://world-nuclear.org/information-library/country-profiles/countries-g-n/india 2 3

  6. « Thorium », World Nuclear Association, 2025. https://world-nuclear.org/information-library/current-and-future-generation/thorium 2 3 4

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