Atome, espace et armée : la double vie du nucléaire
Du rover Perseverance aux sous-marins AUKUS, l'atome alimente l'espace et la défense. Mais en 2025-2026, la propulsion spatiale nucléaire a connu un net revers.

À retenir
- Le nucléaire alimente déjà l'espace : les rovers martiens fonctionnent grâce à des batteries au plutonium-238.
- Les États-Unis ont relancé leur production de plutonium-238, visant 1,5 kg par an d'ici 2026.
- La propulsion nucléaire thermique a subi un revers : le projet DRACO de la DARPA a été annulé en 2025.
- Dans la défense, les sous-marins nucléaires de l'alliance AUKUS structurent une coopération militaire de long terme.
Sur Mars, un rover de la taille d’une voiture roule depuis des années sans une seule cellule solaire pour le maintenir en vie. Sa source d’énergie ? Une poignée de plutonium qui dégage de la chaleur en se désintégrant. À douze mille kilomètres de là, sous les océans, des sous-marins glissent en silence pendant des mois sans jamais refaire surface. Même principe, autre échelle : l’atome. L’énergie nucléaire mène une double vie, propulsant à la fois nos rêves d’exploration et nos arsenaux. Mais en 2025-2026, ces deux trajectoires ont divergé — l’une avançant, l’autre reculant.
La pile nucléaire qui fait vivre les sondes
Loin du Soleil, les panneaux solaires deviennent inutiles. C’est là qu’intervient le générateur thermoélectrique à radio-isotopes (RTG) : la chaleur libérée par la désintégration du plutonium-238 est convertie en électricité, fournissant un courant fiable pendant des décennies. Le rover Perseverance, qui fouille le sol martien depuis 2021, en est l’illustration vivante — et le premier engin à utiliser du plutonium produit par le laboratoire d’Oak Ridge1.
Or ce combustible est une denrée rare. Les États-Unis avaient cessé d’en fabriquer et dépendaient de la Russie jusqu’à l’arrêt de ses livraisons en 2010, avant de relancer une production nationale en 20152. Oak Ridge automatise désormais une partie du procédé pour atteindre 1,5 kilogramme par an d’ici 2026, contre environ 400 grammes initialement2. En 2025, le département de l’Énergie a expédié son plus gros lot d’oxyde de plutonium depuis cette relance, de quoi « ouvrir le robinet » pour les missions à venir3. La prochaine : Dragonfly, un drone-hélicoptère nucléaire destiné à explorer Titan, lune de Saturne, dont le lancement est prévu en 20263. Sans plutonium, ces voyages aux confins du Système solaire resteraient lettre morte.
La production elle-même mobilise tout un écosystème de laboratoires nationaux. Oak Ridge fournit la matière et les composants ; Los Alamos purifie et encapsule le plutonium-238 ; Idaho assemble, teste et garantit la livraison finale du générateur3. Cette chaîne, longue et exigeante, explique pourquoi le moindre retard de production se répercute sur le calendrier des missions. Et la pénurie n’est pas qu’américaine : le plutonium-238 ne se trouve pas à l’état naturel, il faut le fabriquer en réacteur, atome par atome. Chaque gramme produit est donc un arbitrage entre les sondes déjà programmées et celles que l’on pourra, ou non, envoyer demain.
Propulsion nucléaire : le rêve martien en panne
Alimenter une sonde est une chose ; propulser un vaisseau en est une autre. L’idée d’un moteur nucléaire — qui chaufferait un gaz pour produire une poussée bien plus efficace que les fusées chimiques — séduit depuis des décennies. La NASA et la DARPA y travaillaient via le projet DRACO, censé raccourcir les voyages vers Mars et voler dès 2025-20264.
Coup de théâtre : le projet a été annulé. La DARPA a invoqué des raisons économiques, son directeur adjoint Rob McHenry expliquant que la baisse des coûts de lancement, portée par les capacités de SpaceX, rendait les gains d’efficacité de la propulsion nucléaire peu rentables au regard des dépenses de recherche colossales requises5. L’argument mérite qu’on s’y arrête : ce n’est pas la physique qui a échoué, mais le calcul coût-bénéfice. Quand lancer une tonne en orbite coûte de moins en moins cher, l’intérêt d’un moteur sophistiqué pour économiser du carburant s’érode d’autant. Pis, la proposition de budget 2026 de la NASA supprime tout financement de ses propres technologies de propulsion nucléaire, thermique comme électrique5. Le rêve d’un moteur atomique pour Mars n’est pas mort, mais il est ajourné — victime, paradoxe savoureux, du progrès des fusées classiques.
Sous les mers, l’atome règne toujours
Dans le domaine militaire, la trajectoire est inverse : le nucléaire s’y enracine. Sa vertu cardinale est l’autonomie. Un sous-marin nucléaire reste immergé des mois sans se ravitailler, ce qui lui confère un avantage décisif en matière de discrétion et de projection de force. C’est tout l’enjeu de l’alliance AUKUS, qui doit doter l’Australie de sous-marins à propulsion nucléaire à partir des années 2030, par transfert de bâtiments américains de classe Virginia puis construction de futurs SSN-AUKUS6.
L’effort industriel est colossal. Rolls-Royce a franchi sa revue critique de conception fin 2025 et construit déjà sept réacteurs à Derby, doublant sa surface de fabrication pour répondre à la demande britannique et australienne7. La cadence visée côté britannique : un sous-marin tous les dix-huit mois7. Le calendrier reste long : le Royaume-Uni doit aligner ses premiers bâtiments SSN-AUKUS à la fin des années 2030, l’Australie au début des années 2040, après une phase intermédiaire de transfert de sous-marins américains de classe Virginia6. C’est dire si l’atome militaire s’inscrit dans le temps long des États, là où le spatial civil arbitre au gré des budgets annuels.
Détail crucial pour la non-prolifération : ces réacteurs sont des unités scellées et soudées, qui ne nécessiteront aucun rechargement de combustible durant toute la vie du navire, et l’Australie s’engage à ne pas retraiter le combustible usé ni à produire la matière fissile elle-même6. Cette conception vise à rassurer l’AIEA, devant laquelle les partenaires rendent régulièrement compte. La maîtrise de la matière fissile, on le voit, rejoint ici les enjeux des chaînes d’approvisionnement en uranium.
Une technologie, des usages qui s’éloignent
Que retenir de ce double mouvement ? Que l’atome obéit à des logiques différentes selon le terrain. Dans l’espace civil, il reste cantonné à un rôle d’appoint — alimenter des instruments — tandis que la propulsion, jugée trop coûteuse, recule. Dans la défense, il demeure un pilier stratégique, soutenu par des engagements industriels de plusieurs décennies. La différence tient à la valeur accordée à l’autonomie : décisive pour un sous-marin furtif, négociable pour une sonde quand d’autres solutions existent.
Cette divergence éclaire le débat plus large sur l’avenir du nucléaire. Les mêmes technologies de réacteurs compacts irriguent la recherche militaire et les usages terrestres, de l’intégration aux réseaux électriques à l’adaptation des centrales aux contraintes du climat. À l’horizon, des filières comme le thorium ou la fusion nucléaire pourraient ouvrir des voies inédites, dans l’espace comme sur Terre — à condition que les financements suivent.
L’autonomie, à quel prix ?
Le nucléaire spatial et militaire pose une même question sous deux formes : que vaut l’indépendance énergétique, et combien sommes-nous prêts à payer pour elle ? La réponse de 2025-2026 est nuancée. Les marines occidentales misent gros sur l’atome sous-marin ; les agences spatiales, elles, arbitrent en sa défaveur dès qu’une alternative moins chère se présente.
Le signal à surveiller : la production de plutonium-238. Si Oak Ridge tient son objectif de 1,5 kilogramme annuel, l’exploration des mondes lointains restera possible. Sinon, faute de combustible, l’humanité pourrait se retrouver clouée au sol pour ses missions les plus ambitieuses — pendant que, sous les flots, les réacteurs continueront de tourner.
Pour aller plus loin
Questions fréquentes
Comment le nucléaire alimente-t-il les sondes spatiales ?
Par des générateurs thermoélectriques à radio-isotopes (RTG). La chaleur dégagée par la désintégration du plutonium-238 est convertie en électricité. Contrairement aux panneaux solaires, ces batteries fonctionnent loin du Soleil, par tout temps et durant des années : c'est ce qui alimente le rover Perseverance sur Mars.
Pourquoi le plutonium-238 est-il si stratégique ?
Parce qu'il est rare et difficile à produire. Les États-Unis avaient cessé d'en fabriquer et dépendaient de la Russie jusqu'en 2010. Depuis, Oak Ridge a relancé une production nationale, visant 1,5 kilogramme par an d'ici 2026. Sans ce combustible, pas de missions vers les confins du Système solaire comme Dragonfly.
Pourquoi le projet DRACO a-t-il été abandonné ?
DRACO devait tester un moteur nucléaire thermique pour réduire la durée des voyages vers Mars. La DARPA l'a annulé en 2025 : la baisse des coûts de lancement et l'existence d'alternatives plus proches ont rendu son rapport coût-efficacité insuffisant face aux dépenses de recherche colossales requises.
Qu'apporte le nucléaire aux sous-marins militaires ?
Une autonomie quasi illimitée. Un sous-marin nucléaire reste immergé des mois sans refaire surface ni se ravitailler. C'est l'enjeu de l'alliance AUKUS, qui dote l'Australie de tels bâtiments : leurs réacteurs scellés ne nécessitent aucun rechargement de combustible durant toute la vie du navire.
Sources
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« NASA’s radioisotope-powered science will persevere on Mars », American Nuclear Society / Nuclear Newswire, 2021. https://www.ans.org/news/article-2651/nasas-radioisotopepowered-science-will-persevere-on-mars/ ↩
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« Pu-238 shipment quantity ‘opens the tap’ for space missions », Oak Ridge National Laboratory (ORNL), 2025. https://www.ornl.gov/news/pu-238-shipment-quantity-opens-tap-space-missions ↩ ↩2
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« U.S. Department of Energy Completes Major Shipment of Plutonium-238 for NASA Missions », U.S. Department of Energy, 2025. https://www.energy.gov/ne/articles/us-department-energy-completes-major-shipment-plutonium-238-nasa-missions ↩ ↩2 ↩3
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« NASA, DARPA to launch nuclear rocket to orbit by early 2026 », Space.com, 2025. https://www.space.com/nasa-darpa-nuclear-thermal-rocket-draco-2026 ↩
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« DARPA says decreasing launch costs, new analysis led it to cancel DRACO nuclear propulsion project », SpaceNews, juin 2025. https://spacenews.com/darpa-says-decreasing-launch-costs-new-analysis-led-it-to-cancel-draco-nuclear-propulsion-project/ ↩ ↩2
-
« AUKUS agreement for cooperation on naval nuclear propulsion », Australian Submarine Agency, 2025. https://www.asa.gov.au/aukus/aukus-agreement-cooperation-related-naval-nuclear-propulsion ↩ ↩2 ↩3
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« Update: SSN AUKUS nuclear reactors ‘well in production’ », Army Technology, 2025. https://www.army-technology.com/news/update-ssn-aukus-nuclear-reactors-well-in-production/ ↩ ↩2
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