Hydrogène nucléaire : la promesse au défi des coûts
Électrolyse à haute température, projets pilotes, coûts élevés : comment le nucléaire veut produire de l'hydrogène propre, et pourquoi la filière patine.

À retenir
- L'hydrogène « rose », produit à partir de nucléaire, permet de fabriquer un carburant sans émettre de CO2.
- Aux États-Unis, la centrale de Nine Mile Point produit déjà 560 kg d'hydrogène par jour en démonstration.
- L'électrolyse à haute température, dopée par la chaleur des réacteurs, promet de meilleurs rendements.
- Mais les coûts restent élevés et le marché de l'hydrogène propre déçoit : l'AIEA a revu ses projections à la baisse en 2025.
Et si une centrale nucléaire ne servait pas qu’à produire de l’électricité ? Dans l’État de New York, la centrale de Nine Mile Point fabrique depuis 2023 un autre carburant : de l’hydrogène. Pas une goutte de CO₂, juste de l’eau décomposée par un courant venu du réacteur. L’idée séduit les ingénieurs et les gouvernements, qui y voient un moyen de décarboner l’industrie lourde et les transports. Mais entre la démonstration prometteuse et la révolution annoncée, la réalité économique de 2025-2026 impose sa froide arithmétique.
L’hydrogène, ce carburant à décarboner
Pour comprendre l’enjeu, il faut savoir d’où vient l’hydrogène aujourd’hui. L’essentiel est produit à partir de gaz naturel, dans un procédé qui rejette d’énormes quantités de CO₂ — c’est l’hydrogène « gris ». Or l’hydrogène est indispensable à l’industrie : raffinage, production d’ammoniac, futurs carburants de synthèse. Le décarboner, c’est s’attaquer à un pan entier des émissions mondiales.
Deux voies « propres » s’offrent alors. L’hydrogène « vert », produit par électrolyse alimentée en renouvelables. Et l’hydrogène « rose », alimenté par le nucléaire. L’atout de ce dernier ? La régularité. Une centrale nucléaire tourne en continu, garantissant aux électrolyseurs — installations coûteuses — un fonctionnement ininterrompu, là où le solaire et l’éolien imposent leurs intermittences. Or un électrolyseur qui ne fonctionne qu’au gré du vent ou du soleil ne tourne qu’une fraction du temps, ce qui renchérit mécaniquement chaque kilo produit. En lui offrant un courant constant, le nucléaire maximise ce taux d’utilisation et amortit plus vite l’équipement. Cette complémentarité prolonge la logique de l’intégration du nucléaire aux renouvelables, où l’atome joue le rôle de socle stable du système.
Nine Mile Point, la preuve par l’exemple
La théorie a déjà sa vitrine. À Nine Mile Point, près d’Oswego, l’exploitant Constellation a inauguré la première installation américaine de production d’hydrogène propre adossée à une centrale nucléaire commerciale1. Le système, un électrolyseur à membrane échangeuse de protons logé dans un conteneur, consomme 1,25 mégawatt d’énergie décarbonée pour produire 560 kilogrammes d’hydrogène par jour2. Cet hydrogène alimente d’abord les besoins propres de la centrale.
Le projet n’est pas isolé : il s’inscrit dans un programme de 14,5 millions de dollars cofinancé par le département de l’Énergie américain, et constitue l’un des quatre démonstrateurs lancés sur des centrales nucléaires du pays2. L’objectif est explicite : prouver que le nucléaire peut abaisser le coût et changer d’échelle dans la production d’hydrogène propre2. La technologie retenue ici, l’électrolyse à basse température par membrane échangeuse de protons, a l’avantage d’être mature et de s’appuyer sur les systèmes de stockage déjà présents sur le site1. La démonstration fonctionne techniquement. Reste à savoir si elle tient économiquement.
L’arme secrète : la chaleur du réacteur
C’est là que le nucléaire possède un atout que les renouvelables n’ont pas : la chaleur. L’électrolyse classique, dite à basse température, dévore de l’électricité. Mais en utilisant la chaleur du réacteur pour porter l’eau à l’état de vapeur, on réduit la quantité d’électricité nécessaire. C’est l’électrolyse à haute température (HTSE), l’une des rares options capables de contribuer significativement à la lutte climatique à grande échelle lorsqu’elle est couplée à un réacteur nucléaire3.
Les chiffres confirment le potentiel. Selon les analyses techniques, un réacteur à haute température associé à l’électrolyse vapeur pourrait produire de l’hydrogène autour de 3,51 dollars le kilo3. Et l’OCDE-AEN va plus loin : le nucléaire est une source compétitive pour produire de l’hydrogène bas-carbone à grande échelle, et des réacteurs amortis exploités sur la durée pourraient débloquer les coûts les plus bas, sous 2 dollars le kilo4. Cette piste intéresse particulièrement les réacteurs avancés et les petits modules, mais aussi des concepts plus lointains comme la fusion nucléaire, qui offriraient une chaleur abondante.
La douche froide du marché
Voilà pour les promesses. La réalité de 2025-2026 est plus rude. Aujourd’hui, l’hydrogène rose coûte cher : entre 6,17 et 8,29 dollars le kilo selon les configurations de petits réacteurs couplés à un électrolyseur, loin de l’hydrogène fossile5. Surtout, c’est tout le marché de l’hydrogène propre qui marque le pas. Dans sa revue mondiale 2025, l’AIEA a, pour la première fois, revu ses projections à la baisse : la production bas-carbone envisageable d’ici 2030 sur la base des projets annoncés est tombée à 37 millions de tonnes par an, contre 49 un an plus tôt6. Les projets d’électrolyse représentent plus de 80 % de cette chute6.
Plus sévère encore : seuls 10 millions de tonnes sont quasi certains ou ont un fort potentiel d’être opérationnels d’ici 2030, le reste relevant de projets incertains, souvent dans des marchés émergents freinés par le manque de financements et de débouchés clairs6. La capacité mondiale d’électrolyse n’atteindrait que 5 gigawatts fin 2025, la Chine concentrant 65 % du parc installé et près de 60 % des capacités de fabrication d’électrolyseurs6. Les fabricants hors de Chine, eux, subissent une chute de leurs revenus et des pertes croissantes6. L’hydrogène, propre ou non, peine à trouver son modèle économique — et le nucléaire ne fait pas exception.
Pourtant, le nucléaire dispose d’un argument que le marché finira peut-être par valoriser : la flexibilité. Selon l’OCDE-AEN, la demande d’hydrogène est par nature modulable — les électrolyseurs peuvent absorber les surplus d’électricité aux heures creuses, puis s’effacer aux heures de pointe4. Couplé à une centrale, ce mécanisme transforme l’hydrogène en débouché pour une production qui, sinon, serait bradée à prix négatif. L’Agence chiffre même le gain : ajouter de la capacité nucléaire à un système orienté hydrogène réduit son coût global de 7 à 11 %4. Sécuriser le combustible des réacteurs, enjeu des chaînes d’approvisionnement en uranium, reste par ailleurs une condition de toute production à grande échelle.
Une promesse à l’épreuve du réel
L’hydrogène nucléaire illustre une tension récurrente de la transition énergétique : ce qui est techniquement possible n’est pas toujours immédiatement rentable. Nine Mile Point prouve que l’atome sait produire de l’hydrogène ; l’électrolyse à haute température montre la voie d’un coût compétitif ; mais le marché, lui, doute encore et reporte ses projets. L’écart entre la démonstration et le déploiement de masse reste considérable.
Le signal à surveiller : la trajectoire des coûts de l’électrolyse à haute température sur les réacteurs avancés. Si elle confirme la barre des 2 à 3 dollars le kilo annoncée par l’OCDE-AEN, le nucléaire pourrait devenir un pilier discret mais essentiel de l’industrie décarbonée — au même titre que sa contribution à un parc adapté aux contraintes climatiques. Sinon, l’hydrogène rose rejoindra la longue liste des promesses énergétiques que la technologie tient, mais que l’économie diffère. La même équation, du reste, vaut pour les usages les plus exigeants de l’atome, jusqu’à l’exploration spatiale.
Pour aller plus loin
Questions fréquentes
Qu'est-ce que l'hydrogène nucléaire ou « rose » ?
C'est de l'hydrogène produit en décomposant l'eau grâce à l'électricité ou la chaleur d'une centrale nucléaire. Comme cette énergie est décarbonée, l'hydrogène obtenu l'est aussi, contrairement à l'hydrogène « gris » issu du gaz naturel, fortement émetteur de CO2. On le surnomme « rose » par convention de couleur.
Pourquoi utiliser le nucléaire plutôt que le solaire ou l'éolien ?
Parce qu'une centrale nucléaire fonctionne en continu, jour et nuit, garantissant un approvisionnement stable aux électrolyseurs. Cette régularité est précieuse pour des installations industrielles coûteuses qui doivent tourner sans interruption. Le nucléaire offre aussi une chaleur à haute température utilisable directement dans certains procédés.
Qu'apporte l'électrolyse à haute température ?
L'électrolyse classique consomme beaucoup d'électricité. En utilisant la chaleur du réacteur pour porter l'eau à l'état de vapeur, l'électrolyse à haute température réduit l'électricité nécessaire et améliore le rendement global. Couplée à un réacteur haute température, elle pourrait produire de l'hydrogène autour de 3,51 dollars le kilo.
L'hydrogène nucléaire est-il rentable ?
Pas encore pleinement. En 2025, l'hydrogène rose coûte entre 6 et 8 dollars le kilo, loin de l'hydrogène fossile. Mais l'OCDE-AEN estime qu'avec des réacteurs amortis et exploités longtemps, le coût pourrait descendre sous 2 dollars le kilo, le rendant compétitif à grande échelle.
Sources
-
« Nine Mile Point starts supplying hydrogen », World Nuclear News, 2023. https://www.world-nuclear-news.org/Articles/Nine-Mile-Point-starts-supplying-hydrogen ↩ ↩2
-
« Nine Mile Point Begins Clean Hydrogen Production », U.S. Department of Energy, 2023. https://www.energy.gov/ne/articles/nine-mile-point-begins-clean-hydrogen-production ↩ ↩2 ↩3
-
« Outcomes of three Euratom projects on cogeneration of electricity, heat and hydrogen », EPJ Nuclear Sciences & Technologies, 2025. https://www.epj-n.org/articles/epjn/full_html/2025/01/epjn20240064/epjn20240064.html ↩ ↩2
-
« The Role of Nuclear Power in the Hydrogen Economy », OECD Nuclear Energy Agency (NEA), juin 2025. https://www.oecd-nea.org/upload/docs/application/pdf/2025-06/7630_the_role_of_nuclear_power_in_the_hydrogen_economy_2025-06-13_14-32-37_427.pdf ↩ ↩2 ↩3
-
« The hydrogen-nuclear nexus: Levelized cost benchmark of pink hydrogen from small modular reactor driven alkaline electrolysis », International Journal of Hydrogen Energy / ScienceDirect, 2025. https://www.sciencedirect.com/science/article/abs/pii/S0360319925051638 ↩
-
« Executive summary – Global Hydrogen Review 2025 », International Energy Agency (IEA), 2025. https://www.iea.org/reports/global-hydrogen-review-2025/executive-summary ↩ ↩2 ↩3 ↩4 ↩5
Recevez nos analyses chaque mercredi.
Une synthèse hebdomadaire des dynamiques géopolitiques, technologiques et de défense.


