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Nucléaire civil : la ligne floue entre énergie et arme

Enrichissement, inspections de l'AIEA, cas iranien : comment un programme nucléaire civil peut basculer, et pourquoi la frontière civil-militaire reste poreuse.

Par ISS11 décembre 2024, mis à jour le 4 juin 2026Lecture 6 min
Inspecteur de l'Agence internationale de l'énergie atomique relevant des données dans une installation nucléaire civile.
Inspecteur de l'Agence internationale de l'énergie atomique relevant des données dans une installation nucléaire civile. (Image d'illustration IA © ISS 2024)

À retenir

  1. L'enrichissement de l'uranium sert à la fois aux centrales et aux bombes : c'est le cœur du dilemme civil-militaire.
  2. Le régime de garanties de l'AIEA encadre 183 États, mais 47 n'ont toujours pas signé le protocole additionnel renforcé.
  3. Le cas iranien illustre la dérive possible : 440 kg d'uranium enrichi à 60 % accumulés mi-2025, à un pas du seuil militaire.
  4. La trentaine de pays candidats au nucléaire pose la question du contrôle à mesure que la technologie se diffuse.

Un centrifugeur qui tourne pour éclairer une ville peut, sans changer une seule pièce, préparer la matière d’une bombe. Toute la difficulté du nucléaire civil tient dans cette phrase. La technologie qui décarbone le réseau et celle qui arme une nation partagent les mêmes briques. Voilà pourquoi un réacteur n’est jamais seulement une affaire d’électricité : c’est aussi un objet de sécurité internationale, scruté par les inspecteurs, négocié par les diplomates, parfois bombardé par les militaires.

L’enrichissement, ce point de bascule

Le nœud du problème porte un nom : l’enrichissement de l’uranium. Pour alimenter une centrale, il faut concentrer l’isotope fissile (l’uranium 235) autour de 3 à 5 %. Pour une arme, il faut atteindre 90 %. Or le même procédé, les mêmes centrifugeuses, mènent de l’un à l’autre. C’est ce que démontre crûment le cas iranien. En juin 2025, l’AIEA mesurait un stock de 440,9 kilogrammes d’uranium enrichi à 60 % en Iran, en hausse de 32 kilogrammes depuis le mois précédent1.

Ce niveau de 60 % n’a aucune justification civile : l’Iran est le seul État non doté de l’arme à enrichir aussi haut2. Surtout, le plus dur est déjà fait. Selon le Center for Arms Control, passer de 60 % à 90 % ne demande plus qu’environ 1 % du travail de séparation total — autrement dit, 99 % de l’effort est accompli une fois le palier de 60 % atteint2. La frontière entre civil et militaire n’est pas une muraille : c’est un seuil que quelques semaines de centrifugation suffisent à franchir.

Un filet de sécurité tissé de traités

Face à ce risque, la communauté internationale a bâti une architecture de contrôle. Son socle est le Traité sur la non-prolifération (TNP), qui compte 191 parties : 186 États non dotés de l’arme et 5 puissances nucléaires reconnues — Chine, États-Unis, France, Royaume-Uni, Russie3. En échange du renoncement à l’arme, les signataires obtiennent un droit à l’énergie nucléaire pacifique. Le marché est clair : la technologie contre la transparence.

C’est l’AIEA qui vérifie cette transparence. Fin 2025, l’Agence avait conclu des accords de garanties généralisées avec 183 États, dont une centaine assortis de protocoles dits « de petites quantités » pour les pays détenant peu de matière4. Ses inspecteurs comptent la matière, posent des scellés, installent des caméras. Mais l’Irak des années 1990 a montré les limites de ce dispositif : un pays pouvait dissimuler des installations non déclarées. D’où le protocole additionnel, qui élargit l’accès de l’Agence aux sites et aux informations pour traquer les activités clandestines5. Fin 2025, 144 États plus Euratom l’avaient ratifié4. Restent des absents notables : l’Égypte, l’Arabie saoudite, ou des États hors TNP comme Israël, le Pakistan et la Corée du Nord6. Le filet existe, mais il a des mailles.

Trois États, justement, échappent à ce cadre tout en faisant l’objet d’un contrôle partiel : l’Inde, le Pakistan et Israël, jamais signataires du TNP, n’acceptent les garanties de l’AIEA que sur des installations spécifiques, au cas par cas4. Cette mosaïque illustre la limite fondamentale du régime : il repose sur le consentement des États. L’AIEA n’est pas une police mondiale dotée d’un droit d’entrée universel ; c’est un vérificateur dont les pouvoirs s’arrêtent là où s’arrête l’accord signé. Quand un pays restreint l’accès ou refuse le protocole additionnel, la capacité de l’Agence à détecter une dérive se réduit d’autant. La confiance n’est pas un supplément d’âme : c’est le carburant même du système.

Quand le contrôle se grippe

L’efficacité de ce système dépend d’un accès continu. Or cet accès peut se fermer. En mars 2026, le directeur général de l’AIEA Rafael Grossi a livré au Conseil des gouverneurs un constat inquiet : après les frappes de l’été 2025 contre des installations iraniennes, l’Agence n’avait plus eu accès aux stocks déclarés d’uranium faiblement et hautement enrichi pendant plus de huit mois7. Conséquence directe : l’AIEA « ne peut plus fournir d’assurance quant au non-détournement » de ces matières vers des usages non pacifiques7. L’Iran continuait d’ouvrir les installations épargnées, mais refusait l’accès à celles touchées et ne vérifiait pas la suspension de l’enrichissement exigée par les résolutions7.

Le même rapport souligne une autre fragilité : la sûreté en zone de guerre. À la centrale ukrainienne de Zaporijjia, occupée, au moins cinq des sept piliers indispensables à la sûreté et à la sécurité nucléaires étaient compromis7. Ces sept piliers, définis par l’AIEA, vont de l’intégrité physique des installations à l’alimentation électrique de secours, en passant par des chaînes d’approvisionnement et de communication fiables. En voir la majorité menacée sur un site en activité illustre une réalité longtemps théorique : un conflit peut transformer une centrale civile en risque radiologique. Lors des opérations militaires au Moyen-Orient, l’AIEA a activé son centre d’incident et placé son réseau de surveillance en alerte ; aucune élévation des niveaux de radiation n’a été détectée dans les pays voisins7. Ces épisodes rappellent que la sécurité d’un programme civil dépend aussi de sa résilience face aux crises — un enjeu voisin de l’adaptation des centrales aux chocs extérieurs.

La diffusion, nouveau front

Le défi grandit avec le nombre d’acteurs. Une trentaine de pays envisagent aujourd’hui de se doter du nucléaire civil et travaillent avec l’AIEA pour l’introduire de façon sûre, sécurisée et encadrée, via une méthode en trois étapes dite « approche par jalons »8. En décembre 2025, le Vietnam a accueilli une mission d’évaluation de phase 2 ; en mai 2026, le Salvador inaugurait sa première mission de phase 18. Chaque nouvel entrant élargit la carte des matières et des savoir-faire à surveiller.

Cette diffusion croise un autre enjeu stratégique : la maîtrise du combustible. Sécuriser les chaînes d’approvisionnement en uranium et contrôler qui détient les capacités d’enrichissement deviennent des leviers géopolitiques majeurs. Paradoxalement, certaines innovations pourraient atténuer le risque. Les cycles au thorium, plus difficiles à détourner vers l’arme, ou à terme la fusion nucléaire, offrent des pistes pour découpler l’énergie de la prolifération. Mais elles restent largement devant nous, tandis que le parc actuel et son intégration aux réseaux — y compris aux côtés des renouvelables — fixent les termes du débat ici et maintenant.

La confiance, matière la plus rare

Le nucléaire civil porte une promesse réelle — une électricité abondante et décarbonée — et un risque tout aussi réel. Entre les deux, il n’y a pas de barrière technique infranchissable, seulement un système de contrôle, de traités et d’inspections qui ne tient que par la coopération des États. Le dossier iranien le démontre par l’absurde : dès que l’accès se ferme, l’assurance s’évanouit.

Le signal à surveiller tient en un mot : vérifiabilité. La capacité de l’AIEA à retrouver l’accès aux installations sensibles, en Iran comme ailleurs, dira si le régime de non-prolifération résiste à l’épreuve des conflits. Car dans le nucléaire civil, la matière la plus difficile à enrichir n’est pas l’uranium — c’est la confiance.

Pour aller plus loin

Questions fréquentes

Pourquoi un programme nucléaire civil peut-il inquiéter ?

Parce que les mêmes technologies servent aux deux usages. L'enrichissement de l'uranium produit le combustible des centrales à 3-5 %, mais le même procédé poussé à 90 % donne la matière d'une bombe. Maîtriser le cycle civil, c'est s'approcher du seuil militaire : c'est tout l'enjeu du contrôle international.

Que sont les garanties de l'AIEA ?

Ce sont des inspections et des vérifications techniques que l'Agence internationale de l'énergie atomique mène pour s'assurer qu'aucune matière nucléaire civile n'est détournée vers l'armement. Fin 2025, 183 États étaient liés par un accord de garanties généralisées, pierre angulaire du Traité de non-prolifération.

Qu'apporte le protocole additionnel ?

Signé après les manquements irakiens des années 1990, il élargit les droits d'accès de l'AIEA aux sites non déclarés et aux informations. Il permet de détecter d'éventuelles activités clandestines. Fin 2025, 144 États plus Euratom l'avaient ratifié, mais des pays comme l'Égypte ou l'Arabie saoudite ne l'ont pas fait.

Où en est le dossier iranien en 2026 ?

Selon l'AIEA, l'Iran avait accumulé 440,9 kg d'uranium enrichi à 60 % en juin 2025, juste sous le seuil militaire. Après les frappes de l'été 2025, l'Agence a perdu l'accès aux stocks pendant plus de huit mois et ne peut plus garantir l'absence de détournement, selon son directeur général en mars 2026.

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Rédaction · Analyse stratégique

L'Institut des Sciences Stratégiques publie des analyses indépendantes sur la géopolitique, la défense et les transformations du pouvoir au XXIe siècle.

Sources

  1. « Iran increased stockpile of near weapons-grade uranium before Israeli strikes, IAEA says », Euronews, 3 septembre 2025. https://www.euronews.com/2025/09/03/iran-increased-stockpile-of-near-weapons-grade-uranium-before-israeli-strikes-iaea-says

  2. « Iran’s Stockpile of Highly Enriched Uranium: Worth Bargaining For? », Center for Arms Control and Non-Proliferation, 2025. https://armscontrolcenter.org/irans-stockpile-of-highly-enriched-uranium-worth-bargaining-for/ 2

  3. « Treaty on the Non-Proliferation of Nuclear Weapons (NPT) », International Atomic Energy Agency (IAEA), 2025. https://www.iaea.org/topics/non-proliferation-treaty

  4. « Safeguards to Prevent Nuclear Proliferation », World Nuclear Association, 2025. https://world-nuclear.org/information-library/safety-and-security/non-proliferation/safeguards-to-prevent-nuclear-proliferation 2 3

  5. « Additional protocol for verification of nuclear safeguards », International Atomic Energy Agency (IAEA). https://www.iaea.org/topics/additional-protocol

  6. « IAEA Safeguards Agreements at a Glance », Arms Control Association, 2025. https://www.armscontrol.org/factsheets/iaea-safeguards-agreements-glance

  7. « Grossi expresses concern about Zaporizhzhya Nuclear Power Plant, status of nuclear safeguards in Iran to IAEA Board of Governors », International Atomic Energy Agency (IAEA), mars 2026. https://www.iaea.org/newscenter/news/grossi-expresses-concern-to-iaea-board-about-safeguards-in-iran-nuclear-safety-security-and-safeguards-at-zaporizhzhya-nuclear-power-plant-in-ukraine 2 3 4 5

  8. « How the IAEA Assists Newcomer Countries in Building Their Way to Sustainable Energy », International Atomic Energy Agency (IAEA), 2025-2026. https://www.iaea.org/newscenter/news/how-the-iaea-assists-newcomer-countries-in-building-their-way-to-sustainable-energy 2

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