Sortie du nucléaire : quel bilan pour le climat et les marchés ?
Allemagne, Belgique, Italie : la sortie du nucléaire pèse sur le CO2 et les prix de l'électricité. Enquête sur un consensus qui se fissure en 2025-2026.

À retenir
- L'Allemagne a fermé ses trois derniers réacteurs en avril 2023, achevant sa sortie du nucléaire.
- Plusieurs analyses estiment que maintenir ces réacteurs aurait porté à 94 % la part d'électricité décarbonée en 2024.
- La Belgique a abrogé sa loi de sortie en mai 2025, l'Italie et la Suisse rouvrent le débat.
- L'Agence internationale de l'énergie attend une production nucléaire record en 2025 et un net rebond des capacités d'ici 2050.
- Le nucléaire offre une électricité pilotable et bas carbone, mais sa relance dépend de décisions politiques de long terme.
En avril 2023, l’Allemagne a débranché ses trois derniers réacteurs. Pour les uns, c’était l’aboutissement courageux d’une promesse vieille de vingt ans. Pour les autres, une erreur stratégique au pire moment climatique. Trois ans plus tard, les chiffres permettent de trancher une partie du débat — et, fait nouveau, plusieurs voisins européens font le chemin inverse.
L’Allemagne, laboratoire grandeur nature
La sortie allemande offre un cas d’école rare : une grande économie industrielle qui renonce à une source d’électricité bas carbone en quelques années. Les trois dernières tranches ont fermé en avril 2023, achevant la transition1. Le bilan est contrasté. Dans les mois qui ont suivi, l’Allemagne a enregistré une production renouvelable record, le plus faible recours au charbon depuis soixante ans et une baisse des prix2.
Mais sur le fond, plusieurs analyses pointent un coût climatique. Selon une étude du cabinet PwC, si les centrales nucléaires étaient restées en service, la production d’électricité sans émissions aurait pu atteindre 94 % en 20243. D’autres travaux concluent que la capacité nucléaire perdue a d’abord été compensée par le charbon et le gaz importé, augmentant les émissions et la dépendance énergétique extérieure3. Le raisonnement est arithmétique : chaque térawattheure nucléaire retiré du réseau doit être remplacé instantanément, et un parc solaire ou éolien ne produit pas à la demande. Tant que le stockage de masse reste limité, c’est une centrale thermique pilotable qui prend le relais aux heures creuses de vent et de soleil.
Le débat n’est pas clos pour autant. Les défenseurs de la sortie objectent que le maintien des réacteurs aurait ralenti l’essor des renouvelables et figé des capitaux dans un parc vieillissant. La réponse dépend donc largement de la vitesse à laquelle l’éolien et le solaire prennent le relais, un arbitrage au cœur de l’intégration du nucléaire et des énergies renouvelables. Ce qui fait consensus, en revanche, c’est qu’une sortie mal séquencée — fermer avant d’avoir construit le remplacement — se paie en émissions et en factures.
Le poids sur les marchés de l’énergie
Au-delà du climat, la sortie pèse sur les prix et la stabilité du réseau. Retirer une production pilotable, disponible en continu, oblige à la remplacer — par des renouvelables intermittents qui exigent du stockage, ou par des combustibles fossiles sensibles aux chocs géopolitiques. La hausse durable des prix de l’énergie, aggravée par la guerre en Ukraine, a brutalement rappelé cette équation à toute l’Europe4.
C’est précisément ce facteur prix, conjugué à une demande électrique en hausse, qui a fait vaciller des décennies de consensus antinucléaire. La volatilité importe autant que le niveau : un réseau privé de capacité pilotable devient plus sensible aux pics de demande et aux ruptures d’approvisionnement en gaz, ce qui se répercute sur les prix de gros et, in fine, sur les ménages et l’industrie. Pour un pays exportateur d’énergie, une sortie peut aussi créer un vide comblé par des fournisseurs étrangers, déplaçant la dépendance plutôt que de la supprimer. Les choix sur le mix électrique sont ainsi devenus indissociables de la sécurité d’approvisionnement, un lien que prolonge la réflexion sur le rôle de l’énergie nucléaire dans la lutte contre le changement climatique.
Le revirement européen de 2025
Le signe le plus spectaculaire vient de Belgique. Le 15 mai 2025, après vingt-deux ans de politique antinucléaire, le pays a abrogé la loi de 2003 qui imposait la fermeture de ses sept réacteurs fin 2025 et interdisait toute construction neuve5. Le gouvernement vise désormais un parc de 8 gigawatts électriques, avec prolongations, projets neufs et petits réacteurs modulaires à l’étude5.
La Belgique n’est pas seule. L’Italie, sortie du civil nucléaire dans les années 1980, réengage prudemment le secteur, avec des réformes réglementaires destinées à fluidifier la construction de nouvelles centrales5. La Suisse, qui interdit le remplacement de ses réacteurs, rouvre le débat sur cette interdiction au nom de la neutralité technologique : ses quatre tranches assurent encore près d’un tiers de son électricité5. Le Danemark, longtemps farouchement antinucléaire, réexamine lui aussi sa position5.
Ce mouvement a un dénominateur commun : la conviction qu’aucune source ne doit être écartée par principe alors que la demande électrique grimpe et que les objectifs climatiques se rapprochent. Beaucoup de ces pays lorgnent les petites unités décrites dans le développement des petits réacteurs modulaires, réputées plus rapides à déployer et moins capitalistiques, ainsi que les concepts avancés de la compétition des réacteurs de génération IV. L’argument décisif, souvent, n’est plus idéologique mais industriel : disposer d’une électricité pilotable et bas carbone pour les centres de données, l’industrie et l’électrification des transports.
Ce que disent les chiffres mondiaux
À l’échelle de la planète, la tendance est nette. L’Agence internationale de l’énergie attend une production nucléaire record en 2025 et anticipe un net rebond des capacités après deux décennies de stagnation6. Dans son scénario fondé sur les politiques existantes, la capacité mondiale passerait de 420 gigawatts électriques en 2024 à 728 gigawatts en 2050 ; la production pourrait quasi doubler pour approcher 784 gigawatts, tout en conservant une part stable d’environ 9 % de l’électricité mondiale6.
L’agence rappelle un argument massue : en cinquante ans, le nucléaire a évité près de 70 milliards de tonnes de CO26. Mais elle souligne aussi l’écart avec l’initiative « Net Zero Nuclear », lancée fin 2023, qui vise à tripler la capacité d’ici 2050 pour tenir les objectifs climatiques6. Cet objectif reste hors d’atteinte au rythme actuel — un rappel que la trajectoire dépend moins de la technologie que de la volonté politique, comme l’illustre l’impact des accidents nucléaires sur la politique mondiale.
Le signal à surveiller
Le vrai test n’est pas l’annonce d’une relance, mais le premier béton coulé. La Belgique et l’Italie devront transformer leurs déclarations en chantiers, financements et calendriers crédibles — ce qui prend une décennie, pas un mandat. À l’inverse, l’Allemagne pariera sur un déploiement renouvelable assez rapide pour démentir ses détracteurs. Entre ces deux paris opposés, les marchés de l’électricité européens trancheront, prix à l’appui. Le verdict s’écrira d’ici la fin de la décennie.
Pour aller plus loin
Questions fréquentes
Quels pays ont mené une sortie du nucléaire ?
L'Allemagne est le cas le plus marquant : elle a fermé ses trois derniers réacteurs en avril 2023. L'Italie avait abandonné le civil nucléaire dès les années 1980. La Belgique et la Suisse avaient légiféré pour une sortie, mais reviennent depuis 2025 sur ces décisions.
La sortie du nucléaire augmente-t-elle les émissions de CO2 ?
Souvent à court terme, oui, si la capacité perdue est remplacée par du charbon ou du gaz. Des analyses estiment que, sans sa sortie, l'Allemagne aurait pu atteindre 94 % d'électricité décarbonée en 2024. À plus long terme, l'effet dépend du rythme de déploiement des renouvelables.
Pourquoi la Belgique a-t-elle changé d'avis ?
Le 15 mai 2025, la Belgique a abrogé la loi de 2003 qui imposait la fermeture de ses réacteurs et interdisait toute construction. La hausse durable des prix de l'énergie, aggravée par la guerre en Ukraine, et la montée de la demande électrique ont nourri ce revirement, avec un objectif de 8 GWe.
Le nucléaire est-il en déclin ou en relance ?
En relance, selon l'Agence internationale de l'énergie, qui attend une production record en 2025 et un rebond des capacités d'ici 2050. Mais les projections restent en deçà de l'objectif de tripler la capacité mondiale, un écart qui dépendra des choix politiques et des investissements.
Sources
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« Q&A — Germany’s nuclear exit: One year after », Clean Energy Wire, 2024. https://www.cleanenergywire.org/factsheets/qa-germanys-nuclear-exit-one-year-after ↩
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« Nuclear Power in Germany », World Nuclear Association, 2025. https://world-nuclear.org/information-library/country-profiles/countries-g-n/germany ↩
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« Germany’s Nuclear Phaseout Has Increased CO2 Emissions – And Prices, Analysis Suggests », NucNet, 3 janvier 2025. https://www.nucnet.org/news/germany-s-nuclear-phaseout-has-increased-co2-emissions-and-prices-analysis-suggests-3-1-2025 ↩ ↩2
-
« Civil nuclear power in 2025: a fragmented Europe in search of energy sovereignty », Wavestone Insights, 2025. https://www.wavestone.com/en/insight/civil-nuclear-power-2025-europe-energy-sovereignty/ ↩
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« Belgium reverses phase-out policy as Denmark reconsiders nuclear », World Nuclear News, 2025 ; « Which EU countries could reverse their nuclear energy phaseouts? », Euronews, 9 février 2026. https://www.world-nuclear-news.org/articles/belgium-reverses-phase-out-policy-as-denmark-reconsiders-nuclear ↩ ↩2 ↩3 ↩4 ↩5
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« Nuclear power is making a comeback, says IEA », World Nuclear News, 26 décembre 2025 ; « IEA forecasts continued nuclear capacity growth to 2050 », World Nuclear News, 2025. https://www.world-nuclear-news.org/articles/nuclear-power-is-making-a-comeback-says-iea ↩ ↩2 ↩3 ↩4
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