Nucléaire et climat : un atout bas carbone qui divise
Le nucléaire fournit 10 % de l'électricité mondiale et bat un record en 2025 ; 33 pays veulent tripler sa capacité d'ici 2050, malgré les controverses.

À retenir
- Le nucléaire produit un peu moins de 10 % de l'électricité mondiale, deuxième source bas carbone après l'hydroélectricité.
- Sa production doit atteindre un record en 2025, portée par le redémarrage japonais et de nouveaux réacteurs en Asie.
- Sur tout son cycle de vie, il émet environ 12 g de CO2 par kWh selon le GIEC, proche de l'éolien.
- À la COP28, plus de 20 pays se sont engagés à tripler la capacité nucléaire d'ici 2050 ; ils sont 33 fin 2025.
Cette année, les réacteurs du monde devraient produire plus d’électricité que jamais. Au moment où la planète peine à tenir ses objectifs climatiques, l’atome revient au centre du jeu, salué comme une arme contre le réchauffement par les uns, dénoncé comme un héritage dangereux par les autres. Entre records de production et débats passionnés, le nucléaire incarne mieux que toute autre énergie les dilemmes de la transition.
Une source bas carbone, vraiment ?
Commençons par le fait le moins discuté. Une centrale nucléaire ne brûle rien : elle produit de l’électricité par fission, sans rejet direct de dioxyde de carbone. Mais qu’en est-il sur l’ensemble du cycle de vie, en comptant la construction, l’extraction de l’uranium et le démantèlement ?
Les chiffres sont éloquents. Le GIEC retient une médiane de 12 grammes de CO2 équivalent par kilowattheure pour le nucléaire, un niveau similaire à l’éolien et inférieur à toutes les formes de solaire1. Certaines analyses récentes situent même le nucléaire parmi les plus bas, autour de 4 à 6 grammes par kilowattheure selon les méthodes ; une étude française de 2024 avance même 3,7 grammes2. Les écarts entre études tiennent aux méthodes de calcul, aux techniques d’extraction de l’uranium et à la composition du réseau électrique utilisé pour la construction2. Mais la conclusion est robuste : à l’échelle d’un kilowattheure, le nucléaire pèse aussi peu que les meilleures renouvelables.
C’est ce qui en fait, aujourd’hui, la deuxième source d’électricité bas carbone au monde après l’hydroélectricité, avec un peu moins de 10 % de la production mondiale3. L’AIEA estime que le nucléaire a évité quelque 70 gigatonnes de CO2 en cinq décennies, et continue d’en éviter plus d’une gigatonne par an3. À titre de comparaison, c’est l’ordre de grandeur des émissions annuelles d’un grand pays industrialisé.
Le grand retour de 2025
Longtemps en stagnation, le secteur connaît un net regain. La production du parc mondial, fort de près de 420 réacteurs, doit atteindre un record en 20254. Trois moteurs se conjuguent : le redémarrage de réacteurs au Japon après l’arrêt qui avait suivi Fukushima, l’achèvement de maintenances en France, et la mise en service de nouvelles unités en Chine, en Europe, en Inde et en Corée4.
L’avenir s’annonce dense. Quelque 63 réacteurs sont en construction dans le monde, soit plus de 70 gigawatts, l’un des plus hauts niveaux depuis 19905. Selon les scénarios de l’AIEA, la capacité mondiale pourrait passer de 420 GWe en 2024 à 728 GWe en 2050 au fil des politiques actuelles, et jusqu’à 916 GWe dans un scénario de neutralité carbone5. Les pays nucléaires établis, Chine, France, Inde, Russie et États-Unis en tête, concentreraient à eux seuls près de 1 000 GWe de la capacité projetée à l’horizon 20506.
Ce regain ne doit rien au hasard. L’explosion de la demande électrique, tirée par l’électrification des transports, l’industrie et les centres de données, pousse les États à rouvrir le dossier nucléaire. Cette dynamique nourrit le débat sur l’intégration entre nucléaire et énergies renouvelables, les deux étant désormais présentés comme complémentaires plutôt que rivaux.
La stabilité, atout face à l’intermittence
Là réside l’argument climatique le plus solide du nucléaire : la régularité. Une centrale produit jour et nuit, indépendamment du vent et du soleil. Dans un réseau où la part des renouvelables intermittentes grimpe, cette électricité pilotable agit comme une colonne vertébrale, capable de compenser les creux de production solaire et éolienne. Sans elle, il faudrait soit multiplier les capacités de stockage, encore coûteuses à grande échelle, soit conserver des centrales à gaz d’appoint, émettrices de CO2.
Cet atout prend une dimension nouvelle avec l’essor de consommateurs gourmands en électricité stable, à commencer par les centres de données liés à l’intelligence artificielle. Plusieurs géants technologiques ont déjà signé des contrats d’achat d’électricité nucléaire pour sécuriser une alimentation décarbonée et continue, allant jusqu’à financer la remise en service de réacteurs arrêtés. Le climat n’est donc pas la seule force qui réhabilite l’atome : la demande industrielle y contribue tout autant.
Cette complémentarité explique l’intérêt renouvelé pour des formats plus souples, comme les petits réacteurs modulaires, et pour de nouveaux usages, telle la production d’hydrogène nucléaire en période de faible demande électrique. Le réacteur cesse d’être une simple usine à électricité pour devenir un outil de flexibilité du système énergétique. Encore faut-il que les choix politiques suivent, car les politiques de sortie du nucléaire ont, dans plusieurs pays, ralenti cet élan.
Un consensus encore fragile
Le climat a indéniablement réhabilité le nucléaire dans le discours international. À la COP28 de Dubaï, fin 2023, plus de 20 pays ont lancé une déclaration visant à tripler la capacité nucléaire mondiale d’ici 2050, reconnaissant son rôle pour atteindre la neutralité carbone et garder le cap des 1,5 °C7. Le mouvement s’est amplifié : 33 pays avaient rejoint l’initiative fin 2025, le Rwanda et le Sénégal s’y ajoutant en marge de la COP30 à Belém8.
Mais le consensus reste fragile. Les positions nationales divergent profondément. La France tire encore l’essentiel de son électricité du nucléaire et en fait un pilier ; la Chine construit à un rythme inédit ; l’Allemagne, elle, a achevé sa sortie après Fukushima4. Les risques d’accident, le casse-tête des déchets radioactifs et les craintes de prolifération continuent d’alimenter l’opposition, et rappellent que l’atome traîne un passé lourd, marqué par les accidents qui ont façonné la politique nucléaire mondiale.
Ce passé pèse encore sur l’opinion. La perception du risque nucléaire, souvent amplifiée par la couverture médiatique des accidents, complique le dialogue entre partisans et opposants et conduit parfois à des décisions guidées par l’émotion plus que par l’évaluation des faits. Or le temps presse : un réacteur se construit en une décennie, parfois davantage, là où le climat exige des réductions d’émissions rapides. C’est tout le paradoxe d’une énergie présentée comme une solution de long terme à une urgence de court terme.
Un pari qui reste à tenir
Le nucléaire n’est ni la solution miracle que vantent ses défenseurs, ni l’impasse que dénoncent ses détracteurs. Son bilan carbone est excellent, sa régularité précieuse, mais sa lenteur de construction, ses coûts et son acceptabilité restent des freins réels. La promesse de tripler la capacité d’ici 2050 suppose des chantiers tenus dans les délais et dans les budgets, ce que l’histoire récente n’a pas toujours garanti.
Le signal à surveiller : le passage des déclarations aux mises en service. Tant que les engagements de la COP28 ne se traduiront pas en réacteurs raccordés au réseau, le rôle du nucléaire dans la lutte contre le changement climatique restera une intention plus qu’une réalité. La décennie qui vient dira si le sursaut actuel est un véritable tournant ou un nouveau feu de paille.
Pour aller plus loin
Questions fréquentes
Le nucléaire est-il une énergie bas carbone ?
Oui. Sur l'ensemble de son cycle de vie, de l'extraction de l'uranium au démantèlement, le nucléaire émet environ 12 grammes de CO2 par kilowattheure selon la médiane du GIEC, un niveau proche de l'éolien et inférieur à toutes les formes de solaire. C'est la deuxième source d'électricité bas carbone au monde après l'hydroélectricité.
Quelle part le nucléaire occupe-t-il dans l'électricité mondiale ?
Un peu moins de 10 % de la production électrique mondiale provient des quelque 420 réacteurs en service. Sa production doit atteindre un record en 2025, portée par le redémarrage de réacteurs au Japon, la fin de maintenances en France et la mise en service de nouvelles unités en Chine, en Inde et en Corée.
Qu'est-ce que la déclaration de la COP28 sur le nucléaire ?
Lancée fin 2023 à Dubaï par plus de 20 pays, elle vise à tripler la capacité nucléaire mondiale d'ici 2050 pour atteindre la neutralité carbone. Le nombre de signataires est passé à 33 fin 2025, avec l'arrivée du Rwanda et du Sénégal en marge de la COP30 à Belém, au Brésil.
Pourquoi le nucléaire reste-t-il controversé pour le climat ?
Parce que ses atouts climatiques cohabitent avec des risques. Les accidents de Tchernobyl en 1986 et Fukushima en 2011, la gestion des déchets radioactifs sur des milliers d'années et les craintes de prolifération nourrissent l'opposition. L'Allemagne a choisi d'en sortir, quand la France ou la Chine misent sur lui.
Sources
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World Nuclear Association, « Carbon Dioxide Emissions From Electricity », World Nuclear Association, 2025. https://world-nuclear.org/information-library/energy-and-the-environment/carbon-dioxide-emissions-from-electricity ↩
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Carbon Brief, « Solar, wind and nuclear have ‘amazingly low’ carbon footprints, study finds », Carbon Brief, 2021. https://www.carbonbrief.org/solar-wind-nuclear-amazingly-low-carbon-footprints/ ↩ ↩2
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International Energy Agency, « Nuclear — Energy system », IEA, 2025. https://www.iea.org/energy-system/electricity/nuclear-power ↩ ↩2
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World Nuclear News, « Nuclear output to reach new record by 2025, says IEA », World Nuclear News, 2025. https://world-nuclear-news.org/Articles/Nuclear-output-to-reach-new-record-by-2025,-says-I ↩ ↩2 ↩3
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International Atomic Energy Agency, « Nuclear Energy in the Clean Energy Transition », IAEA, 2025. https://www.iaea.org/newscenter/news/nuclear-energy-in-the-clean-energy-transition ↩ ↩2
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World Nuclear Association, « Tripling Global Nuclear Energy by 2050 Within Reach—If Governments Act Now », World Nuclear Association, 2025. https://world-nuclear.org/news-and-media/press-statements/tripling-global-nuclear-energy-by-2050-within-reach-if-governments-act-now ↩
-
U.S. Department of Energy, « At COP28, Countries Launch Declaration to Triple Nuclear Energy Capacity by 2050 », Department of Energy, 2023. https://www.energy.gov/articles/cop28-countries-launch-declaration-triple-nuclear-energy-capacity-2050-recognizing-key ↩
-
World Nuclear News, « More countries sign declaration to triple nuclear capacity », World Nuclear News, 2025. https://www.world-nuclear-news.org/articles/more-countries-sign-declaration-to-triple-nuclear-capacity ↩
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