Voiture électrique : le casse-tête des investissements pétroliers
Les véhicules électriques effacent déjà plus d'un million de barils par jour. Entre pic de la demande et actifs échoués, comment l'industrie pétrolière parie-t-elle à l'aveugle ?

À retenir
- Le parc mondial de voitures électriques a effacé plus d'un million de barils de pétrole par jour en 2024, et pourrait en déplacer plus de cinq d'ici 2030.
- Les ventes de véhicules électriques ont dépassé 20 millions d'unités en 2025, soit plus d'un quart des voitures vendues dans le monde.
- L'adoption est très inégale : environ 60 % des ventes en Chine, 19 % en Europe, mais un plateau autour de 9 % aux États-Unis.
- Pour les compagnies pétrolières, le risque d'« actifs échoués » plane sur des investissements qui s'amortissent sur des décennies.
Un investissement pétrolier se décide pour trente ans. Une borne de recharge se déploie en trente jours. Entre ces deux horloges désaccordées se loge le dilemme le plus aigu de l’industrie pétrolière : faut-il encore forer, raffiner, construire, alors que la voiture électrique grignote chaque année un peu plus de la demande ? Le pétrole n’est pas mort. Mais il vit désormais sous une épée de Damoclès électrique.
Le grignotage est déjà mesurable
L’érosion n’est plus une hypothèse, c’est une statistique. Selon l’Agence internationale de l’énergie (AIE), le parc mondial de voitures électriques a effacé plus d’un million de barils de pétrole par jour en 20241. Et la trajectoire s’accélère : d’ici 2030, les véhicules électriques devraient déplacer plus de cinq millions de barils quotidiens, la Chine représentant à elle seule la moitié de cet impact1. Les voitures particulières en assurent l’essentiel, autour de 77 % à l’horizon 2030, mais camions et bus électriques y ajouteront près d’un million de barils1.
Le moteur de cette bascule, ce sont les ventes. En 2025, les véhicules électriques ont dépassé 20 millions d’unités dans le monde, soit plus d’un quart des voitures vendues1. Fin 2024, le parc électrique mondial atteignait déjà près de 58 millions de véhicules, environ 4 % du parc total — un chiffre qui a plus que triplé depuis 20211. Pour l’industrie pétrolière, ces courbes ascendantes sont autant de barils qui ne seront jamais brûlés.
Une géographie en patchwork
Mais le tableau d’ensemble masque des réalités radicalement différentes. L’adoption est un patchwork. En Chine, locomotive mondiale, les électriques devraient atteindre environ 60 % des ventes en 20251. En Europe, le marché a franchi un seuil historique : près d’une voiture neuve sur cinq était entièrement électrique, soit 19 % des immatriculations, en hausse de quatre points sur un an2. Aux États-Unis, en revanche, la dynamique cale : les électriques plafonnent autour de 9 % des ventes, en léger recul après un pic en début d’année, plombées par l’instabilité tarifaire et le repli des incitations3.
Même en Chine, l’euphorie se tempère. Le champion BYD a vendu 3,17 millions de véhicules sur son marché domestique en 2025, conservant une part dominante d’environ 24 % — mais ses ventes ont reculé de près de 10 % sur l’année, signe d’une saturation et d’une guerre des prix féroce4. Cette divergence régionale est un casse-tête : un raffineur ne planifie pas de la même façon pour un monde où le pétrole routier s’effondre en Chine et résiste aux États-Unis. Elle se conjugue aux recompositions que nous décrivons dans la course aux raffineries en Asie.
Le spectre des actifs échoués
Cette incertitude a un nom redouté dans les conseils d’administration : l’« actif échoué ». Il s’agit d’un investissement — gisement, raffinerie, pipeline — dont la valeur s’effondre avant la fin de sa vie économique, faute de demande ou sous l’effet d’une réglementation plus sévère. Le risque est documenté. Selon l’organisation Carbon Tracker, les compagnies pétrolières s’exposent à des milliards de dollars d’actifs échoués inscrits à leur bilan, dont la valeur pourrait s’effondrer si la transition s’accélère5. Des travaux du MIT confirment que la transition énergétique pourrait laisser producteurs et investisseurs fossiles avec des actifs coûteux et invendables6.
Le dilemme est cornélien. Investir trop, c’est risquer de bâtir des installations qui ne tourneront jamais à plein. Investir trop peu, c’est risquer une sous-capacité, une pénurie et une flambée des prix si la demande résiste plus longtemps que prévu. Cette tension nourrit aussi les arbitrages que nous analysons dans l’impact de la croissance des renouvelables sur les investissements pétroliers. Et elle pousse certains acteurs à privilégier la flexibilité, par exemple via le stockage stratégique du pétrole, plutôt que les paris lourds et irréversibles.
Deux écoles chez les majors
Face à cette équation, les compagnies pétrolières se divisent. Les majors européennes ont longtemps affiché l’ambition de se muer en énergéticiens diversifiés. TotalEnergies parie sur l’électromobilité, visait 150 000 points de recharge et possède le fabricant de batteries Saft ; Shell a racheté dès 2021 le réseau de recharge urbain Ubitricity7. Cette diversification suit en partie la logique de reconversion des actifs que nous explorons à propos de l’hydrogène et l’infrastructure pétrolière.
D’autres acteurs, notamment américains, restent concentrés sur leur cœur de métier, pariant que la demande de pétrole — pour la pétrochimie, l’aviation, le transport lourd — résistera bien au-delà du basculement automobile. Aucune de ces stratégies n’est manifestement gagnante : tout dépend du rythme réel de l’électrification, qui demeure imprévisible.
À cette incertitude s’ajoute une autre, symétrique, du côté des véhicules électriques eux-mêmes. Leur essor repose sur des chaînes d’approvisionnement fragiles : le lithium, le cobalt et le nickel des batteries proviennent d’un petit nombre de pays, ce qui expose l’industrie aux tensions géopolitiques et aux à-coups des marchés de matières premières. L’extraction de ces métaux soulève en outre des questions environnementales et éthiques, du cobalt artisanal aux dégâts miniers. S’y ajoute le casse-tête du recyclage : à mesure que le parc vieillit, il faudra traiter des millions de batteries en fin de vie, un procédé encore complexe et coûteux. Autant de frictions qui pourraient ralentir la transition autant que les politiques publiques l’accélèrent.
Car la variable politique reste décisive et instable. Incitations fiscales, normes d’émissions, subventions à la recharge : les décisions des gouvernements orientent directement le comportement des acheteurs. Or ces politiques peuvent basculer du jour au lendemain au gré des alternances, comme l’a montré le coup de frein américain de 2025. Pour les investisseurs pétroliers comme pour les constructeurs, cette imprévisibilité réglementaire ajoute une couche de brouillard à un horizon déjà incertain.
Parier sous incertitude
L’industrie pétrolière n’affronte pas une mort soudaine, mais une érosion lente, inégale et difficile à dater. C’est précisément ce qui rend ses choix d’investissement si périlleux : elle doit engager des capitaux colossaux sur des décennies, dans un monde où l’horizon de la demande se brouille un peu plus chaque année. Le pétrole de l’automobile décline ; celui de la pétrochimie et de l’aviation tient bon. Entre les deux, le pari reste ouvert.
Le signal à surveiller est le découplage entre la Chine et le reste du monde : si l’électrification chinoise continue d’effacer des barils à ce rythme tout en stagnant ailleurs, la demande mondiale entrera dans une zone grise où nul ne saura plus très bien combien forer. Dans cette incertitude, la prudence devient une stratégie — et l’agilité, la seule certitude rentable.
Pour aller plus loin
Questions fréquentes
Les véhicules électriques font-ils vraiment baisser la demande de pétrole ?
Oui, et c'est déjà mesurable. Selon l'AIE, le parc mondial de voitures électriques a effacé plus d'un million de barils par jour de consommation de pétrole en 2024. Ce chiffre pourrait dépasser cinq millions de barils quotidiens d'ici 2030, la Chine en représentant à elle seule la moitié.
Qu'est-ce qu'un « actif échoué » dans le secteur pétrolier ?
C'est un investissement — gisement, raffinerie, pipeline — dont la valeur s'effondre avant la fin de sa vie économique, parce que la demande ou la réglementation a changé. Si la transition s'accélère, des milliards de dollars d'actifs pétroliers risquent de devenir invendables ou non rentables.
L'adoption des véhicules électriques est-elle uniforme dans le monde ?
Non, elle est très contrastée. En 2025, les électriques représentent environ 60 % des ventes en Chine et 19 % en Europe, mais plafonnent autour de 9 % aux États-Unis. Cette divergence régionale complique toute prévision mondiale de la demande de pétrole.
Pourquoi les investissements pétroliers sont-ils si difficiles à décider ?
Parce qu'un projet pétrolier s'amortit sur vingt à trente ans, alors que l'horizon de la demande devient flou. Investir trop, c'est risquer des actifs échoués ; investir trop peu, c'est risquer une pénurie et une flambée des prix. L'industrie navigue entre ces deux écueils.
Sources
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International Energy Agency, « Global EV Outlook 2025 — Trends in electric car markets » et « Outlook for energy demand », IEA, 2025. https://www.iea.org/reports/global-ev-outlook-2025/trends-in-electric-car-markets-2 ↩ ↩2 ↩3 ↩4 ↩5 ↩6
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International Council on Clean Transportation, « Europe’s battery electric market closes 2025 at a 19% average », 2025. https://theicct.org/pr-europe-battery-electric-market-closes-2025-19-average/ ↩
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S&P Global, « EV adoption rates: How the US and other markets compare in 2025 », octobre 2025. https://www.spglobal.com/automotive-insights/en/blogs/2025/10/ev-adoption-rates-how-us-and-other-markets-compare-2025 ↩
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CNBC, « BYD’s China EV deliveries sharply decline in December, but lead overall sales in 2025 », 2 janvier 2026. https://www.cnbc.com/2026/01/02/byds-china-ev-deliveries-sharply-decline-in-december-but-lead-overall-sales-in-2025.html ↩
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Carbon Tracker Initiative, « Adapt to Survive: Why oil companies must plan for net zero and avoid stranded assets », 2024. https://carbontracker.org/reports/adapt-to-survive/ ↩
-
MIT Energy Initiative, « Energy transition could leave fossil energy producers and investors with costly stranded assets », 2024. https://energy.mit.edu/news/energy-transition-could-leave-fossil-energy-producers-and-investors-with-costly-stranded-assets/ ↩
-
Autovista24, « Why big oil companies are investing in electromobility », 2024. https://autovista24.autovistagroup.com/news/why-big-oil-companies-are-investing-in-electromobility/ ↩
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