Renouvelables contre pétrole : la bascule discrète des capitaux
Le solaire attire à lui seul 450 milliards de dollars en 2025, l'investissement fossile recule pour la première fois depuis 2020. Que devient l'argent du pétrole ?

À retenir
- En 2025, environ 2 200 milliards de dollars sont allés aux énergies propres, contre 1 100 milliards au pétrole, au gaz et au charbon.
- Le solaire, à 450 milliards de dollars, devient le premier poste d'investissement énergétique mondial.
- L'investissement dans le fossile recule pour la première fois depuis 2020, selon l'AIE.
- L'AIE situe le pic de demande pétrolière vers 105,5 millions de barils/jour autour de 2030 ; l'OPEP table sur une hausse continue jusqu'à 122,9 Mb/j en 2050.
- Les pays du Golfe diversifient : la capacité renouvelable saoudienne doit presque doubler à 12,7 GW fin 2025.
Le chiffre a valeur de symbole. En 2025, un seul poste a dépassé toutes les autres dépenses énergétiques de la planète : le solaire, avec 450 milliards de dollars. Ni le pétrole, ni le gaz, ni aucune centrale conventionnelle n’attire désormais autant de capitaux qu’un champ de panneaux photovoltaïques. La transition énergétique a longtemps été une promesse ; elle est devenue une réalité comptable, qui redistribue lentement mais sûrement l’argent du monde — et oblige l’industrie pétrolière à repenser ses arbitrages.
Deux mille milliards d’un côté, mille de l’autre
Les données de l’Agence internationale de l’énergie dressent un tableau sans ambiguïté. L’investissement énergétique mondial doit atteindre 3 300 milliards de dollars en 2025, en hausse de 2 % en termes réels sur 20241. Sur ce total, environ 2 200 milliards vont collectivement aux renouvelables, au nucléaire, aux réseaux, au stockage, aux carburants bas-carbone et à l’efficacité — soit le double des 1 100 milliards dirigés vers le pétrole, le gaz et le charbon1.
La rupture est historique. Il y a dix ans, les investissements dans l’approvisionnement fossile dépassaient de 30 % ceux consacrés à la production, aux réseaux et au stockage d’électricité ; aujourd’hui, les positions se sont inversées2. L’AIE relève surtout un fait nouveau : l’investissement fossile recule pour la première fois depuis 20201. Le pétrole ne s’effondre pas, mais il perd du terrain relatif, à mesure que l’électricité capte le gros des capitaux neufs.
Le pétrole ne s’efface pas, il se concentre
Ce reflux mérite toutefois d’être lu avec nuance. Mille cent milliards de dollars annuels restent une somme colossale, et la dépense amont en pétrole et gaz « gravite désormais vers le Moyen-Orient », note l’AIE2. Les producteurs aux coûts d’extraction les plus bas continuent d’investir, tandis que les bassins plus chers ou plus risqués se raréfient. La géographie de l’investissement pétrolier se resserre autour des acteurs les plus compétitifs.
Cette concentration profite mécaniquement aux grands États producteurs et à leurs compagnies pétrolières nationales, qui captent une part croissante d’un gâteau qui cesse de grossir. Elle s’inscrit aussi dans le sillage du resserrement du financement de l’industrie pétrolière sous l’effet des critères ESG, qui renchérit le capital pour les projets les moins rentables.
Cette lecture aide à comprendre une apparente contradiction. L’électricité absorbe désormais l’essentiel des capitaux neufs — quelque 1 500 milliards de dollars en 2025, soit environ 50 % de plus que les sommes consacrées à amener pétrole, gaz et charbon sur le marché2. Mais cela ne signifie pas que les barils manqueront demain : un investissement amont en repli, concentré sur les gisements les moins chers, peut suffire à couvrir une demande qui croît lentement. Le risque, à terme, n’est pas la pénurie mais l’inverse — un excédent d’offre face à une demande qui plafonne, scénario qu’évoque ouvertement l’AIE pour la fin de la décennie.
La bataille des prévisions de demande
Tout dépend, au fond, d’une question : quand la demande de pétrole atteindra-t-elle son sommet ? Sur ce point, les institutions s’affrontent. L’AIE situe un plateau autour de 105,5 millions de barils par jour vers 2030, suivi d’un déclin3. L’OPEP conteste vigoureusement ce calendrier et anticipe une demande encore en hausse, jusqu’à 122,9 millions de barils par jour en 20504. L’écart se vérifie même à court terme : pour 2025, l’AIE n’attendait qu’une croissance de 680 000 barils par jour, contre 1,3 million pour l’OPEP4.
Au cœur du désaccord : l’électrification des transports. Les ventes mondiales de véhicules électriques ont atteint un record de 17 millions d’unités en 2024 et devraient dépasser 20 millions en 20254. L’AIE estime qu’ils pourraient évincer un peu plus de 5 millions de barils de demande quotidienne d’ici 2030 ; l’OPEP juge cet effet exagéré4. Cette divergence nourrit directement l’incertitude des investissements de long terme face à l’adoption des véhicules électriques.
Le Golfe parie sur l’après-pétrole, sans renier le pétrole
Les principaux intéressés n’attendent pas l’issue de ce débat pour agir. L’Arabie saoudite et les Émirats investissent plus de 32 milliards de dollars dans les énergies renouvelables5. La capacité renouvelable saoudienne doit presque doubler pour atteindre 12,7 GW fin 2025, et le royaume vise 50 % d’électricité d’origine renouvelable d’ici la fin de la décennie5. Le Fonds public d’investissement (PIF) finance le projet géant d’hydrogène vert de NEOM, tandis que Masdar et Mubadala déploient un portefeuille dépassant 20 GW de renouvelables sur trois continents6.
Les Émirats voient plus loin encore : le pays prévoit d’investir plus de 150 milliards de dollars dans les énergies propres d’ici 2050, avec un objectif de 44 GW de capacité installée mêlant solaire, nucléaire et autres sources6. Ces montants n’ont rien d’anecdotique : ils signalent que les producteurs les plus lucides ne voient pas les renouvelables comme un adversaire du pétrole, mais comme une assurance contre le jour où le pétrole vaudra moins. C’est précisément cette double mise — exporter le brut tant qu’il rapporte, bâtir l’alternative pendant ce temps — qui distingue les stratégies gagnantes des paris perdants.
La logique est double : libérer pour l’exportation des barils aujourd’hui brûlés sur place, et préparer l’après-hydrocarbures. Mais la dépendance reste profonde. Le pétrole assure encore environ 60 % des recettes publiques saoudiennes et 65 % des exportations, un niveau quasi identique à 20166. La diversification est engagée ; elle n’est pas accomplie. Certains projets pétroliers se prolongent d’ailleurs grâce à des technologies comme la capture du carbone et l’hydrogène appliqués à l’infrastructure existante.
Le vrai test : la part, pas le volume
La croissance des renouvelables ne tarit pas l’investissement pétrolier d’un coup de robinet ; elle en modifie la nature. Le capital se détourne des projets marginaux, se concentre sur les bassins les moins chers, et déserte progressivement les paris de très long terme. Pour les producteurs, la question n’est plus de savoir si la transition aura lieu, mais à quelle vitesse — et c’est précisément cette inconnue qui fige certaines décisions d’investissement.
Le signal à surveiller en 2026 n’est donc pas le prix du baril, par nature volatil, mais la trajectoire de la part fossile dans l’investissement mondial. Tant qu’elle recule année après année, la bascule entamée en 2025 se confirmera. Si elle se stabilise, c’est que le pétrole aura trouvé, dans un monde électrifié, une niche plus étroite mais durable. Entre ces deux scénarios se joue l’avenir économique des grands pays producteurs.
Pour aller plus loin
Questions fréquentes
Les renouvelables font-ils vraiment reculer l'investissement pétrolier ?
Les flux montrent une bascule nette. En 2025, les énergies propres ont attiré deux fois plus de capitaux que les fossiles, et l'AIE relève le premier recul de l'investissement fossile depuis 2020. Mais le pétrole conserve plus de 1 000 milliards de dollars d'investissements annuels : il décline en part relative, pas encore en valeur absolue.
Quand la demande de pétrole atteindra-t-elle son sommet ?
Les prévisions divergent fortement. L'AIE situe un plateau autour de 105,5 millions de barils par jour vers 2030, suivi d'un déclin. L'OPEP conteste ce calendrier et table sur une demande encore en hausse, jusqu'à 122,9 millions de barils par jour en 2050. Cette incertitude pèse sur les décisions d'investissement.
Quel rôle jouent les véhicules électriques ?
Un rôle croissant. Les ventes mondiales ont atteint un record de 17 millions en 2024 et devraient dépasser 20 millions en 2025. Selon l'AIE, ils pourraient évincer un peu plus de 5 millions de barils de demande quotidienne d'ici 2030. L'OPEP juge cet effet surestimé.
Comment les pays producteurs s'adaptent-ils ?
Les États du Golfe diversifient activement. La capacité renouvelable de l'Arabie saoudite doit presque doubler à 12,7 GW fin 2025, et le royaume vise 50 % d'électricité renouvelable d'ici 2030. Le pétrole assure pourtant encore environ 60 % des recettes publiques saoudiennes : la dépendance reste forte.
Sources
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International Energy Agency, « Global energy investment set to rise to $3.3 trillion in 2025 », IEA, 2025. https://www.iea.org/news/global-energy-investment-set-to-rise-to-33-trillion-in-2025-amid-economic-uncertainty-and-energy-security-concerns ↩ ↩2 ↩3
-
International Energy Agency, « World Energy Investment 2025 — Executive summary », IEA, 2025. https://www.iea.org/reports/world-energy-investment-2025/executive-summary ↩ ↩2 ↩3
-
International Energy Agency, « Oil 2025 — Executive summary », IEA, juin 2025. https://www.iea.org/reports/oil-2025/executive-summary ↩
-
Energy Intelligence / FXEmpire, « Crude Oil Prices Forecast: Conflicting Outlooks From IEA, EIA, and OPEC », FXEmpire, 2025. https://www.fxempire.com/forecasts/article/crude-oil-prices-forecast-conflicting-outlooks-from-iea-eia-and-opec-confuse-the-market-1543863 ↩ ↩2 ↩3 ↩4
-
MEES, « Saudi Renewables Capacity Set To Double To 12.7GW In 2025 », Middle East Economic Survey, 28 février 2025. https://www.mees.com/2025/2/28/power-water/saudi-renewables-capacity-set-to-double-to-127gw-in-2025/8eaef850-f5de-11ef-9659-cb6aa5154fc5 ↩ ↩2
-
The Washington Institute, « A New Energy Order in the UAE and Saudi Arabia », The Washington Institute for Near East Policy, 2025. https://www.washingtoninstitute.org/policy-analysis/new-energy-order-uae-and-saudi-arabia ↩ ↩2 ↩3
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