Routes pétrolières maritimes : la carte des points de rupture
Détroit d'Ormuz, mer Rouge, golfe de Guinée : enquête sur la vulnérabilité des routes maritimes du pétrole, les primes de guerre et la course aux escortes navales en 2025-2026.

À retenir
- Environ 20 millions de barils par jour ont transité par le détroit d'Ormuz en 2025, soit un quart du pétrole échangé par mer.
- Les attaques houthies ont fait chuter d'environ 75 % le trafic conteneurisé du canal de Suez, contraignant les pétroliers au détour par le cap de Bonne-Espérance.
- L'IMB a recensé 137 actes de piraterie en 2025 ; le golfe de Guinée concentre 92 % des enlèvements de marins.
- Les primes d'assurance risque de guerre, multipliées par vingt début 2024, sont restées très élevées début 2026.
- L'opération européenne Aspides a mené plus de 1 660 escortes, mais avec trois navires en moyenne contre dix jugés nécessaires.
Un quart du pétrole transporté par mer dans le monde se faufile chaque jour par un chenal large de quelques dizaines de kilomètres. Une autre artère vitale, la mer Rouge, s’est en partie vidée de ses pétroliers. Et dans le golfe de Guinée, les enlèvements de marins repartent à la hausse. La carte des routes pétrolières maritimes ressemble de plus en plus à une carte des points de rupture.
Ormuz, le verrou que rien ne remplace
Le détroit d’Ormuz reste le goulot d’étranglement le plus surveillé de la planète. En 2025, environ 20 millions de barils par jour de brut et de produits raffinés y ont transité, dont près de 15 millions de barils de brut et de condensats, selon l’Agence américaine d’information sur l’énergie1. Cela représente près de 20 % de la consommation mondiale de liquides pétroliers et environ un quart du pétrole échangé par voie maritime1. Aucune autre voie ne peut absorber un tel volume.
La concentration fait la fragilité. Une fermeture, même brève, suffirait à provoquer des retards d’approvisionnement et à faire grimper les cours. L’Agence internationale de l’énergie classe d’ailleurs Ormuz parmi les points névralgiques de la sécurité pétrolière mondiale, en raison précisément de cette absence d’alternative à la hauteur du trafic2. La dépendance asiatique au brut du Golfe rend la question d’autant plus sensible, comme le montre l’évolution des mécanismes de tarification du pétrole en Asie.
La mer Rouge, artère partiellement abandonnée
Plus à l’ouest, la mer Rouge raconte une autre histoire : celle d’une route qu’on déserte. Depuis le déclenchement des attaques houthies fin 2023, le trafic de porte-conteneurs par le canal de Suez a chuté d’environ 75 % par rapport à 2023, un effondrement qui s’est prolongé en 2025 sans véritable reprise3. Plusieurs navires ont coulé après avoir été frappés, à l’image du vraquier Eternity C ou du cargo Rubymar3.
Conséquence directe : les armateurs détournent leurs bâtiments par le cap de Bonne-Espérance. Le détour ajoute dix à quatorze jours de mer et ampute la capacité effective de la flotte mondiale de pétroliers de l’ordre de 5 à 8 %3. Les analystes estiment que les perturbations liées aux Houthis ont longtemps intégré une prime de risque de quelques dollars par baril dans les cours mondiaux3. L’arrêt des attaques annoncé fin 2025 n’a pas suffi à ramener le trafic à la normale, signe que la confiance, une fois perdue, met du temps à revenir. Ces détours nourrissent à leur tour la recomposition des routes du commerce mondial du pétrole.
Golfe de Guinée : la piraterie change de visage
La piraterie, elle, n’a pas disparu ; elle s’est déplacée et transformée. L’International Maritime Bureau (IMB) a recensé 137 actes de piraterie et de brigandage dans le monde en 2025, en hausse par rapport à 20244. Le golfe de Guinée n’affiche que 21 incidents, un niveau historiquement bas, mais il concentre l’essentiel du danger humain : 23 marins y ont été enlevés, contre 12 l’année précédente, soit 92 % de tous les enlèvements recensés dans le monde4.
Le directeur de l’IMB, Michael Howlett, a salué les efforts des autorités régionales tout en rappelant que les équipages restent exposés et qu’une coopération renforcée entre marines et partenaires internationaux demeure indispensable4. Le message est clair : la baisse du nombre d’attaques ne doit pas faire baisser la garde. Les armateurs, eux, continuent d’embarquer des gardes armés et de renforcer la surveillance, autant de coûts qui s’ajoutent à la facture. Dans bien des pays riverains, ces eaux abritent aussi les flottes des compagnies pétrolières nationales, pour qui chaque cargaison perdue est une perte de revenu souverain.
Quand le risque se paie en primes d’assurance
Chaque tension se lit dans les contrats d’assurance. Les primes de risque de guerre en mer Rouge, multipliées par vingt début 2024, sont restées nettement élevées au début de 2026 malgré la diminution des attaques5. Pour un très grand pétrolier, le passage d’Ormuz coûtait en assurance environ 0,2 % de la valeur de la coque avant les épisodes les plus tendus6.
Selon le Lloyd’s List, une escalade militaire au Moyen-Orient fin février 2026 a fait bondir ces taux : en quelques jours, ils auraient grimpé entre 1,5 et 3 % de la valeur de la coque, et jusqu’à 5 % pour les navires perçus comme américains, britanniques ou israéliens — soit des primes pouvant atteindre 10 à 14 millions de dollars pour une seule traversée6. Le marché du Lloyd’s continue d’offrir cette couverture, mais à un prix qui reflète désormais le danger6. Ces surcoûts finissent par peser sur le prix du brut, puis sur celui des produits raffinés — un domaine où les raffineries jouent un rôle stratégique dans les relations internationales.
Escortes navales : un bouclier aux mailles trop larges
Face à ces menaces, les marines reviennent en première ligne. L’Union européenne a lancé en 2024 l’opération EUNAVFOR Aspides, dont le mandat se limite à escorter les navires marchands en mer Rouge et dans le détroit de Bab el-Mandeb contre les missiles et drones houthis7. En un peu plus de deux ans, la mission a mené plus de 1 660 escortes, et le Conseil de l’UE a prolongé son mandat en février 20267.
Mais le bouclier reste troué. Aspides n’a aligné en moyenne que trois bâtiments, là où les analystes estiment qu’au moins dix unités, appuyées par des moyens aériens, seraient nécessaires8. Le Lloyd’s List avertit même que des escortes systématiques plafonneraient le trafic pétrolier à moins de 10 % des volumes habituels8. La diplomatie européenne envisage d’étendre la mission vers Ormuz, signe que la demande de protection dépasse largement l’offre disponible8.
La sécurité comme variable du prix
La leçon de 2025-2026 est limpide : la sécurité maritime n’est plus une externalité, c’est une composante du prix du pétrole. Détours par le cap, primes de guerre, escortes navales — chaque maillon ajoute son coût, et chaque crise rappelle combien le commerce énergétique mondial repose sur quelques passages étroits. Le signal à surveiller dans les mois qui viennent ? L’éventuelle extension du parapluie naval européen au détroit d’Ormuz : elle dira jusqu’où les États sont prêts à payer pour garantir la circulation du brut, et jusqu’où la diversification des routes peut réellement les en affranchir.
Pour aller plus loin
Questions fréquentes
Combien de pétrole passe par le détroit d'Ormuz ?
Selon l'Agence américaine d'information sur l'énergie, environ 20 millions de barils par jour de brut et de produits raffinés ont transité par le détroit d'Ormuz en 2025, soit près de 20 % de la consommation mondiale de liquides pétroliers et environ un quart du pétrole échangé par voie maritime.
Pourquoi les pétroliers évitent-ils la mer Rouge ?
Depuis fin 2023, les attaques de drones et de missiles menées par les Houthis ont rendu la route mer Rouge-Bab el-Mandeb dangereuse. De nombreux armateurs préfèrent contourner l'Afrique par le cap de Bonne-Espérance, ce qui ajoute dix à quatorze jours de navigation et réduit la capacité effective de la flotte.
La piraterie recule-t-elle dans le golfe de Guinée ?
Le nombre d'incidents y reste historiquement bas (21 en 2025), mais les enlèvements ont rebondi : 23 marins enlevés contre 12 en 2024. La région concentre 92 % des enlèvements de marins recensés dans le monde, ce qui incite l'IMB à mettre en garde contre tout relâchement.
Qu'est-ce que l'opération Aspides ?
Aspides est l'opération navale de l'Union européenne lancée en 2024 pour protéger la liberté de navigation en mer Rouge. Elle a mené plus de 1 660 escortes de navires marchands en deux ans, mais avec une moyenne de seulement trois bâtiments, loin des dix unités jugées nécessaires par les analystes.
Sources
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U.S. Energy Information Administration, « Amid regional conflict, the Strait of Hormuz remains critical oil chokepoint », EIA Today in Energy, 2025. https://www.eia.gov/todayinenergy/detail.php?id=65504 ↩ ↩2
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International Energy Agency, « Strait of Hormuz – Oil security », IEA, 2025. https://www.iea.org/about/oil-security-and-emergency-response/strait-of-hormuz ↩
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S. Alqahtani et al., « Environmental impacts of the Houthis’ attacks against commercial shipping in the Red Sea », Frontiers in Political Science, 2025. https://www.frontiersin.org/journals/political-science/articles/10.3389/fpos.2025.1711643/full ↩ ↩2 ↩3 ↩4
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International Chamber of Commerce, « Global maritime piracy and armed robbery increased in 2025 », ICC / IMB, mars 2026. https://iccwbo.org/news-publications/report/global-maritime-piracy-and-armed-robbery-increased-in-2025/ ↩ ↩2 ↩3
-
Lloyd’s List, « No, P&I clubs have not ‘cancelled war risk cover’ », Lloyd’s List, 2026. https://www.lloydslist.com/LL1156515/No-PI-clubs-have-not-cancelled-war-risk-cover ↩
-
Lloyd’s List, « US, UK and Israeli ships charged three times more than others for Middle East war cover », Lloyd’s List, 2026. https://www.lloydslist.com/LL1156502/US-UK-and-Israeli-ships-charged-three-times-more-than-others-for-Middle-East-war-cover ↩ ↩2 ↩3
-
European External Action Service, « About the Operation EUNAVFOR ASPIDES », EEAS, 2026. https://www.eeas.europa.eu/eunavfor-aspides/about-operation-eunavfor-aspides_en ↩ ↩2
-
Lloyd’s List, « Naval escorts would cap tanker transits at under 10% of normal volumes », Lloyd’s List, 2026. https://www.lloydslist.com/LL1156589/Naval-escorts-would-cap-tanker-transits-at-under-10-of-normal-volumes ↩ ↩2 ↩3
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