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Raffineries : l'arme silencieuse de la géopolitique pétrolière

Cibles de drones en Russie, géants neufs en Asie et en Afrique, fermetures en Europe : les raffineries sont redevenues un enjeu de puissance. Décryptage chiffré 2025-2026.

Par ISS11 décembre 2024, mis à jour le 4 juin 2026Lecture 5 min
Raffinerie de pétrole illuminée la nuit avec ses tours de distillation et torchères.
Raffinerie de pétrole illuminée la nuit avec ses tours de distillation et torchères. (Image d'illustration IA © ISS 2024)

À retenir

  1. La capacité de raffinage chinoise a presque doublé en vingt ans, à 18,8 millions de barils/jour en 2025.
  2. Plus de 90 % des nouvelles capacités d'ici 2030 viendront d'Asie-Pacifique, d'Afrique et du Moyen-Orient.
  3. La raffinerie nigériane Dangote (650 000 b/j) prévoit de doubler à 1,4 million de b/j pour devenir la plus grande du monde.
  4. En Europe, plus de 20 % de la capacité mondiale serait menacée de fermeture, sous la pression des coûts et de la demande déclinante.
  5. Les drones ukrainiens ont frappé en 2025 des raffineries représentant 38 % de la capacité russe, faisant chuter ses exportations de carburants.

Une raffinerie n’a rien de spectaculaire : un dédale de tours, de tuyaux et de torchères, le plus souvent ignoré du public. Pourtant, en 2025, ces installations sont redevenues un théâtre de puissance. À l’est, des géants neufs sortent de terre ; en Europe, des sites historiques baissent le rideau ; et en Russie, des drones ukrainiens transforment les colonnes de distillation en cibles militaires. Derrière le brut, c’est la capacité à le transformer qui dessine désormais les rapports de force.

Le centre de gravité du raffinage glisse vers l’est

La carte mondiale du raffinage se redessine à grande vitesse. La Chine a presque doublé sa capacité en deux décennies, passant de 10,6 millions de barils par jour en 2005 à 18,8 millions en 20251. Plus largement, l’essentiel des nouvelles capacités attendues d’ici 2030 se concentrera en Asie-Pacifique (3,2 Mb/j), en Afrique (1,2 Mb/j) et au Moyen-Orient (1 Mb/j) — soit plus de 90 % des ajouts mondiaux2. Sur la période 2025-2027, 237 milliards de dollars d’investissements sont fléchés vers l’Asie, le Moyen-Orient et l’Afrique3.

Le Moyen-Orient pourrait ainsi porter sa capacité à 16 millions de barils par jour d’ici 2030, rivalisant avec les États-Unis et la Chine2. Cette concentration prolonge la concurrence pour la part de marché en Asie qui stimule les investissements dans les raffineries et reconfigure les flux commerciaux mondiaux.

Dangote, ou l’autonomie retrouvée d’un grand producteur

Aucun projet n’illustre mieux ce basculement que la raffinerie Dangote, au Nigeria. Avec 650 000 barils par jour, elle représentait début 2025 près de 67 % de la capacité de raffinage fonctionnelle du pays4. Son fondateur, Aliko Dangote, prévoit de plus que doubler cette capacité, à 1,4 million de barils par jour, ce qui en ferait la plus grande raffinerie du monde5.

L’enjeu dépasse l’industrie. Le Nigeria, premier producteur de brut d’Afrique, importait paradoxalement l’essentiel de ses carburants, faute de raffinage local. Disposer enfin d’un outil intégré lui rend une autonomie énergétique et lui permet de capter la valeur ajoutée qui filait jusqu’ici vers l’étranger. C’est aussi un signal pour les autres grands producteurs : raffiner chez soi, c’est transformer une rente brute en puissance industrielle, prolongeant le rôle des compagnies pétrolières nationales sur les marchés mondiaux.

La montée en régime n’a toutefois rien d’un long fleuve tranquille. Fin 2025, la raffinerie a lancé une opération de maintenance lourde destinée à stabiliser ses installations, signe qu’un mastodonte de cette taille doit d’abord apprivoiser sa propre complexité avant de tenir ses promesses6. L’exemple rappelle qu’une capacité affichée n’est pas une capacité disponible : entre l’inauguration et le plein rendement s’étend une zone d’apprentissage industriel où se jouent réputations et marges. Pour le continent africain, longtemps cantonné au rôle d’exportateur de brut et d’importateur de carburants, ce passage à la transformation locale constitue néanmoins un changement d’ère.

L’Europe sous pression, le verrou se déplace

À l’autre bout du spectre, les raffineries occidentales encaissent le choc. En Europe, la capacité a reculé de 8,47 millions de barils par jour en 2023 à 8,2 millions en 2025, sous l’effet d’une demande déclinante et de coûts du carbone élevés1. Wood Mackenzie estime que plus de 20 % de la capacité de raffinage mondiale est menacée de fermeture, les sites les plus coûteux d’Europe et de la côte ouest américaine étant les plus exposés7.

Le mécanisme est implacable : la croissance nette des capacités asiatiques dépasse de loin la hausse de la demande de produits raffinés, ce qui condamne mécaniquement les outils les moins compétitifs7. Or qui raffine détient un levier. Un continent qui ferme ses raffineries devient dépendant des importations de carburants, donc vulnérable aux ruptures et aux pressions extérieures. Le verrou stratégique se déplace vers ceux qui transforment, et non plus seulement vers ceux qui extraient.

Quand le drone remplace l’embargo

La dimension la plus brutale de cette géopolitique se joue en Ukraine. Plutôt que d’attendre les effets des sanctions, Kiev a fait du raffinage russe une cible directe. En 2025, l’Ukraine a mené 120 frappes contre des installations énergétiques ; rien qu’en août et septembre, seize raffineries visées représentaient 38 % de la capacité russe, selon le Carnegie Endowment8. Le Baker Institute parle d’une stratégie de « sanctions cinétiques », conçue pour maintenir le système de raffinage russe sous pression constante, en interrompant les réparations et en frappant les sites lors de leurs redémarrages9.

Les effets sont mesurables. Le débit de raffinage russe est tombé à environ 5 millions de barils par jour à l’automne, et les exportations de carburants ont chuté à 1,88 million de barils par jour début octobre 2025, leur plus bas niveau depuis le début de l’invasion10. Moscou a dû interdire l’exportation d’essence pour protéger son marché intérieur, et l’AIE prévient que la production ne reviendrait pas à la normale avant juin 202610. Comme l’illustre aussi la vulnérabilité des routes maritimes pétrolières, l’infrastructure de transformation et d’acheminement est devenue un point névralgique des conflits.

La portée stratégique de ces frappes tient à un calcul froid. Les hydrocarbures rapportent environ 100 milliards de dollars par an à l’économie russe, une manne déjà amputée d’environ 20 % sur un an8. En visant le raffinage plutôt que l’extraction, l’Ukraine cherche moins à tarir le brut — toujours exportable vers l’Asie — qu’à priver la Russie des carburants qui font tourner son économie de guerre et à entamer les recettes qui la financent. La raffinerie devient ainsi une cible à double détente : un coup porté à la fois au moteur logistique et au portefeuille de l’adversaire, là où un embargo classique se heurte aux contournements. C’est une grammaire nouvelle de la coercition énergétique, où la précision du drone supplée la lenteur de la diplomatie.

Le raffinage, baromètre des nouveaux équilibres

Les raffineries ne sont pas de simples usines : elles concentrent en un seul site la sécurité énergétique, la valeur ajoutée et le rapport de force diplomatique. Leur géographie en mouvement — montée de l’Asie et de l’Afrique, repli de l’Occident — redessine silencieusement la carte des dépendances mondiales. Et leur transformation en cibles militaires, en Ukraine, rappelle qu’une économie de guerre se brise aussi par ses raffineries.

Le signal à surveiller en 2026 sera double : la mise en service effective des nouveaux géants asiatiques et africains, qui pèsera sur les marges mondiales, et la capacité de la Russie à remettre en route un appareil de raffinage durablement éprouvé. Dans les deux cas, c’est moins le pétrole que sa transformation qui dictera les prochains équilibres.

Pour aller plus loin

Questions fréquentes

Pourquoi les raffineries sont-elles si stratégiques ?

Parce qu'elles transforment le brut en carburants utilisables — essence, diesel, kérosène. Un pays peut détenir du pétrole sans savoir le raffiner, et inversement. Maîtriser le raffinage confère une autonomie énergétique, une valeur ajoutée à l'exportation et un levier diplomatique en cas de crise.

Où se déplace la capacité de raffinage mondiale ?

Vers l'est et le sud. La Chine a presque doublé sa capacité en vingt ans, à 18,8 millions de barils par jour. Plus de 90 % des nouvelles capacités attendues d'ici 2030 viendront d'Asie-Pacifique, d'Afrique et du Moyen-Orient, tandis que l'Europe et la côte ouest américaine ferment leurs sites les plus coûteux.

Qu'est-ce que la raffinerie Dangote et pourquoi compte-t-elle ?

C'est la plus grande raffinerie d'Afrique, au Nigeria, avec 650 000 barils par jour. Elle vise à doubler sa capacité à 1,4 million de barils, ce qui en ferait la plus grande du monde. Elle permet au Nigeria, longtemps importateur de carburants malgré son pétrole, de raffiner enfin chez lui.

Pourquoi les raffineries russes sont-elles visées par des drones ?

L'Ukraine cible le raffinage russe pour tarir les revenus et les carburants qui alimentent l'effort de guerre. En 2025, des frappes ont touché des sites représentant 38 % de la capacité russe, réduisant les exportations de carburants à leur plus bas niveau depuis le début de l'invasion et forçant Moscou à interdire l'export d'essence.

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Rédaction · Analyse stratégique

L'Institut des Sciences Stratégiques publie des analyses indépendantes sur la géopolitique, la défense et les transformations du pouvoir au XXIe siècle.

Sources

  1. Industrial Info Resources, « New Global Refining Capacity and Spending Shifts East », Industrial Info, 2025. https://www.industrialinfo.com/iirenergy/industry-news/article/iir-new-global-refining-capacity-and-spending-shifts-east—347053 2

  2. International Energy Agency, « Oil 2025 — Executive summary », IEA, juin 2025. https://www.iea.org/reports/oil-2025/executive-summary 2

  3. Industrial Info Resources, « New Global Refining Capacity and Spending Shifts East », Industrial Info, 2025. https://www.industrialinfo.com/iirenergy/industry-news/article/iir-new-global-refining-capacity-and-spending-shifts-east—347053

  4. Intelpoint, « Dangote Refinery led with a capacity of 650,000 barrels per day… in early 2025 », Intelpoint, 2025. https://intelpoint.co/insights/dangote-refinery-led-with-a-capacity-of-650000-barrels-per-day-representing-almost-67-of-nigerias-total-functional-refining-capacity-in-early-2025/

  5. Bloomberg, « Dangote Plans Expansion to Rival World’s Biggest Refinery », Bloomberg, 26 octobre 2025. https://www.bloomberg.com/news/articles/2025-10-26/nigeria-s-dangote-to-more-than-double-refinery-capacity

  6. S&P Global Commodity Insights, « Nigeria’s Dangote refinery begins turnaround to stabilize operations: executive », S&P Global, 12 décembre 2025. https://www.spglobal.com/energy/en/news-research/latest-news/crude-oil/121225-nigerias-dangote-refinery-begins-turnaround-to-stabilize-operations-executive

  7. DieselNet, « Wood Mackenzie: More than 20% of global refining capacity at risk of closure », DieselNet, avril 2025. https://dieselnet.com/news/2025/04woodmac.php 2

  8. Carnegie Endowment for International Peace, « Have Ukrainian Drones Really Knocked Out 38% of Russia’s Oil Refining Capacity? », Carnegie, octobre 2025. https://carnegieendowment.org/russia-eurasia/politika/2025/10/russia-refinery-damages?lang=en 2

  9. Baker Institute, « Quantifying Ukraine’s Strikes on Russian Energy Infrastructure », Rice University’s Baker Institute, 2025. https://www.bakerinstitute.org/research/quantifying-ukraines-strikes-russian-energy-infrastructure

  10. The Moscow Times, « Ukrainian Drone Strikes Slash Russia’s Fuel Exports to Lowest Level Since Early 2022 », The Moscow Times, 15 octobre 2025. https://www.themoscowtimes.com/2025/10/15/ukrainian-drone-strikes-slash-russias-fuel-exports-to-lowest-level-since-early-2022-bloomberg-a90824 2

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