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Capture du carbone : bouée de sauvetage du pétrole ou faux-fuyant ?

La capture et le stockage du CO₂ progressent enfin en 2025. Mais peut-elle vraiment justifier l'usage continu du pétrole ? Chiffres, projets phares et controverses.

Par ISS11 décembre 2024, mis à jour le 4 juin 2026Lecture 5 min
Installation industrielle de capture du carbone avec colonnes et canalisations.
Installation industrielle de capture du carbone avec colonnes et canalisations. (Image d'illustration IA © ISS 2024)

À retenir

  1. Au premier trimestre 2025, environ 50 millions de tonnes de CO₂ par an étaient effectivement captées et stockées dans le monde.
  2. Le Global CCS Institute recense une hausse de 54 % des projets opérationnels en un an, portés à 77.
  3. Le norvégien Northern Lights a reçu ses premiers volumes de CO₂ en août 2025 ; l'usine Stratos au Texas vise un démarrage fin 2025.
  4. L'AIE juge désormais que la capture n'est pas indispensable pour atteindre la neutralité carbone.
  5. La récupération assistée au CO₂ promet du « pétrole décarboné », mais son bilan dépend entièrement de l'origine du gaz et du périmètre comptable.

Pendant des années, la capture du carbone a été l’arlésienne de la transition énergétique : annoncée partout, visible nulle part. En 2025, le décor a changé. Un puits norvégien a commencé à engloutir du CO₂ liquéfié sous la mer du Nord, une usine texane s’apprête à aspirer le carbone directement dans l’air, et le compteur mondial des installations en service a bondi de moitié. Reste la question qui dérange : capter le CO₂ permet-il vraiment de continuer à brûler du pétrole, ou ne fait-il que retarder l’échéance ?

L’année où la technologie a quitté la maquette

Les ordres de grandeur restent modestes, mais la trajectoire s’est inversée. Au premier trimestre 2025, le monde captait et stockait un peu plus de 50 millions de tonnes de CO₂ par an, selon l’Agence internationale de l’énergie1. Le Global CCS Institute, qui tient l’inventaire de référence, fait état d’une accélération nette : les projets opérationnels ont progressé de 54 % en un an, passant de 50 à 77, tandis que la capacité totale — installations en service et en développement — atteint 513 millions de tonnes par an, en hausse de 23 %2.

Deux chantiers emblématiques incarnent ce tournant. En Norvège, le projet Northern Lights, porté par Equinor, Shell et TotalEnergies, a reçu et stocké ses premiers volumes de CO₂ en août 2025, avec une capacité initiale de 1,5 million de tonnes par an, vouée à dépasser 5 millions de tonnes d’ici 20283. Au Texas, l’usine Stratos d’Occidental, conçue pour extraire jusqu’à 500 000 tonnes de CO₂ par an directement de l’atmosphère, visait un démarrage avant la fin 2025 après l’obtention de ses permis fédéraux4. Le symbole est fort : une compagnie pétrolière historique se pose en championne de la captation de l’air.

Le pétrole « décarboné » : promesse séduisante, comptabilité fragile

C’est ici que le pétrole entre en scène. La récupération assistée au CO₂ (CO₂-EOR) consiste à injecter du dioxyde de carbone dans un gisement mûr pour en extraire davantage de brut, une partie du gaz restant piégée sous terre. Sur le papier, l’opération pourrait produire un « pétrole décarboné », voire « carbone-négatif » si l’on enfouit plus de CO₂ que le baril n’en émettra.

L’AIE invite toutefois à la prudence. Dans une analyse consacrée au sujet, elle rappelle que la logique du « pétrole carbone-négatif » dépend entièrement des frontières de l’analyse et de l’origine du CO₂5. Si le gaz injecté provient lui-même d’une source fossile, le gain s’évapore. Cette technique prolonge la logique des techniques améliorées de récupération du pétrole, mais elle ne transforme pas par magie un hydrocarbure en énergie propre. Le diable se loge dans le périmètre comptable.

Une économie sous perfusion de crédits fiscaux

Sans soutien public, l’équation économique reste difficile. Aux États-Unis, le crédit d’impôt fédéral 45Q offre 60 dollars par tonne de CO₂ pour la récupération assistée et 85 dollars pour le stockage géologique permanent6. Le département de l’Énergie vise par ailleurs à ramener le coût de la capture sous 40 dollars la tonne en 2025, puis sous 30 dollars en 20356. Ces incitations expliquent en grande partie l’envolée des projets nord-américains.

Mais elles nourrissent aussi la controverse. Des groupes environnementaux dénoncent ces crédits comme une subvention déguisée à l’industrie pétrolière, un moyen d’encourager la production et l’usage continus des combustibles fossiles5. La concentration géographique renforce ce soupçon : 80 % de la capacité susceptible d’être opérationnelle d’ici 2030 se situe en Amérique du Nord ou en Europe, contre à peine 60 % de la capacité aujourd’hui en service2. La technologie suit l’argent public, non la carte des émissions mondiales.

Ce que disent les sceptiques — et même l’AIE

Le débat ne se limite pas aux ONG. Dans son World Energy Outlook 2025, l’AIE adopte une position nettement plus réservée qu’auparavant : selon une lecture de l’institut IEEFA, l’agence n’établit pas que la capture soit indispensable à la décarbonation, y compris dans son scénario de neutralité carbone à l’horizon 20507. Autrement dit, la CSC est un outil parmi d’autres, pas la clé de voûte.

Les critiques avancent deux arguments principaux. D’abord, la capture risque de « promouvoir et de perpétuer la production fossile », au détriment d’objectifs climatiques jugés cruciaux5. Ensuite, les volumes captés demeurent dérisoires : 50 millions de tonnes par an face aux dizaines de milliards émises par le système énergétique mondial. Pour ces voix, financer la capture revient parfois à acheter une licence de prolongation à un modèle qu’il faudrait abandonner. Cette tension explique pourquoi la technologie est devenue un enjeu central des critères d’investissement ESG appliqués au financement pétrolier.

Un outil utile à condition de ne pas se mentir

La capture du carbone n’est ni la baguette magique vantée par certains industriels, ni l’imposture dénoncée par ses adversaires les plus radicaux. Elle a un rôle légitime là où aucune alternative propre n’existe encore — cimenteries, aciéries, certains procédés chimiques — et son couplage avec l’hydrogène et l’infrastructure pétrolière existante ouvre des pistes crédibles. Mais l’invoquer pour justifier un statu quo pétrolier, alors même que la croissance des renouvelables redessine les investissements, reviendrait à confondre le pansement et le remède.

Le signal à surveiller en 2026 sera double : la montée en charge effective de Northern Lights et de Stratos d’un côté, et de l’autre la part du CO₂ capté qui finit réellement séquestrée plutôt que réinjectée pour pomper davantage de brut. C’est à cette aune, et non aux annonces, que se mesurera la sincérité climatique de la filière.

Pour aller plus loin

Questions fréquentes

Qu'est-ce que la capture et le stockage du carbone (CSC) ?

C'est un ensemble de techniques visant à capter le CO₂ émis par une installation industrielle, à le transporter, puis à l'injecter dans des formations géologiques profondes pour l'y stocker durablement. On parle aussi de CCUS lorsque le CO₂ capté est ensuite utilisé, par exemple pour produire du pétrole ou des matériaux.

La capture du carbone fonctionne-t-elle vraiment à grande échelle ?

Elle progresse. Début 2025, environ 50 millions de tonnes de CO₂ par an étaient captées et stockées dans le monde, et le nombre de projets opérationnels a bondi de 54 % en un an. Mais ces volumes restent modestes face aux dizaines de milliards de tonnes émises chaque année par les énergies fossiles.

Qu'est-ce que la récupération assistée du pétrole au CO₂ ?

C'est l'injection de dioxyde de carbone dans un gisement mûr pour en extraire davantage de brut. Une partie du CO₂ reste piégée sous terre. Les promoteurs parlent de « pétrole décarboné », mais l'AIE souligne que le bilan dépend de l'origine du CO₂ et du périmètre de calcul retenu.

Pourquoi la capture du carbone est-elle critiquée ?

Des groupes environnementaux y voient un prétexte pour prolonger la production fossile. Ils dénoncent aussi les crédits fiscaux à la récupération assistée, perçus comme une subvention déguisée. L'AIE elle-même estime que la capture n'est pas indispensable pour atteindre la neutralité carbone d'ici 2050.

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Rédaction · Analyse stratégique

L'Institut des Sciences Stratégiques publie des analyses indépendantes sur la géopolitique, la défense et les transformations du pouvoir au XXIe siècle.

Sources

  1. International Energy Agency, « Carbon Capture, Utilisation and Storage — Energy System », IEA, 2025. https://www.iea.org/energy-system/carbon-capture-utilisation-and-storage

  2. Global CCS Institute, « Carbon Capture Stays the Course Despite Global Headwinds, with 54% Rise in Operational Projects », Global CCS Institute, 2025. https://www.globalccsinstitute.com/carbon-capture-stays-the-course-despite-global-headwinds-with-54-rise-in-operational-projects/ 2

  3. Equinor, « First CO2 volumes stored at Northern Lights », Equinor, 25 août 2025. https://www.equinor.com/news/20250825-first-co2-volumes-stored-at-northern-lights

  4. Occidental / 1PointFive, « Occidental and 1PointFive Secure Class VI Permits for STRATOS Direct Air Capture Facility », Oxy, 7 avril 2025. https://www.oxy.com/news/news-releases/occidental-and-1pointfive-secure-class-vi-permits-for-stratos-direct-air-capture-facility/

  5. International Energy Agency, « Can CO2-EOR really provide carbon-negative oil? », IEA, 2025. https://www.iea.org/commentaries/can-co2-eor-really-provide-carbon-negative-oil 2 3

  6. U.S. Energy Information Administration, « Tax credits drive carbon capture deployment in our Annual Energy Outlook », EIA, 2025. https://www.eia.gov/todayinenergy/detail.php?id=65764 2

  7. IEEFA, « Minimal role for carbon capture, utilization, and storage (CCUS) in IEA’s World Energy Outlook 2025 », IEEFA, 2025. https://ieefa.org/resources/minimal-role-carbon-capture-utilization-and-storage-ccus-ieas-world-energy-outlook-2025

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