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Critères ESG et pétrole : la grande volte-face du financement

Hier sous pression des critères ESG, l'industrie pétrolière voit en 2025 banques et gérants faire machine arrière. Mais le coût du capital, lui, ne baisse pas vraiment.

Par ISS11 décembre 2024, mis à jour le 4 juin 2026Lecture 5 min
Quartier d'affaires financier avec gratte-ciel et logos de banques au crépuscule.
Quartier d'affaires financier avec gratte-ciel et logos de banques au crépuscule. (Image d'illustration IA © ISS 2024)

À retenir

  1. La Net-Zero Banking Alliance, qui réunissait les grandes banques autour d'objectifs climatiques, a cessé ses activités en 2025.
  2. BlackRock a quitté l'initiative des gérants Net Zero et investi 3 milliards de dollars dans le fossile via des fonds dits durables au T1 2025.
  3. Le financement mondial des énergies fossiles a atteint 869 milliards de dollars en 2024, en forte hausse.
  4. Malgré ce reflux, le coût du capital des producteurs reste élevé, entre 10 % et 14 %, et jusqu'à 22 % pour certains projets offshore.
  5. En Europe, les fonds les plus « verts » (Article 9) ont subi des retraits pour le neuvième trimestre consécutif.

Il y a peu, l’acronyme ESG faisait trembler les conseils d’administration pétroliers : un mauvais bilan climatique pouvait fermer les portes des grandes banques et renchérir le moindre emprunt. En 2025, le balancier est reparti dans l’autre sens. Les alliances climatiques de la finance se sont défaites, les plus grands gérants ont rangé le vocabulaire de la durabilité, et les prêts aux énergies fossiles ont rebondi. Mais derrière ce revirement spectaculaire, une donnée plus têtue résiste : financer un baril coûte toujours plus cher que la moyenne.

Quand les critères ESG resserraient l’étau

Le point de départ n’était pas une illusion. Pendant la décennie écoulée, le coût du capital des entreprises fossiles s’est maintenu entre 10 % et 14 %, et le financement de certains projets offshore a grimpé jusqu’à 22 % en 2019, selon les données rassemblées par le Systems Change Lab1. Plusieurs facteurs convergent pour expliquer cette prime : la reconnaissance croissante des risques de transition, comme la destruction de demande liée aux véhicules électriques, les signaux politiques annonçant une baisse de la demande fossile, l’engagement des investisseurs sur la décarbonation, et surtout un vivier de capitaux plus restreint, refroidi par les préoccupations climatiques et par de mauvaises performances passées du secteur1.

Cette dynamique nourrit l’incertitude qui pèse sur les investissements de long terme face à l’essor des véhicules électriques. Pour attirer les capitaux, les producteurs ont multiplié rapports extra-financiers, objectifs de réduction d’émissions et obligations vertes.

Le grand reflux de 2025

Puis la digue a cédé. En quelques mois, six grandes banques américaines — dont JPMorgan Chase, Bank of America et Goldman Sachs — ont quitté la Net-Zero Banking Alliance, invoquant les risques juridiques et politiques d’un alignement sur des cadres climatiques internationaux2. Les européennes ont suivi : HSBC, Barclays, puis UBS3. En avril 2025, l’alliance avait déjà supprimé l’obligation pour ses membres d’aligner prêts et marchés de capitaux sur la trajectoire de 1,5 °C ; quelques mois plus tard, elle cessait purement et simplement ses activités4.

Le mouvement a été attisé par un climat politique précis : le retour de Donald Trump à la Maison-Blanche et le soutien de son administration à l’expansion pétrolière et gazière, mais aussi la pression d’élus républicains menaçant les institutions financières de poursuites et d’exclusion des marchés publics au nom d’une campagne anti-ESG2. Résultat tangible : le financement mondial des énergies fossiles par les banques a atteint 869 milliards de dollars en 2024, en nette progression, les prêts grimpant à 467 milliards et les obligations à 401 milliards5.

BlackRock et la fin du vocabulaire vert

Le revirement a gagné les gérants d’actifs, ces investisseurs qui pèsent des milliers de milliards. BlackRock, longtemps érigé en chantre de la finance durable, a quitté l’initiative Net Zero Asset Managers ; sa lettre annuelle 2025 ne mentionne plus ni durabilité, ni ESG, ni accord de Paris6. Au premier trimestre 2025, le groupe a investi 3 milliards de dollars dans des entreprises fossiles via des fonds pourtant classés comme durables, tout en votant en faveur du plus petit nombre de résolutions ESG depuis des années6.

Ce retournement nourrit une critique inverse de celle d’hier : non plus l’éviction du pétrole, mais le soupçon de « greenwashing » sur les produits restés étiquetés verts. La frontière entre conviction et opportunisme s’est brouillée, et la question du financement reste centrale pour les compagnies pétrolières nationales comme pour les majors cotées.

L’Europe à contre-courant, mais pas immobile

Le tableau n’est pas uniforme. En Europe, l’investissement durable résiste mieux qu’aux États-Unis, sans être épargné. Sur l’ensemble de 2025, les fonds Article 8 — les moins exigeants — ont capté 257 milliards d’euros, soit 38 % des flux, tandis que les fonds Article 9, les plus stricts, ont subi des retraits nets de 23 milliards d’euros, leur neuvième trimestre consécutif de décollecte7. Le 19 novembre 2025, la Commission européenne a proposé de réformer la réglementation SFDR, devenue de facto un système d’étiquetage source de confusion et de risque de « greenwashing »8.

Autrement dit, l’Europe n’abandonne pas la finance durable, mais cherche à la rendre plus crédible. Cette recomposition se joue alors que la croissance des renouvelables continue de redessiner les investissements pétroliers et que des technologies comme la capture du carbone deviennent des arguments de financement.

Ce que le reflux ne change pas

La leçon de 2025 est paradoxale. Les engagements volontaires se sont effondrés, mais les fondamentaux économiques n’ont pas suivi le même chemin. Le coût du capital fossile reste élevé, porté par des risques de transition bien réels. Et la générosité envers les actionnaires montre ses limites : après un record de 119 milliards de dollars de rétributions versées par les six majors en 2024, la chute des prix du brut a contraint le secteur à revoir ses rachats d’actions, certaines banques anticipant des coupes de 20 à 25 % chez les pétroliers européens9. Quand les prêts fossiles eux-mêmes s’étalent sur dix à vingt-cinq ans, ils enferment les bilans bancaires dans des paris de très long terme4.

Le signal à surveiller en 2026 ne sera donc pas le discours, mais le prix. Si la prime de risque exigée des producteurs se maintient malgré le retour en grâce politique du pétrole, c’est que les marchés, eux, continuent d’intégrer la transition — quelles que soient les alliances que la finance choisit de quitter ou de rejoindre.

Pour aller plus loin

Questions fréquentes

Que signifie l'investissement ESG pour l'industrie pétrolière ?

ESG désigne les critères environnementaux, sociaux et de gouvernance que les investisseurs intègrent à leurs décisions. Pour les producteurs de pétrole, cela s'est traduit par une surveillance accrue de leurs émissions, parfois par un accès plus difficile et plus coûteux au capital, et par la pression à diversifier vers les énergies propres.

Pourquoi les banques ont-elles quitté la Net-Zero Banking Alliance ?

À partir de fin 2024, six grandes banques américaines, puis plusieurs européennes, ont quitté l'alliance, invoquant des risques juridiques et politiques. La pression d'élus républicains aux États-Unis et le changement d'administration ont accéléré ce reflux, qui a abouti à la dissolution de l'alliance en 2025.

Le coût du capital des pétroliers a-t-il vraiment augmenté ?

Oui, structurellement. Il oscille entre 10 % et 14 % depuis une décennie, contre des niveaux plus bas pour d'autres secteurs, et a atteint jusqu'à 22 % pour certains projets offshore. Les risques de transition, la concurrence des renouvelables et un vivier d'investisseurs plus restreint expliquent cette prime persistante.

L'investissement durable est-il en train de disparaître ?

Pas globalement, mais il se reconfigure. En Europe, les fonds les plus stricts (Article 9) subissent des retraits depuis neuf trimestres, et la Commission a proposé fin 2025 de réformer la réglementation SFDR. Les fonds Article 8, moins exigeants, continuent toutefois d'attirer l'essentiel des flux.

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Rédaction · Analyse stratégique

L'Institut des Sciences Stratégiques publie des analyses indépendantes sur la géopolitique, la défense et les transformations du pouvoir au XXIe siècle.

Sources

  1. Systems Change Lab, « Cost of capital for fossil fuel production », Systems Change Lab, 2025. https://systemschangelab.org/finance/scale-down-investment-harmful-climate-and-nature/cost-capital-fossil-fuel-production 2

  2. Wealth Professional, « Major US banks walk away from net-zero alliance amidst ESG backlash », Wealth Professional, 2025. https://www.wealthprofessional.ca/investments/socially-responsible-investing/major-us-banks-walk-away-from-net-zero-alliance-amidst-esg-backlash/387978 2

  3. ESG Today, « UBS Exits Net Zero Banking Alliance », ESG Today, 2025. https://www.esgtoday.com/ubs-exits-net-zero-banking-alliance/

  4. ESG Today, « Net Zero Banking Alliance Ceases Operations », ESG Today, 2025. https://www.esgtoday.com/net-zero-banking-alliance-ceases-operations/ 2

  5. Rainforest Action Network, « Banks fossil fuel finance totals $869 billion in 2024, a dramatic increase in financing », RAN, 2025. https://www.ran.org/press-releases/bocc2025/

  6. DeSmog, « BlackRock Pivots from Sustainability Evangelists to Fossil-Fuel Funders », DeSmog, 1ᵉʳ août 2025. https://www.desmog.com/2025/08/01/blackrock-pivots-from-sustainability-evangelists-to-fossil-fuel-funders/ 2

  7. Morningstar, « How SFDR 2.0 Could Reshape ESG Fund Flows », Morningstar Europe, 2025. https://global.morningstar.com/en-eu/sustainable-investing/how-sfdr-20-could-reshape-esg-fund-flows

  8. Commission européenne, « Commission proposes improvements to SFDR », European Commission, 21 novembre 2025. https://finance.ec.europa.eu/news/commission-proposes-improvements-sfdr-2025-11-21_en

  9. CNBC, « Bye-bye buybacks? Big Oil’s record-breaking shareholder payouts are under threat », CNBC, 23 mai 2025. https://www.cnbc.com/2025/05/23/buybacks-big-oils-record-breaking-shareholder-payouts-under-threat.html

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